Sous le bassin ferrifère lorrain dort depuis 1996 une eau qui a englouti 40 000 kilomètres de galeries minières abandonnées, un vide immense qui court sous des villes entières sans que personne, en surface, ne s’en doute vraiment. Ce phénomène n’est pas un accident isolé. Il touche plusieurs anciens bassins miniers français, où l’arrêt de l’exploitation n’a pas mis fin au risque, mais l’a simplement déplacé dans le temps.
À retenir
- Les mines deviennent dangereuses après leur fermeture, jamais pendant l’exploitation active.
- L’eau qui remonte dans les galeries abandonnées dissout les piliers et provoque des effondrements en surface.
- Un réseau de capteurs surveille en continu les mouvements de terrain dans plusieurs bassins miniers français, sans date de fin prévue.
Sommaire
Une mine qui devient dangereuse après sa fermeture, jamais pendant
Le raisonnement semble contre-intuitif, et pourtant les faits sont têtus. Le paradoxe est total : la mine, censée être un danger pendant qu’elle fonctionne, devient un péril des années après sa fermeture. Tant que l’exploitation tourne, des équipes surveillent les galeries au quotidien et des pompes évacuent en continu les infiltrations d’eau.
Tant que les mines tournaient, des pompes fonctionnaient sans relâche pour évacuer les infiltrations d’eau qui s’accumulaient naturellement dans les galeries : c’est le dispositif d’exhaure. Un système invisible du grand public, mais dont dépendait la stabilité de tout un territoire. Quand l’exploitation cesse d’être rentable, ces pompes s’arrêtent aussi, et l’eau reprend ses droits sur des dizaines, parfois des centaines de kilomètres de vides souterrains.
À Auboué, en Meurthe-et-Moselle, l’ennoyage a produit ses premiers effets dès octobre 1996. Des maisons se fissurent puis s’effondrent en pleine nuit, sans explosion, sans creusement, sans aucun signe précurseur visible en surface. Des rues entières sont évacuées, des quartiers rasés dans les mois qui suivent. Le sous-sol avait tenu pendant des décennies d’exploitation. Il a cédé après.
La mécanique physique explique ce décalage. L’eau qui remonte dans les galeries exerce une pression nouvelle sur les piliers de soutènement, affaiblis par des décennies d’exploitation, et peut aussi dissoudre certains matériaux qui maintenaient encore la structure en place. Le risque est accru lors de la phase transitoire d’ennoyage, durant laquelle de fortes pressions hydrauliques peuvent augmenter sensiblement la fracturation du milieu. C’est cette phase de transition, longue de plusieurs années voire de plusieurs décennies selon les bassins, qui concentre l’essentiel des désordres observés en surface.
L’après-mine, un dossier confié à l’État et à des experts indépendants
Cette gestion du risque une fois la mine fermée porte un nom précis dans l’administration française : l’après-mine. Avec l’arrêt définitif des exploitations minières dans les grands bassins miniers français qui a commencé en 1990, s’est ouvert l’ère de l’Après-Mine. La loi qui structure l’Après-Mines a été promulguée en 1999, quelques années après les premiers effondrements lorrains qui avaient révélé l’ampleur du problème.
Le pilotage revient à l’État, mais l’expertise technique est déléguée. Le pilotage administratif et régalien est géré par les services de l’Etat et ses Directions Régionales, tandis que l’expertise minière est confiée à une structure indépendante, GEODERIS, groupement d’intérêt public entre le BRGM et l’INERIS. Cette structure évalue les zones à risque, cartographie les aléas, et intervient dès qu’un signalement lui parvient.
Ce groupement réalise l’expertise technique : il évalue les aléas, cartographie les zones à risque et alimente les plans de prévention des risques miniers qui interdisent ou encadrent la construction dans les secteurs sensibles. La mise en œuvre concrète des travaux de mise en sécurité, elle, revient au Département prévention et sécurité minière, une entité du BRGM. Chaque acteur a un rôle défini, du diagnostic scientifique jusqu’au chantier de confortement.
