Imaginez un engin en forme de disque, posé dans un hangar militaire, censé défier Mach 3 et grimper à plus de 30 000 mètres d’altitude. Dans les faits, il n’a jamais dépassé un mètre du sol ni franchi les 56 kilomètres par heure. Dix millions de dollars plus tard, l’armée américaine a rangé le projet aux oubliettes.
À retenir
- L’Avrocar, conçu par Avro Canada, visait Mach 3 et 30 000 mètres d’altitude mais n’a jamais dépassé 56 km/h ni un mètre du sol
- L’appareil souffrait d’un phénomène appelé « hubcapping », une oscillation incontrôlable au-delà de l’effet de sol
- Le programme a été abandonné en décembre 1961 après environ 10 millions de dollars dépensés, et les deux exemplaires construits sont aujourd’hui exposés dans des musées américains
Le pari fou d’une soucoupe volante militaire made in Canada
Au cœur de la guerre froide, les ingénieurs d’Avro Canada planchent sur un concept qui semble tout droit sorti d’un film de science-fiction. L’idée consiste à créer un appareil en forme de disque, capable de décoller à la verticale et de filer à des vitesses vertigineuses. Le gouvernement canadien finance d’abord le projet, avant de se raviser au début des années 1950, jugeant la facture trop salée.
Avro ne baisse pas les bras pour autant. L’entreprise se tourne vers les États-Unis, où l’armée américaine flaire une opportunité stratégique. Un contrat interarmées de deux millions de dollars est signé, géré par l’US Air Force, pour construire et tester deux exemplaires baptisés VZ-9-AV par l’US Army. L’appareil prend alors le nom qui restera dans les mémoires : l’Avrocar.
Techniquement, la bête mesure 5,5 mètres de diamètre et repose sur un principe original. Trois turboréacteurs Continental J69 entraînent une turborotor centrale, une sorte de grande roue soufflante censée générer à la fois portance et poussée. Sur le papier, les ambitions donnent le vertige : Mach 3 à Mach 4, un plafond de plus de 30 000 mètres et un rayon d’action de 1 000 milles nautiques, soit environ 1 850 kilomètres, selon les Archives nationales américaines.
Crédit : Musée de l'Armée de l'Air américaine
Un mètre d’altitude et un phénomène baptisé « hubcapping »
Le premier vol a lieu le 12 novembre 1959. Les ingénieurs d’Avro espèrent voir leur création s’élancer vers le ciel comme promis. La réalité se révèle nettement plus modeste. L’Avrocar parvient tout juste à décoller de quelques centimètres, profitant de ce que les spécialistes appellent l’effet de sol, ce coussin d’air qui se forme entre un aéronef et la surface lorsqu’il vole très bas.
Le Royal Aviation Museum of Western Canada précise que l’appareil parvenait à voler de manière contrôlée jusqu’à 90 centimètres du sol. Au-delà d’un mètre, tout bascule. L’engin se met à osciller violemment, tanguant et roulant sans que les pilotes parviennent à reprendre la main. Ce comportement erratique reçoit un nom bien trouvé : le « hubcapping », en référence au mouvement chaotique d’un enjoliveur de roue qui roule puis se met à vaciller avant de tomber.
Dans les faits, l’Avrocar n’a jamais dépassé environ 35 miles par heure, soit à peine 56 kilomètres par heure, et ne s’est jamais élevé à plus de trois pieds du sol, moins d’un mètre. Un gouffre vertigineux entre les promesses initiales et les capacités réelles de l’appareil, qui illustre bien les limites de certains concepts aussi séduisants sur le papier qu’ingérables en conditions réelles.
De projet secret à pièce de musée : la fin discrète de l’Avrocar
Face à ces résultats décevants, l’armée américaine tranche. Le programme est officiellement arrêté en décembre 1961, après environ 10 millions de dollars dépensés au total. Les essais ont montré, sans ambiguïté, que l’engin ne pouvait ni atteindre les vitesses supersoniques espérées, ni assurer un vol stable une fois sorti de cet effet de sol salvateur mais très limitant.
Seuls deux exemplaires auront vu le jour. Le premier a rejoint les collections du National Museum of the US Air Force à Dayton, dans l’Ohio, depuis 2007. Le second a connu un parcours plus chaotique, d’abord exposé en extérieur où il s’est progressivement dégradé, avant d’être transféré et restauré pour rejoindre le US Army Transportation Museum de Fort Eustis, en Virginie.
Ce n’est qu’en juin 2001 que les documents du « Project 1794 Final Development Summary Report », datant de 1956, ont été déclassifiés par l’US Air Force. Le National Declassification Center les a ensuite traités et diffusés en 2012, levant enfin le voile sur l’ampleur des ambitions initiales de ce programme ultra-secret.
L’histoire de l’Avrocar résume à elle seule les excès et les espoirs de la guerre froide, cette période où chaque camp cherchait à imaginer des solutions techniques toujours plus audacieuses. Aujourd’hui, ce disque métallique figé dans les vitrines d’un musée rappelle qu’une idée brillante sur le papier ne suffit jamais à garantir un succès technique. Entre ambition et réalité, il aura fallu deux ans d’essais acharnés pour comprendre que cette soucoupe canadienne ne quitterait jamais vraiment le sol.


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