En février 1959, des agents des services techniques de Lyon interviennent pour résoudre un banal affaissement de chaussée à l’angle de la rue des Fantasques et de la rue Grognard. Sur le versant est de la colline, ils descendent dans un puits d’une trentaine de mètres de profondeur qui les conduit progressivement vers un dédale insoupçonné de galeries souterraines soigneusement ouvragées, baptisées depuis lors les Arêtes de poisson. Deux mille ans d’histoire qui dormaient sous les pas des Lyonnais. Et personne ne savait.
À retenir
- Un réseau de galeries souterraines découvert par hasard en 1959 défie toujours les archéologues
- Aqueduc ? Entrepôt impérial ? Espace militaire ? Les théories s’affrontent sans jamais trancher
- Interdit d’accès depuis 1989, ce patrimoine unique attend encore une protection et des réponses
Sommaire
- Un squelette de pierre enfoui à vingt mètres sous la ville
- Les théories qui s’affrontent sans jamais trancher
- Interdit d’accès, mais pas de curiosité
- Ce que 2 000 ans de silence disent de Lyon
Un squelette de pierre enfoui à vingt mètres sous la ville
Les « arêtes de poisson » sont un réseau de galeries antiques situé sous le plateau de la Croix-Rousse à Lyon. Leur nom vient directement de leur forme : articulé autour d’une galerie centrale de 156 mètres de long, le réseau déploie 32 galeries perpendiculaires, construites par paires. Une colonne vertébrale, des côtes régulières de chaque côté, et l’image s’impose d’elle-même. L’ensemble représente 1,4 kilomètre de galerie, 480 mètres de puits, 34 arêtes et 16 puits d’accès à la surface.
Ce site archéologique se compose de galeries disposées en escalier, toutes inclinées vers le Rhône. Les cartes montrent un premier système dit en « arêtes de poisson » et un second en « antennes », connectés l’un à l’autre. Le tout enfoui à environ vingt mètres sous les pavés, dans un calcaire rougeâtre qui n’est pas d’extraction locale. Les constructeurs ont eu recours à la pierre du Beaujolais, ce qui laisse supposer un projet de grande envergure, dont les plans ont toutefois été perdus ou détruits. On parle donc d’un chantier organisé, financé, planifié. Par qui ? Pour quoi faire ? C’est là que le mystère commence vraiment.
La datation par le carbone 14 de pièces d’échafaudage en bois retrouvées dans la maçonnerie, ainsi que les fouilles opérées dans la deuxième moitié du XXe siècle, font remonter la construction de l’édifice à la période antique, aux alentours du début de notre ère. Lugdunum était alors la capitale des Gaules, une métropole d’environ 50 000 habitants, carrefour commercial et administratif de l’Empire romain. Une ville qui savait construire grand. Et apparemment, en secret.
Les théories qui s’affrontent sans jamais trancher
Les théories les plus folles courent sur les origines de ce réseau, et à ce jour le mystère reste entier. La première piste explorée fut celle de l’aqueduc. Depuis, il est admis qu’à leur origine, les galeries n’ont pas servi à transporter de l’eau, fonction qu’elles ne remplissaient pas. Contrairement aux aqueducs lyonnais, les arêtes ne présentent ni béton hydraulique ni revêtement de tuileau, et adoptent des gabarits supérieurs avec paliers horizontaux. L’hypothèse hydraulique, pourtant séduisante, ne tient pas à l’examen.
Alors quoi ? L’archéologue Cyrille Ducourthial avance que « l’hypothèse la plus vraisemblable, en tout cas pour la partie centrale, c’est que ce soit un entrepôt souterrain lié au Sanctuaire des Trois Gaules, qui aurait pu servir à stocker soit des vivres, ce qui justifierait le système d’aération très complexe, soit peut-être des métaux pour l’atelier monétaire de Lyon. » Un entrepôt impérial, en somme, taillé dans la roche pour conserver au frais les ressources d’une ville-capitale. L’archéologue Emmanuel Bernot, de son côté, penche pour des galeries en cul-de-sac destinées au stockage, desservies par des systèmes de monte-charge aménagés dans les puits.
