Une fine couche d’argile, épaisse de quelques millimètres à peine, sépare deux mondes géologiques que presque tout oppose : celui où régnaient les dinosaures et celui qui a suivi leur disparition. À l’intérieur de cette poussière compactée depuis des dizaines de millions d’années, des chercheurs ont mis la main sur un taux anormalement élevé d’un métal presque introuvable à la surface de la Terre. Cette trouvaille allait bouleverser un siècle et demi de débats sur la fin brutale du règne des dinosaures.
La disparition massive des grands reptiles à la fin du Crétacé est connue des naturalistes depuis le XIXe siècle. Pour la plupart des spécialistes, les extinctions massives d’espèces à la fin du Crétacé ont résulté de l’obscurcissement du Soleil et de changements climatiques de grande ampleur déclenchés par un impact météoritique catastrophique, mais cette explication n’a rien d’évident au moment où l’histoire commence vraiment.
L’affaire démarre avec un physicien et son fils, géologue de formation.
À retenir
- Une couche d’argile contient 30 à 130 fois plus d’iridium que la normale, un métal rare sur Terre mais abondant dans les météorites
- Ce signal d’iridium s’observe sur toute la surface du globe au même niveau stratigraphique, excluant une origine locale
- Un astéroïde d’une dizaine de kilomètres a dispersé cette matière céleste autour de la planète il y a 66 millions d’années
Sommaire
Le fils étudie une coupe géologique en Italie, où les strates du Crétacé touchent directement celles du Tertiaire. L’équipe cherche d’abord à mesurer le temps qu’il a fallu pour déposer cette argile, en s’appuyant sur un élément qui tombe en continu depuis l’espace sous forme de poussière cosmique. Plus la couche en contiendrait, plus le dépôt aurait été lent, selon l’hypothèse de départ. Mais le résultat de laboratoire ne correspond à aucune prévision raisonnable.
Cette limite géologique, bien visible en certains points du globe, présente un taux anormal d’iridium, 30 fois et 130 fois plus élevé que la normale dans les deux sections étudiées à l’origine. Une telle concentration ne peut pas s’expliquer par une lente accumulation de poussière spatiale.
L’annonce de cette anomalie a suscité une quantité phénoménale de travaux, et elle a depuis été mise en évidence dans des dizaines de sites marins et continentaux dispersés sur toute la surface de la planète, de l’Espagne à la Tunisie en passant par l’Amérique du Nord. Le signal n’est donc pas un accident local : il ceinture la planète entière, toujours au même niveau stratigraphique.
Pourquoi ce métal accuse un astéroïde
Ce métal appartient à la famille du platine. Il est extrêmement rare dans la croûte terrestre parce que c’est un élément sidérophile, ce qui signifie qu’il a migré avec le fer pendant la différenciation planétaire, s’enfonçant avec lui vers le noyau il y a plusieurs milliards d’années. La croûte terrestre en est donc presque totalement dépourvue, sauf apport extérieur massif. Les météorites, elles, n’ont jamais connu cette différenciation interne : elles en contiennent des quantités bien plus importantes.
Un excès pareil, réparti sur toute la surface du globe, ne pouvait avoir qu’une seule origine plausible.
L’équipe avance alors un chiffre : un astéroïde ou une comète d’une dizaine de kilomètres de diamètre aurait suffi à disperser cette quantité de matière autour de la planète entière. La proposition, publiée au tout début des années 1980, tombe comme un pavé dans la communauté des géologues.
Le scepticisme, puis la preuve enfouie au large du Mexique
Beaucoup de spécialistes refusent d’abord l’idée d’un impact venu de l’espace. Certains avancent une origine volcanique, arguant qu’une intense activité éruptive aurait pu, elle aussi, enrichir l’atmosphère en ce métal rare. D’autres évoquent un simple ralentissement de la sédimentation, qui aurait mécaniquement concentré les éléments lourds sans qu’aucun impact ne soit nécessaire. Le débat s’étire sur plus d’une décennie, faute d’une pièce manquante : le cratère lui-même.
Cette pièce finit par être retrouvée, presque par hasard.
Des données géophysiques recueillies des décennies plus tôt par des prospecteurs pétroliers au large des côtes mexicaines révèlent une structure circulaire enfouie sous les sédiments marins. Le cratère, large de 180 kilomètres, s’est formé lors d’un impact d’astéroïde il y a environ 66 millions d’années, à la fin de la période du Crétacé. Son âge correspond exactement à celui de la fameuse couche d’argile.
Le faisceau de preuves se referme alors définitivement. Les indices en faveur de la théorie de l’impact incluent une couche mondiale d’argile riche en iridium, du quartz choqué et des tectites, ainsi qu’une absence de soufre dans la région du cratère, signe d’une vaporisation lors de l’impact. Le scénario volcaniste perd peu à peu du terrain face à la précision géographique et chimique de ces nouveaux indices.
Le débat n’est pourtant pas totalement clos. Quelques chercheurs continuent de discuter du décalage exact entre l’impact et la disparition des espèces, certains le jugeant légèrement antérieur à la crise elle-même. D’autres soulignent qu’une intense activité volcanique, active sur un vaste plateau du sous-continent indien à la même période, a pu fragiliser les écosystèmes avant même la collision. L’essentiel du monde scientifique retient toutefois la même chronologie : un objet venu de l’espace a heurté la Terre au moment précis où s’achevait le règne des dinosaures, laissant sa signature dans une couche d’argile qu’il aura fallu un siècle et demi pour vraiment savoir lire.
Sources : planet-terre.ens-lyon.fr | mexique-decouverte.com | dinosaures.org


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