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Sous une montagne tibétaine, la Chine fait passer un fleuve entier par 4 tunnels de 20 km pour un barrage trois fois plus puissant que les Trois-Gorges

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Deux mille mètres de chute en cinquante kilomètres. C’est la géographie brute qui explique tout. Le Yarlung Tsangpo, fleuve sacré du Tibet, effectue un virage spectaculaire autour du mont Namcha Barwa avant de dévaler vers les plaines indiennes, une configuration naturelle que les ingénieurs chinois lorgnaient depuis les années 1960. En décembre 2024, le gouvernement chinois a approuvé le projet, officiellement lancé le 19 juillet 2025. Le barrage de Medog est désormais en construction. Et ses dimensions défient l’entendement.

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À retenir

  • Une capacité de 60 GW : le triple du barrage des Trois-Gorges et l’équivalent du parc nucléaire français
  • Quatre tunnels de 20 km détourneront entièrement le fleuve sacré du Tibet sous une montagne instable
  • Un levier de puissance hydraulique sur l’Inde et le Bangladesh : 625 millions de personnes dépendent de ce fleuve

Sommaire

  1. Un monstre de béton sous la montagne sacrée
  2. Le prix de l’ambition
  3. Un robinet géopolitique à 30 km de la frontière indienne
  4. La transition énergétique chinoise sur fond de tensions

Un monstre de béton sous la montagne sacrée

Avec une capacité prévue de 60 GW, soit près du triple de celle du barrage des Trois-Gorges, cette infrastructure pourrait transformer la production énergétique du pays et modifier l’équilibre hydrique d’une partie de l’Asie. Pour saisir l’échelle : ce projet de 60 GW représente approximativement la capacité installée de l’ensemble du parc nucléaire français. Résumons : un seul chantier, dans un canyon tibétain quasi inaccessible, égale la totalité des réacteurs nucléaires de la France.

L’astuce technique qui rend cela possible tient à la géographie particulière du site. Le fleuve présente en amont une dénivellation de 2 000 mètres sur une courte distance de 50 kilomètres. Il est prévu la construction de quatre tunnels de dérivation de 20 kilomètres de long à travers la montagne Namcha Barwa, qui détourneraient le cours du Yarlung Tsangpo. L’eau déviée dans ces tunnels actionnerait les turbines hydrauliques reliées à des générateurs avant de retourner dans le cours du fleuve. Ce n’est pas un barrage au sens classique du terme. Le projet ne demande pas la construction d’un barrage de retenue d’eau. Cette technique permet de créer une pente plus forte pour l’eau, augmentant ainsi sa force et son potentiel énergétique. La construction de plusieurs centrales souterraines en série permet d’utiliser la même eau plusieurs fois, maximisant la production d’électricité.

Le débit concerné donne le vertige : les tunnels devront détourner le cours puissant du fleuve, qui charrie 2 000 m³ d’eau par seconde, soit l’équivalent de trois piscines olympiques. Le projet comprend cinq centrales hydrauliques en cascade. Les travaux doivent durer environ dix ans et le projet permettrait de produire 300 milliards de kWh par an. C’est autant que la totalité de l’électricité fournie par le parc nucléaire français en une année. Cette électricité propre et renouvelable permettra d’alimenter potentiellement jusqu’à 300 millions de foyers chinois.

Le prix de l’ambition

Le budget annoncé s’élève à 1 000 milliards de yuans, soit 137 milliards de dollars, plus de quatre fois l’investissement total de 250 milliards de yuans pour le barrage des Trois-Gorges. Le projet est entièrement détenu par Power China, le géant étatique de l’énergie hydraulique. Mais l’argent n’est pas le seul obstacle.

Le site se situe dans un canyon très profond, sur une zone à forte activité sismique, instable, sujette aux glissements de terrain. Des experts chinois estiment qu’un séisme de grande amplitude pourrait menacer la stabilité de la construction. Sans parler du réchauffement climatique, beaucoup plus rapide au Tibet qu’ailleurs, qui provoque une rapide fonte des glaciers et multiplie les risques d’éboulements. En 2022, les ingénieurs du bureau géologique de la province du Sichuan ont spécifiquement souligné les dangers des glissements de terrain et des coulées de boue et de roches induits par les tremblements de terre comme des menaces importantes pour la stabilité du projet.

