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Sous les costumes colorés de Shen Yun, un récit apocalyptique et anti-science

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Si vous habitez une grande métropole occidentale, vous avez sans doute déjà remarqué ces affiches colorées qui fleurissent régulièrement dans les centres-villes, mettant en vedette des danseurs chinois. Celles-ci font la promotion de Shen Yun.

Ce spectacle promet de faire découvrir la Chine avant le communisme, en écho à un glorieux passé, largement fantasmé et même aussi caricatural que celui présenté par le Parti communiste, selon André Laliberté, professeur titulaire à l’école d’études politiques de l’Université d’Ottawa.

Au-delà du spectacle, il est difficile de passer à travers le vernis opaque qui entoure les activités de cette compagnie basée dans l’État de New York et liée à l’organisme Falun Dafa, dont les membres sont persécutés en Chine, comme l’affirme à nouveau M. Laliberté dans une entrevue à Première Heure.

Les dirigeants du mouvement spirituel sont également à la tête du journal gratuit The Epoch Times, très critique à l’égard du gouvernement chinois, et dont les positions sur certains sujets ont pu créer un sentiment de malaise par le passé. Le périodique est d'ailleurs mis en lumière à travers un publireportage diffusé sur les écrans des salles qui accueillent Shen Yun avant la représentation.

La publication d’une enquête d’envergure publiée par le New York Times en 2024 (en anglais) (nouvelle fenêtre) et basée sur les témoignages de plus de 150 personnes, a révélé un système d’exploitation alarmant autour du spectacle. Depuis ces révélations, au moins deux procédures judiciaires, dont un recours collectif, ont été lancées pour dénoncer les pratiques de travail forcé, l’emploi de mineurs et des conditions de travail abusives.

Ces allégations n’ont toutefois pas encore été prouvées devant un tribunal.

L’association-mère Falun Dafa, basée à New York, accepte rarement les requêtes des médias et n’a pas répondu à la sollicitation de Radio-Canada.

Une qualité artistique inégale

Alors qu’en est-il de ce qui est montré pendant la représentation? Actuellement présenté au Centre pour les arts de la scène Four Seasons de Toronto, le spectacle est divisé en 19 tableaux, tour à tour chorégraphies, pantomimes ou chansons. Les différentes sections font des allers-retours dans l’histoire entre des légendes millénaires et le monde d’aujourd’hui.

Shen Yun présente des qualités artistiques indéniables, notamment en ce qui concerne la rigueur physique des danseurs et la beauté des costumes. Les tableaux de groupes sont impressionnants de technicité et de maîtrise.

On peut avoir des doutes sur d’autres éléments de la représentation, notamment l’écran 3D dont la troupe se vante dans le programme et sur lequel sont diffusés les décors. Celui-ci permet aussi aux artistes d’interagir avec un monde infini duquel ils peuvent entrer et sortir grâce à un dispositif ingénieux. Mais les couleurs et le rendu ne sont pas assez vraisemblables pour créer l’illusion recherchée. Le résultat visuel est même contre-productif, puisque Shen Yun revendique de présenter 5000 ans de tradition, mais tout baigne dans une seule et même esthétique aux couleurs saturées.

On peut aussi être peu convaincu par la musique. L’orchestre combine instruments occidentaux et instruments de la tradition chinoise, mais la qualité des compositions n’est pas celle de grandes pièces symphoniques et, comme pour le décor du fond de scène, le résultat semble être issu d’un jeu vidéo SEGA des années 1990.

Narration parcellaire

Ces réserves que l’on peut avoir sur Shen Yun ne sont pas grand-chose en comparaison au problème principal de la représentation, à savoir la narration et la façon très parcellaire de présenter l’Histoire. On a beau être préparé, on est quand même surpris.

Entre chaque tableau, des narrateurs viennent commenter le spectacle, égrenant parfois les informations sur la prochaine scène, mais aussi (et surtout?) donnant des éléments sur l’organisation du spectacle ou plus franchement sur le Falun Dafa. On mélange vérités historiques assénées sur un ton péremptoire et la situation (certes dramatique) des pratiquants du Falun Gong en Chine.

Un tableau va jusqu’à mettre en scène le martyr de certains adeptes du mouvement spirituel. On y voit un jeune homme brandir une banderole faisant la promotion de sa foi, être arrêté par des agents communistes corrompus, qui acceptent que ses yeux soient prélevés et vendus pendant qu’il est en prison. On est bien loin des danses colorées mises en avant sur les affiches.

Néanmoins, l’histoire du jeune homme de ce tableau se termine bien, puisque sa foi lui permet de recouvrer la vue et de se consacrer avec encore plus de ferveur à la diffusion du message du Falun Dafa.

Le problème n’est pas l’existence de cette scène, la troupe peut bien faire ce qu’elle veut de sa liberté artistique. Ce qui est questionnable, en revanche, c’est encore et toujours cette vision tronquée offerte à un public qui n’est pas forcément au fait de la situation du Falun Dafa et de ses adeptes. Par exemple, il n’est aucunement fait mention d’autres communautés qui vivraient des persécutions en Chine aujourd’hui : il n’est ni question du Tibet, ni des Ouïgours de la province du Xinjiang.

Un groupe de danseurs sur scène.

Avant d'arriver à Toronto, la troupe est passée à Hamilton, Mississauga, Kitchener et Toronto.

Photo : Site internet de Shen Yun

Discours anti-évolutionniste

Mais on n’est pas au bout de nos peines. À la scène brutale de l’arrestation succède une première chanson qui donne une teneur apocalyptique au mouvement spirituel, une atmosphère que le spectacle ne perdra plus jusqu’au tableau final. Dans le texte, déclamé par un baryton et projeté en fond de scène, on évoque la pureté, le salut trouvé à travers la pratique du Falun Dafa et la théorie de l’évolution est remise en question (elle est carrément qualifiée de piège de Satan dans une autre chanson à la fin du spectacle, au même titre que l’athéisme).

On est ainsi pris dans une sensation de malaise, plongés à travers une vision d’un monde glorieux d’avant 1949. L’humanité vivrait heureuse car soumise à la puissance divine, en opposition au monde corrompu actuel. La douceur et l’harmonie revendiquées dans la construction des chorégraphies ne s'appliquent décidément pas à la façon de raconter l’histoire et cette approche conforte la gêne qu’on ressent jusqu’au dernier tableau, où la pratique du Falun Dafa apparaît comme une façon de soigner bien plus efficace que la médecine traditionnelle.

Ainsi, Shen Yun entretient une confusion qui, d’un côté, fait la part belle aux contes et légendes traditionnels et à la danse classique chinoise, mais d’un autre côté, la narration emploie ces outils pour présenter au public des revendications de prime abord légitimes (la liberté de culte), tout en laissant entendre que ceux qui n’ont pas choisi cette croyance ne seront pas sauvés lorsqu'arrivera la fin des temps. Un discours qui existe dans les franges conservatrices de la plupart des religions. Mais qui, elles, ne font pas toutes payer plus de 200 $ le billet pour écouter leurs sermons.

Shen Yun 2026, direction artistique de D.F., chorégraphies de Gu Yan, Yungchia Chen et Gu Xuan, présenté par l’association Falun Dafa de Toronto, jusqu’au 5 avril 2026 au Centre pour les arts de la scène Four Seasons (Toronto). Durée : 2 h 30.

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