Les signalements ne se sont pas arrêtés dans les années 1990. En janvier 2025, un orifice d’effondrement de près d’un mètre de diamètre est apparu dans le vide sanitaire d’une habitation de Saint-Chamond, dans la Loire. La DREAL Auvergne-Rhône-Alpes a demandé à son expert, GEODERIS, de procéder à un diagnostic. En novembre de la même année, deux fontis sont apparus sur un terrain communal à La Chapelle-sous-Dun, en Saône-et-Loire.
Des capteurs qui ne s’arrêteront jamais vraiment
Face à un risque qui ne disparaît pas avec le temps, la réponse a été de surveiller sans relâche. Un réseau de capteurs microsismiques et de piézomètres suit en continu les mouvements de terrain et les niveaux d’eau dans les réservoirs miniers noyés, afin de détecter la moindre anomalie avant qu’elle ne remonte en surface. Ce dispositif fonctionne toute l’année, l’automne comme l’été, indifférent aux saisons qui rythment la vie en surface.
Un ancien responsable régional de l’industrie en Lorraine avait résumé la situation d’une formule restée célèbre dans le milieu. Dans le bassin ferrifère, le dispositif de surveillance des galeries sera quasi éternel. Aucune date de fin n’est envisagée.
Dans le bassin houiller lorrain, une autre forme de vigilance a été maintenue le temps que la situation se stabilise complètement. Toutefois, en ce qui concerne le bassin houiller lorrain, une surveillance par des mesures de nivellement sera maintenue jusqu’à la fin de la remontée de la nappe des grès vosgiens pour confirmer la stabilité des terrains. Des interdictions de construire ont même été inscrites dans les documents d’urbanisme de certaines communes le temps de l’ennoyage.
Ces plans de prévention des risques miniers ne sont pas de simples recommandations. Ils s’imposent aux permis de construire, limitent les nouveaux projets et, dans les cas les plus sensibles, interdisent purement et simplement de bâtir. C’est le cas dans plusieurs secteurs du Gard, où le Gard, dont les services de l’État précisent qu’une part significative des communes reste concernée par un aléa minier, continue d’appliquer des restrictions héritées de l’exploitation du charbon et du plomb-zinc.
La Lorraine n’est pas un cas isolé en France
Le bassin ferrifère lorrain concentre l’attention médiatique, mais le phénomène dépasse largement cette seule région. Les couches de sel dans le sous-sol des bassins salifères subissent des mécanismes de dissolution naturelle, auxquels se superposent les conséquences de l’extraction industrielle de saumure et de sel gemme, avec pour principaux aléas les mouvements de terrain de type affaissement ou effondrement. D’autres territoires, comme la vallée de l’Orbiel dans l’Aude, portent les séquelles d’une activité minière différente, ici aurifère, arrêtée au début du siècle.
La vallée de l’Orbiel et certains de ses affluents ont accueilli pendant plus d’un siècle plusieurs mines d’or dont l’activité a cessé au début du XXIème siècle. Une station de dépollution des eaux y fonctionne encore aujourd’hui. Le sous-sol garde la mémoire de l’exploitation bien après que les derniers ouvriers ont quitté les galeries.
Dans le Nord-Pas-de-Calais, où l’exploitation houillère a duré un siècle et demi, les affaissements post-exploitation restent d’une tout autre ampleur que ceux observés du temps des chevalements en activité. Dans un bassin minier comme celui du Nord-Pas-de-Calais, les affaissements de l’après-minier devraient toutefois être bien moins importants (50 cm à environ 1 m en 30 à 50 ans) qu’ils ne l’ont été durant les 150 ans d’activité. Le risque n’a pas disparu. Il s’est simplement ralenti.
Ce qui frappe, en refermant ce dossier, c’est moins la liste des bassins concernés que la durée du phénomène lui-même : dans certains secteurs de Lorraine, les études évoquent une remontée des eaux souterraines qui pourrait encore se poursuivre sur plusieurs décennies avant d’atteindre son niveau stable. Les capteurs, eux, resteront allumés bien après que le dernier mineur aura été oublié.
Sources : shango.media | geotechnique-journal.org


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