Selon certaines théories, ces galeries pourraient aussi avoir été utilisées pour l’accès à la citadelle royale construite à la fin du XVIe siècle, dont il ne reste aujourd’hui aucune trace. D’autres hypothèses suggèrent une utilisation liée à l’acheminement de l’eau ou à des fins militaires. Et puis il y a les théories franchement aventureuses. Se mêlent des considérations éparses sur la Pythie de Delphes, le Graal, le temple de Jérusalem, l’ordre du Temple, les francs-maçons, ou encore une géométrie sacrée. La fascination pour le souterrain produit toujours ses légendes urbaines, et les arêtes de poisson n’y échappent pas.
On y a découvert de grosses quantités d’ossements humains, des galeries murées pour des raisons inconnues, de vastes espaces vides qui ont dû jadis abriter des secrets oubliés. Chaque exploration amène son lot de questions supplémentaires, sans jamais fournir la réponse définitive.
Interdit d’accès, mais pas de curiosité
Depuis 1989, l’ensemble des galeries souterraines de l’agglomération lyonnaise est interdit d’accès au public. Conséquence directe : les cataphiles, ces explorateurs de l’urbain souterrain, s’y sont longtemps glissés à la faveur de l’obscurité, au risque de dégrader un patrimoine déjà fragilisé. Ces galeries sont régulièrement visitées, et parfois dégradées, par les amateurs d’exploration urbaine.
Le mystère, associé à l’architecture atypique du site avec ses blocs calcaires rougeâtres provenant du Mâconnais, peu communs à l’époque romaine, fait des arêtes de poisson un cas unique dans le monde antique. Pour rendre le site accessible sans l’exposer davantage, depuis septembre 2024, la ville de Lyon et des cataphiles proposent chacun leur site pour visiter gratuitement les galeries depuis un navigateur. Une visite virtuelle comme substitut à une descente physique impossible, une façon de démocratiser un patrimoine que l’on ne peut pas encore montrer autrement.
En mars 2025, des conseillers écologistes du 1er arrondissement ont proposé d’inscrire les arêtes de poisson aux monuments historiques, conformément au plan d’action de l’UNESCO publié un an plus tôt. Un classement qui n’est pas qu’honorifique : il apporterait des financements pour la recherche et une protection juridique renforcée contre les intrusions. Car si le mystère dure, c’est aussi parce que les galeries sont difficiles d’accès pour les archéologues eux-mêmes, coincés entre la logistique souterraine, le dénivelé de la colline et des budgets de fouilles structurellement limités.
Ce que 2 000 ans de silence disent de Lyon
La première mention connue du réseau remonte à 1651 : un fontainier creusant pour alimenter les fontaines de l’Hôtel de Ville avait déjà buté sur ces galeries. Il les avait signalées, puis on les avait oubliées. Redécouvertes dans les années 1930, oubliées à nouveau. Redécouvertes en 1959, et toujours pas élucidées en 2026. Trois siècles et demi de rendez-vous manqués avec soi-même.
Depuis leur découverte officielle, il y a plus de cinquante ans, les archéologues tentent d’en savoir plus sur l’usage de ces galeries antiques, et aujourd’hui des pistes crédibles sont avancées. Mais « crédibles » n’est pas « certaines ». La fonction de cet ensemble reste totalement inconnue, même si diverses hypothèses ont été émises. Ce que l’on sait avec certitude tient en peu de lignes : elles sont antiques, construites avec un soin méticuleux, avec des matériaux importés de loin, pour un usage qui devait compter. Le reste appartient encore à la roche.
Ce qui frappe, au fond, c’est moins le mystère lui-même que ce qu’il révèle sur notre rapport à la ville. Lyon se targue d’être classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, ses traboules sont fléchées pour les touristes, ses thermes romains répertoriés. Et pourtant, à vingt mètres sous ses rues les plus animées, un labyrinthe architectural unique en Europe attend encore que la science lui rende son identité. Une capitale de deux millénaires qui garde encore, quelque part dans ses entrailles, un secret que personne n’a su lire.
Sources : club-innovation-culture.fr | in-situ-concept.fr


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