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Sophie Brocas, ou le corps préfectoral contre l'ordre spontané des Français

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Par Eric V.

Romancière, ancienne patronne de presse, énarque sur le tard : Sophie Brocas avait tout pour être l'anti-préfète. Il a suffi de dix semaines et d'un feu de 42 000 hectares pour que l'institution parle par sa bouche. Ce que le "non!" d'une Préfète aux agriculteurs doit à Hayek — et ce qu'il révèle du corps autoritaire auquel elle appartient.

Celle qui, un matin de 1999, vendit l'agence de presse qu'elle avait fondée quinze ans plus tôt — parce que, dira-t-elle plus tard, « gagner du fric n'était pas pour moi un projet de vie » —, celle qui publie des romans chez Julliard entre deux affectations et qui entra à l'ENA à l'âge où d'autres en sont sortis depuis longtemps, n'était pas née pour incarner quoi que ce soit — et sûrement pas la verticalité administrative française. Sophie Brocas est préfète de la Gironde et de la Nouvelle-Aquitaine depuis le 18 mai. Dix semaines plus tard, la forêt brûlait.

Je précise d'emblée, pour qu'aucune ambiguïté ne subsiste : cette chronique n'est pas un procès en personne. Elle est presque le contraire — la démonstration, par le cas le plus défavorable qui soit, que les personnes n'y peuvent rien. Car si le réflexe que nous allons décrire habitait la psychologie des individus, Sophie Brocas serait la dernière à le porter. Journaliste indépendante pendant quinze ans, entrepreneuse qui a créé, fait vivre et revendu sa propre maison, écrivaine primée, entrée dans la haute administration par la porte tardive de la promotion Nelson-Mandela (celle du directeur de cabinet de Sébastien Lecornu) : voilà un parcours qui a tout connu de l'ordre spontané — le marché, la pige, le manuscrit refusé, le client qui ne paie pas. Puis vinrent les cabinets : le Sénat en 2011, l'Élysée en 2012, le ministère d'Élisabeth Borne en 2019, la direction générale des Outre-mer, deux préfectures de région. Vingt-cinq ans de corps, après quinze ans de large. L'expérience est presque de laboratoire : que reste-t-il d'une femme libre après un quart de siècle d'habit préfectoral ? La Gironde vient de répondre.

La scène

Les faits, d'abord, dans leur sécheresse. Fin juillet, l'incendie de Saumos dévore 42 000 hectares ; 224 000 personnes sont évacuées, 3 300 pompiers engagés, 240 maisons détruites. Autour du brasier, un phénomène que rien n'a décrété : des agriculteurs, des forestiers, des artisans convergent avec leurs tonnes à eau et leurs engins. L'un d'eux, un céréalier de la région de Libourne, tracte 25 000 litres d'eau à ses frais — 500 euros de gazole par jour. Selon son témoignage, recueilli par RTL : « On a prévenu la chambre d'agriculture, la préfecture, on a dit qu'on était prêts à venir. Ils nous disent non. » L'aide, apprend-on, doit « impérativement s'inscrire dans un cadre coordonné » : signalement préalable, recensement, formulaire. Pendant ce temps, les arrêtés de réquisition tardent, au point que le président de la chambre d'agriculture s'en émeut publiquement ; et des agriculteurs qui ont aidé les pompiers se découvrent interdits de travailler leurs propres parcelles par l'interdiction générale d'activité entre 14 et 22 heures. Puis, l'ampleur aidant, le discours se retourne : le soutien devient « indispensable », la préfète remercie « l'ensemble des acteurs mobilisés », particuliers compris. L'ordre spontané a gagné — mais par effraction, et sans reçu.

Soyons honnête avec la thèse adverse, car elle n'est pas chétive. Des volontaires non coordonnés dans un feu de cette taille peuvent mourir, gêner les rotations, couper une piste au mauvais moment ; l'incendie des Landes de 1949 a tué 82 personnes, en grande partie des civils venus aider, et le corps des pompiers girondins porte cette mémoire comme une cicatrice de famille. On compte déjà 230 pompiers blessés. Et il faut dire aussi que la décision la plus verticale de la séquence — l'évacuation préventive de plus de 220 000 personnes — est probablement celle qui a sauvé le plus de vies. Le problème n'est donc pas que l'administration coordonne. Le problème est ailleurs, et il est plus profond : c'est qu'elle ne sait accueillir que ce qu'elle a prévu.

Ce que Hayek a réellement démontré

Il faut ici expliquer techniquement de quoi l'on parle, car « ordre spontané » est devenu un mot d'ambiance alors que c'est un théorème. Friedrich Hayek distingue, dans Droit, législation et liberté, deux types d'ordre. Le taxis : l'ordre fabriqué, l'organisation, celle d'une armée ou d'une administration — conçu par un esprit, servant un but, connaissable d'en haut. Et le kosmos : l'ordre spontané, celui d'une langue, d'un marché, d'un droit coutumier — qui n'a été conçu par personne, ne sert aucun but particulier, et résulte de l'ajustement mutuel d'acteurs suivant des règles générales. La thèse de Hayek n'est pas que le second est plus sympathique. Elle est qu'il est cognitivement supérieur dans un monde d'information dispersée — et c'est un argument de théorie de la connaissance, pas de morale.

