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« Soudain ». L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour […]
« Soudain ». L’Insoumission publie un nouvel article de sa rubrique « Nos murs ont des oreilles – Arts et mouvement des idées ». Son but est de porter attention à la place de l’imaginaire et de son influence en politique avec l’idée que se relier aux artistes et aux intellectuels est un atout pour penser le présent et regarder le futur.
S’embarquer pour une séance cinématographique de trois heures et quart, c’est en soi déjà une aventure. Que l’intrigue se déroule principalement au sein d’un EHPAD constitue une gageure supplémentaire. Mais que de surcroît, un propos philosophique déploie une théorie sur l’impasse que représente le capitalisme en le nommant comme tel, de nos jours cela tient de l’exploit ! Présenté ainsi, on serait tenté de s’imaginer qu’il s’agit d’un film « intello » réservé à une élite politiquement engagée.
« Soudain » est un OVNI cinématographique, qu’il faut s’empresser d’aller voir et qui va cependant nécessiter de prendre son temps : on ne va pas consommer, on va se laisser bercer par cette histoire, osciller entre des moments d’émotion intense, des épisodes plus studieux durant lesquels le propos sera dense, pas toujours accessible, au sens où une partie de l’élaboration peut nous échapper, mais ce n’est pas grave. Là n’est pas l’essentiel. Ces moments didactiques sont audacieux à une époque, où la défaite de la pensée domine souvent les espaces médiatiques en criant haro sur une supposée cancel culture (culture de l’effacement). Notre article.

« Traduttore, tradittore »
L’adage italien « traduire, c’est trahir » trouve ici une déclinaison singulière, puisque nous allons circuler entre les langues française et japonaise. Les deux protagonistes principales, Marie-Lou (Virginie Efira) et Mari (Tao Okamoto), ont été contraintes de se familiariser avec une autre langue que leurs langues maternelles respectives pour incarner leurs personnages. Chacune se retrouve conduite à s’exprimer tantôt dans une langue étrangère et tantôt de rebasculer dans sa propre langue. C’est ainsi que se produit une rencontre singulière entre ces deux femmes. Traduire, serait-ce un acte de trahison ? de traîtrise ?
Le mot anglais traducer désigne littéralement un diffamateur du fait de sa provenance latine traducere, qui signifie déshonorer. Lorsqu’il est fait appel à un traducteur, on le désigne comme interprète, c’est-à-dire celui qui prête un sens. Il y a de la perte, de l’écart dans toute traduction, il peut même y avoir des contresens…
Dans « Soudain », la rencontre d’un autisme, la pratique de l’humanitude
Parce qu’elle se bat pour instaurer une communication authentique dans l’EHPAD, qu’elle dirige, Marie-Lou est intriguée par ce jeune étrange, qu’elle voit faire la course avec le tramway. La survenue d’un orage est l’occasion de partager un moment ensemble à l’abri, dans l’attente que ça se calme… L’humanitude est au cœur de la direction impulsée par Marie-Lou dans l’EHPAD. Ce mot pourrait résonner avec le fameux néologisme de bravitude, objet de railleries lorsque Ségolène Royal, alors candidate à la présidentielle en 2007, le prononça. Le généticien Albert Jacquard, s’inspirant du courant littéraire de la négritude, conceptualise l’humanitude d’un point de vue philosophique.
Apparu d’abord sous la plume d’un écrivain suisse, Freddy Klopfenstein, dans les années 80, repris ensuite par Lucien Mias, gériatre, le mot devient en 1995 une méthode de soin élaborée par deux anciens professeurs d’éducation physique et sportive, Yves Gineste et Rosette Marescotti. Visant initialement la formation des soignants à la manutention des patients, leur approche ergonomique va peu à peu s’orienter vers une dimension humaniste. L’ambition de l’humanitude, c’est de maintenir la dignité et le respect des êtres vulnérables afin d’éviter la déshumanisation de la « prise en charge », là où ce qui est visé est bien plus la « prise en compte » des personnes âgées. Marie-Lou se sert de son expérience pour aborder Tomoki (Kodai Kurosaki), ce jeune autiste. Ce qui est remarquable, c’est qu’elle prend son temps pour entrer en contact avec lui.

