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Sous la jungle du Costa Rica dormaient des centaines de sphères de pierre : dans les années 1930, les bulldozers d’une compagnie bananière les ont poussées de côté

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Dans les années 1930, des ouvriers costariciens défrichaient la jungle pour planter des bananiers. Leurs machettes ont soudain heurté quelque chose de dur et de parfaitement rond. Ce que ces agriculteurs venaient de mettre au jour allait devenir l’une des énigmes archéologiques les plus fascinantes du continent américain : plus de 300 sphères de pierre, certaines pesant jusqu’à quinze tonnes, façonnées par une civilisation disparue.

À retenir

  • Plus de 300 sphères en gabbro, granodiorite, calcaire ou grès, créées par la culture précolombienne Diquís entre 300 av. J.-C. et 1550, ont été retrouvées, certaines pesant jusqu'à quinze tonnes et mesurant plus de deux mètres de diamètre
  • Leur méthode de fabrication reste hypothétique (percussion puis polissage) et leur fonction exacte demeure inconnue, faute de traces écrites
  • Le site de Finca 6, inscrit au patrimoine mondial de l'humanité en 2014, fait l'objet de travaux de conservation réguliers et a échappé en 2018 à un projet hydroélectrique qui menaçait de l'inonder

Des machettes qui heurtent la pierre : la découverte accidentelle d’un mystère archéologique

Imaginez la scène. Des hommes armés de simples outils agricoles s’attaquent à une végétation dense, dans le but tout à fait prosaïque de gagner des terres cultivables pour la United Fruit Company. Rien ne les prépare à ce qu’ils vont déterrer. Sous les racines et la terre meuble, des formes géométriques impossibles émergent peu à peu : des boules de pierre, lisses, presque sphériques, comme sorties d’un atelier de sculpture industrielle.

Ces objets n’ont rien de naturel. Leur régularité est telle qu’elle intrigue immédiatement les premiers témoins. On les retrouve éparpillées sur le delta du Diquís et sur l’île du Caño, dans le canton d’Osa, au sud du Costa Rica. Certaines mesurent à peine quelques centimètres, d’autres dépassent les deux mètres de diamètre. Toutes partagent cette même perfection géométrique qui défie le bon sens.

Le site le plus étudié aujourd’hui se trouve à Finca 6, près de Palmar Sur. Les archéologues y ont daté des vestiges remontant à la période Aguas Buenas, entre 300 avant J.-C. et 800 après J.-C., puis à la période Chiriquí, qui s’étend jusqu’en 1550. Autrement dit, ces sphères ne sont pas l’œuvre d’une civilisation isolée dans le temps, mais le fruit d’une tradition qui s’est perpétuée sur plusieurs siècles, portée par la culture précolombienne Diquís.

Un défi technique vieux de plusieurs siècles : comment une civilisation sans outils modernes a sculpté des sphères parfaites

Voilà la question qui obsède chercheurs et passionnés depuis près d’un siècle : comment des artisans sans métal, sans machine, sans la moindre technologie de précision, ont-ils pu produire des formes aussi régulières ? La majorité des sphères sont taillées dans du gabbro ou de la granodiorite, des roches ignées denses et résistantes, extraites de collines situées à plusieurs kilomètres du site. Le simple fait de déplacer ces blocs bruts représentait déjà un défi logistique considérable.

Une douzaine d’exemplaires se distinguent toutefois par leur matériau : du calcaire riche en coquillages, plus fragile que le gabbro, ainsi qu’une autre douzaine en grès. Ces variantes suggèrent que les tailleurs de pierre maîtrisaient plusieurs techniques selon la roche disponible, un peu comme un sculpteur contemporain adapterait ses outils entre le marbre et le granit.

Le processus de fabrication reste largement hypothétique. Les spécialistes évoquent un dégrossissage par percussion, suivi d’un polissage progressif à l’aide d’autres pierres plus dures, dans un travail qui aurait pu s’étaler sur plusieurs mois pour les plus grosses pièces. Ce qui frappe surtout, c’est l’absence totale de trace écrite expliquant la méthode ou la finalité de ces sphères. Aucun texte, aucune représentation ne vient éclairer les motivations de leurs créateurs.

De la jungle au pillage : le destin mouvementé des sphères de pierre du Diquís

La redécouverte des sphères dans les années 1930 n’a malheureusement pas été synonyme de protection immédiate. Nombre d’entre elles ont été déplacées, voire pillées, pour orner des jardins privés ou des bâtiments publics, loin de leur emplacement d’origine. Ce déracinement a considérablement compliqué le travail des archéologues, qui perdent ainsi des informations précieuses sur le contexte initial de chaque pièce.

Le site de Finca 6, qui occupe environ dix hectares dans la plaine alluviale du fleuve Térraba, conserve encore deux alignements de sphères restées in situ, c’est-à-dire à leur place d’origine. En mars 2020, deux d’entre elles, baptisées A et E, mesurant respectivement 1,75 et 1,58 mètre de diamètre, ont fait l’objet d’une intervention de conservation-restauration. Un travail de longue haleine, car les inondations répétées du Rio Grande de Térraba déposent sur le site une épaisse couche de sédiments qui perturbe même les relevés au radar géologique.

Plus récemment, en octobre 2025, des équipes costariciennes et mexicaines se sont penchées sur trois sphères en calcaire, un matériau rare parmi les pièces connues. Fissures, pertes de matière, altérations liées à la pluie et aux micro-organismes : ces sphères encaissent depuis des siècles les assauts du climat tropical. La reconnaissance de leur valeur ne date d’ailleurs pas d’hier. Finca 6 figure parmi les quatre monuments inscrits au patrimoine mondial de l’humanité en 2014, aux côtés de Batambal, El Silencio et Grijalba-2, sous l’intitulé officiel d’établissements de chefferies précolombiennes avec sphères de pierre du Diquís.

Ce patrimoine a également échappé de peu à une menace bien plus moderne. En novembre 2018, l’Institut costaricien d’électricité a annoncé l’abandon définitif du projet hydroélectrique El Diquís, une centrale de 650 mégawatts qui aurait inondé des territoires autochtones abritant des sites sacrés. Un rappel que la protection de ce patrimoine archéologique reste un combat permanent, entre érosion naturelle, convoitises humaines et projets industriels.

Près d’un siècle après leur redécouverte, les sphères du Diquís continuent de résister à toute explication définitive. Ni leur fonction exacte, ni les techniques précises employées pour leur fabrication n’ont été élucidées avec certitude. Ce silence, loin de décourager les chercheurs, alimente au contraire une curiosité intacte pour ces boules de pierre qui, quelque part entre la jungle costaricienne et les musées du monde entier, gardent jalousement leurs secrets.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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