Catallaxie, présomption fatale, despotisme doux : masterclass !

Dans cette masterclass de “transition”, je reprends les concepts-clés vus dans nos premières séances de formation, et je vous annonce la suite du programme…

Verhaeghe BriefingEric Verhaeghe

Le cœur en tient dans un article de 1945, « The Use of Knowledge in Society » : la connaissance qui compte dans une société n'est pas scientifique et centralisable, elle est locale, tacite, périssable — la connaissance « des circonstances particulières de temps et de lieu ». Aucun centre ne peut l'agréger, car elle n'existe qu'incorporée dans des millions d'« hommes sur place ».

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Voici la sixième livraison de la Liberty Academy, accompagnée de la troisième masterclass. Aujourd’hui, nous traitons un sujet essentiel : la critique de la société verticale par Hayek !

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Le céréalier de Libourne est un cas d'école presque trop pur : il sait où passe sa citerne, quel chemin de sable porte trente tonnes, quel voisin a une déchaumeuse et lequel dort déjà. Cette connaissance-là ne remonte dans aucun formulaire — elle meurt en route, comme meurent les nuances d'un visage dans un procès-verbal. C'est pourquoi Hayek appelle catallaxie l'ordre qui émerge quand on laisse ces connaissances locales s'ajuster entre elles par signaux — et pourquoi il nomme « constructivisme » l'illusion inverse : croire qu'un ordre n'est légitime et sûr que s'il a été conçu, autorisé, encadré par une intelligence centrale. Le constructiviste ne refuse pas l'aide par malveillance. Il la refuse parce que, dans sa carte du monde, une aide non prévue n'est pas une ressource : c'est une anomalie.

Relisez maintenant le "non !" de Sophie Brocas. Il n'est ni paresse, ni orgueil, ni cruauté. Il est l'application exacte, presque scolaire, de l'erreur que Hayek a passé sa vie à démonter : préférer l'ordre qu'on comprend à l'ordre qui fonctionne. L'administration n'a pas dit : votre eau est inutile. Elle a dit : votre eau n'a pas de case dans notre formulaire CERFA. Et quand la réalité a tranché — car le feu, lui, est un examinateur incorruptible —, elle a fait ce que font toutes les organisations mises en défaut par un kosmos : elle l'a réquisitionné a posteriori, en tardant même à signer les papiers.

L'habit qui écrit à la place de la main

Reste la question qui donne son titre à cette chronique : pourquoi elle ? Pourquoi cette femme-là, qui a vécu quinze ans de sa vie de l'ajustement spontané — une agence de presse ne survit que de cela —, qui a écrit des romans sur des femmes qui s'affranchissent, se retrouve-t-elle à présider le dispositif qui dit non aux citernes ?

Parce que la question est mal posée, et que la biographie n'a jamais été une protection. Un corps constitué ne recrute pas des psychologies : il installe un "habitus" — et il le fait d'autant mieux que la recrue est brillante, car les brillants apprennent vite. Vingt-cinq ans de préfectorale, de cabinets, de conseils de défense, de « cadres coordonnés », déposent dans une intelligence, couche après couche, la certitude douce que rien de sérieux ne se fait sans être autorisé. Ce n'est pas une opinion qu'on adopte ; c'est une seconde nature qu'on contracte, comme on prend l'accent d'un pays à force d'y vivre. Je suppose que Sophie Brocas, romancière, aurait écrit une page superbe sur le céréalier et sa citerne. Mais ce n'est pas la romancière qui a reçu l'appel de la chambre d'agriculture. C'est le corps préfectoral qui a répondu, avec sa voix à elle. L'institution transcende les biographies — c'est sa fonction même, et c'est pourquoi remplacer les titulaires ne change jamais rien. On croit nommer des personnes. On renouvelle un habit.

Et l'habit est ancien. Le préfet est, depuis l'an VIII, l'organe par lequel le centre se rend présent partout — la négation institutionnalisée, méthodique, assumée, de tout ordre qui naîtrait du terrain sans lui. Qu'une ancienne entrepreneuse en soit aujourd'hui l'incarnation la plus visible n'est pas une ironie du sort. C'est la preuve d'efficacité du dispositif.

Dernier mot

Il serait consolant de conclure qu'il suffirait de nommer d'autres gens — des préfets entrepreneurs, des préfets romanciers. On vient de voir ce qu'il en advient. Il serait tout aussi vain d'espérer que l'État apprenne l'ordre spontané : un taxis peut utiliser un kosmos, il ne peut pas le devenir. La seule leçon utile de Saumos est pour nous. Les agriculteurs girondins n'ont pas demandé la permission une seconde fois ; ils y sont allés, à leurs frais, à leurs risques, et le réel leur a donné raison avant l'administration.

Voilà, en miniature, la condition de l'homme libre dans ce pays : sa liberté ne lui sera pas rendue, elle est à exercer — d'abord sans autorisation, ensuite sans rancune, toujours sans attendre le formulaire. Le feu passera. La question restera : combien de citernes tenons-nous prêtes, dans nos vies, derrière les barrières qu'on nous ferme ?

Peut-être Sophie Brocas écrira-t-elle un jour ce roman-là. Elle en connaît, mieux que personne, les deux personnages.

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