L’invitation théâtrale
L’errance, la déambulation, l’égarement, Marie-Lou les connaît bien, les modalités pour trouver de l’apaisement, elle les transmet aux personnels de son EHPAD. L’orage passé, Gorô (Kyōzō Nagatsuka), le grand-père de Tomoki vient accompagné de Mari, récupérer Tomoki. Il est comédien, elle est autrice et metteuse en scène. Marie-Lou parle japonais. Mari l’invite à venir voir leur spectacle. Lors de la représentation parisienne, nous découvrons qu’il est question du psychiatre italien Franco Basaglia, qui a conduit à la libération des fous en Italie.
« Da vicino nessuno è normale » déclare Gorô en italien : De près, personne n’est normal. Le décor planté, il s’exprimera désormais en japonais avec un surtitrage français. C’est durant le bord plateau qui suit la représentation, que la rencontre se fait vraiment entre Mari et Marie-Lou à travers un échange chargé d’émotion. Le dialogue bascule rapidement en japonais. Il y a de l’intime et de l’intense, qui circulent entre les deux femmes. Marie-Lou dans son désespoir, sent que Mari peut l’éclairer. Mari lutte contre un cancer, Marie Lou lutte contre l’impossible de la conduite de son EHPAD. Les bonnes intentions ne suffisent pas, la lutte pour obtenir des financements, la rentabilité pour les actionnaires-investisseurs, les risques encourus par les soignants dans l’engagement attendu d’eux…
Marie-Lou est proche du burn-out et elle exprime ses doutes à Mari, qui en retour, lui dit qu’elle lutte pour vivre. La salle proteste d’être exclue de cet échange. Mari s’apprête à traduire, mais Gorô s’interpose : « Je pense que tout le monde aura compris l’essence de ce qui s’est dit » et clôt ainsi le débat. La représentation aura été ponctuée des surgissements de Tomoki, dont Gorô s’accommode. Cela illustre concrètement ce qu’il expose d’une folie désormais intégrée à la société italienne depuis la désaliénation généralisée. Chacun d’entre nous vient au monde pour le déranger avec ses particularités, sa singularité, ses insuffisances et ce jusqu’à la mort. Accepter cette subversion du sujet dans le dérangement du monde, c’est lui reconnaître sa nécessaire inclusion, dans le respect et la tolérance qui en découlent.
Nous sommes là aux antipodes du management à l’œuvre dans les secteurs de la santé, de l’éducation, de l’accompagnement de la fin de vie, dont l’objectif affirmé est la « réduction des coûts » et « l’accroissement des profits ». On « dé-pense » (au sens où l’on s’économise de penser les conséquences) l’investissement en prétendant cadrer le fonctionnement humain, dans une croyance folle à la maîtrise de ses inévitables désordres.
Tenir debout
Dans un magnifique documentaire qui lui est consacré (« Le sous-bois des insensés – Une traversée avec Jean Oury », de Martine Deynes, 2015), le psychiatre psychanalyste Jean Oury nous raconte, depuis son bureau à la clinique de La Borde, sa conception de la psychothérapie institutionnelle, mais surtout sa vie consacrée à l’accueil de la folie et combien celle-ci nous regarde, nous concerne et nous apprend sur nous-mêmes. Un moment particulièrement poignant de ce film, Jean Oury, qui mourra peu après ce tournage, expose son étonnement à ce que nous les humains, reposions sur cette surface tellement infime que constituent nos pieds. La station debout, la verticalisation du corps des personnes âgées dépendantes ou affaiblies constitue l’un des objectifs de l’humanitude prônée par Marie-Lou. Aider les patients à se lever, plutôt que de les faire circuler en fauteuil, c’est ralentir la cadence des soins, c’est aussi prendre le risque de chutes. Prendre le temps. C’est ce à quoi nous invite « Soudain ».
Prendre le temps, c’est laisser émerger la temporalité propre à des patients atteints d’Alzheimer, c’est ne pas s’en tenir à l’apparence de patients régressés, c’est nouer un contact visuel de proximité, c’est dire ce que l’on fait, c’est prévenir du geste que l’on va accomplir, c’est supporter d’accorder un délai plutôt que de recourir à des gestes brusques lorsque le patient ne coopère pas ou résiste à ce que l’on attend de lui. En somme, c’est prendre soin. « Soudain » est un film nécessaire, engagé et démontrant combien le capitalisme est sans issue. Plutôt que d’aller droit dans le mur, accordons-nous une chance infime de traverser la vie autrement. Certes, la mort est au bout du chemin, mais la part d’incertitude, de création inattendue vaut le détour.
Par Daniel Charlemaine


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