Le canyon lui-même est une zone protégée depuis 1988. Le canyon du Yarlung Tsangpo est le canyon le plus long et le plus profond au monde, creusé par le Yarlung Tsangpo dans sa traversée de l’extrémité orientale de l’Himalaya au Tibet. Profond de 6 009 mètres en son point le plus bas, long de plus de 500 km, il dépasse même le Grand Canyon aux États-Unis. Percer quatre tubes de 20 km à travers l’une des montagnes les plus instables de la planète, voilà le défi concret que les équipes de Power China doivent relever.

Un robinet géopolitique à 30 km de la frontière indienne

Le Yarlung Tsangpo prend le nom de Brahmapoutre en Inde et se jette ensuite dans la Jamuna au Bangladesh. Ce changement de nom résume toute la tension du dossier. Le Brahmapoutre et ses affluents représentent plus de 30 % des ressources en eau de l’Inde, et 94 % de celles du Bangladesh. 625 millions de personnes vivent dans son bassin, dont 80 % sont des agriculteurs ayant grandement besoin d’eau pour leurs exploitations. Six cent vingt-cinq millions. C’est la population cumulée de l’Union européenne, des États-Unis et du Mexique réunis.

La crainte est que la Chine décide de se servir de ce barrage comme d’un robinet pour réduire le flot du fleuve ou au contraire en augmenter subitement le débit, ce qui serait particulièrement dommageable en période de crue et de mousson, assurent les experts. «C’est une bombe à retardement», a averti Pema Khandu, le chef du gouvernement régional de l’Arunachal Pradesh par lequel passe le Brahmapoutre. New Delhi ne reste pas passive : l’Inde prévoit des contre-projets, notamment un projet hydroélectrique dans le district du haut Siang, dans l’Arunachal Pradesh, qui doit fournir 11 gigawatts.

La Chine contrôle les sources de dix des grands fleuves asiatiques : le Mékong, l’Irrawaddy, la Salouen, l’Indus, le Gange, le Brahmapoutre, entre autres. Elle est, de fait, le château d’eau de l’Asie. Et elle a systématiquement refusé de signer des traités contraignants sur le partage des eaux avec ses voisins en aval. Le projet Medog s’inscrit dans cette logique de puissance hydraulique : produire de l’énergie propre pour décarboner une économie encore dépendante du charbon à 60 %, tout en consolidant un levier de pression sur deux pays voisins avec lesquels les relations restent tendues.

La transition énergétique chinoise sur fond de tensions

Les crues naturelles du fleuve seraient régulées par le barrage, qui tente d’homogénéiser le débit ; les variations saisonnières disparaîtraient. Et si les crues ne sont plus généralisées mais banalisées, les dépôts fertiles sur les plaines alluviales seront moindres, or ils sont d’une importance capitale pour la structure et la texture des sols. Des millions d’agriculteurs indiens et bangladais cultivent grâce à ces limons déposés chaque année par les crues du Brahmapoutre. Modifier ce cycle, c’est toucher directement à leur sécurité alimentaire.

Du côté tibétain, la dimension humaine est tout aussi lourde. Le projet s’est heurté à la résistance de diverses parties, notamment des organisations environnementales, des pays en aval et des groupes de défense des droits des Tibétains. Des développements hydroélectriques similaires au Tibet ont déjà déclenché des protestations, notamment de récentes manifestations contre le projet de barrage de Kamtok sur le fleuve Yangtzé, qui ont conduit à plus de 1 000 arrestations.

Le chantier, prévu pour dix ans, transformera de toute façon durablement ce coin de l’Himalaya. La Chine envisage de vendre une partie de l’électricité produite aux pays voisins, une façon d’habiller en coopération régionale ce qui reste, une démonstration unilatérale de puissance. L’idée de détourner un fleuve entier sous une montagne à 1 500 mètres d’altitude, dans une zone sismique, à 30 km d’une frontière disputée, dit quelque chose d’essentiel sur l’appétit d’infrastructures d’une Chine qui construit désormais là où d’autres renonceraient même à envoyer une équipe de reconnaissance.

Sources : france24.com | revueconflits.com

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