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Imaginez un instant que le ministre des Transports du Québec, exaspéré par les nids-de-poule, annonce qu’il confie la gestion du réseau routier québécois à un géant américain. Les routes demeureraient, naturellement, au Québec, mais leur évolution, leur entretien et leur avenir dépendraient désormais d’une entreprise étrangère.
Les ingénieurs québécois perdraient progressivement leur rôle, les entreprises locales devraient se réinventer ou disparaître, et nos universités formeraient des diplômés en génie destinés à travailler ailleurs. L’indignation serait immédiate. On parlerait d’abandon de souveraineté. Pourtant, c’est essentiellement ce qui se produit aujourd’hui dans le domaine de la santé numérique.
La ministre de la Santé, Sonia Bélanger, a déclaré : « À un moment donné, il y a des limites à ce qu’un gouvernement, puis qu’une nation, puis qu’un pays peut faire dans ses propres développements. » Elle justifiait ainsi le recours à l’entreprise américaine Epic Systems pour le Dossier santé numérique (DSN).
Déjà implanté dans 2 des 34 hôpitaux québécois, le DSN repose sur une plateforme entièrement contrôlée par Epic. Selon la feuille de route du projet, il ne s’agit pas seulement de remplacer les dossiers papier, mais aussi une multitude de logiciels déjà utilisés dans le réseau, dont plusieurs sont développés par des entreprises québécoises.
Soyons clairs : Epic offre un produit robuste et éprouvé. Un fournisseur unique simplifie une transformation numérique attendue depuis longtemps. Mais répondre à un besoin immédiat ne signifie pas avoir choisi la meilleure solution pour l’avenir.
Capacité d’innover
Lorsqu’un État confie une infrastructure stratégique — qu’il s’agisse d’un réseau routier ou d’un réseau numérique — à une entreprise étrangère, ce n’est pas seulement l’argent qui quitte le territoire. Ce sont aussi les emplois, l’expertise, la propriété intellectuelle et, ultimement, la capacité d’innover.
Comme chercheur en santé numérique à l’Université McGill, j’ai dirigé le développement d’Opal, un portail patient québécois développé sous licence libre et utilisé pendant plus de six ans par des milliers de patients au CUSM avant son abandon au profit du DSN. Le projet m’a permis de superviser ou de cosuperviser 100 étudiants. Plus de la moitié travaille aujourd’hui dans le secteur technologique, dont 22 pour des géants américains du numérique.
Je me pose alors une question simple : pourquoi subventionnons-nous le bassin de talents de fournisseurs étrangers que nous payons ensuite pour gérer nos propres infrastructures ? La souveraineté numérique ne concerne pas seulement l’endroit où sont stockées les données. Elle concerne notre capacité collective à bâtir, à entretenir et à faire évoluer nos propres infrastructures numériques, comme nous le faisons pour nos routes, nos ponts et nos réseaux d’énergie.
Dépendance
Un deuxième enjeu est celui des coûts engendrés par la dépendance aux logiciels dont nous n’avons pas la propriété. Quand une entreprise construit une route pour l’État, elle n’en devient pas propriétaire. En informatique, pourtant, il est courant que des fournisseurs gardent le contrôle de logiciels financés par des fonds publics.
La commission Gallant a mis en garde contre les effets de cette pratique : dépendance technologique, concurrence réduite, hausse des coûts et difficulté à changer de fournisseur lorsque des problèmes surviennent. Face à ce problème, certains proposent que l’État devienne propriétaire de tous les logiciels qu’il finance.
L’intention est compréhensible, mais la solution demeure imparfaite. Le gouvernement du Québec est essentiellement un monopsone : développer un logiciel pour un seul client, sans possibilité de le réutiliser ailleurs, coûte extrêmement cher.
Il existe toutefois une troisième voie : le logiciel libre. Un logiciel libre rend son code source accessible à tous. Une organisation publique peut ainsi changer de fournisseur sans perdre le contrôle de ce qui a déjà été développé. Cette approche réduit le verrouillage technologique, stimule la concurrence et permet aux organisations publiques de profiter directement des améliorations réalisées ailleurs.
Le Québec possède déjà des exemples de réussite dans ce domaine. Hydro-Québec est aujourd’hui un membre actif de LF Energy, un consortium international consacré au développement de logiciels libres pour les infrastructures énergétiques. Plutôt que de dépendre entièrement d’un fournisseur unique, la société d’État collabore au développement des outils qu’elle utilise, tout en conservant l’expertise stratégique à l’intérieur de l’organisation.
Modèles
À l’international, l’Estonie, souvent citée comme une référence mondiale en matière de gouvernement numérique malgré une population plus de six fois plus petite que celle du Québec, s’appuie largement sur des technologies ouvertes pour son infrastructure numérique publique. En 2025, la France est devenue le premier État à adopter officiellement les « Principes des Nations unies sur l’open source », privilégiant une approche « ouvert par défaut » dans ses projets gouvernementaux.
Ces exemples s’ajoutent à d’innombrables autres, dont plusieurs réussites récentes en matière de gouvernement numérique : en Inde, au Brésil, en Ukraine, en Italie et au Royaume-Uni. À l’inverse, les scandales majeurs de dépassements de coûts associés à de grands projets gouvernementaux fondés sur des logiciels libres demeurent remarquablement rares.
Le Québec cherche aujourd’hui à corriger les coûteuses erreurs informatiques du passé. Il serait regrettable qu’il le fasse en créant des dépendances pour demain.
La véritable question n’est pas de savoir quel fournisseur choisira l’État, mais quel modèle il souhaite bâtir : un modèle fondé sur le verrouillage technologique ou un modèle qui renforce notre expertise, nos entreprises et notre capacité d’innovation.
Hydro-Québec a démontré qu’une organisation publique québécoise peut contribuer au développement de technologies ouvertes tout en protégeant ses intérêts stratégiques. L’Estonie a, pour sa part, démontré qu’un État beaucoup plus petit que le Québec peut bâtir sa propre infrastructure numérique.
Le secteur public québécois devrait s’inspirer de ces exemples pour jouer un rôle plus actif dans la construction de ses infrastructures numériques.
La France a déjà adhéré aux « Principes des Nations unies sur l’open source ». Le Québec devrait lui aussi y adhérer et adopter une approche « ouvert par défaut » pour ses infrastructures numériques publiques. Non par idéologie, mais parce qu’un État qui sous-traite la construction de ses infrastructures finit inévitablement par dépendre de ceux qui les construisent.


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