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Se mutiler volontairement pour sortir des tranchées, le pari risqué de dizaines de poilus en 1914-1918

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Le soldat français Henri Bascoul, du 272e régiment d'infanterie, fait les cent pas dans une tranchée de première ligne. Autour de lui, quelques frères d'armes fumant la pipe, une marmite fumante de soupe pâle, un brancard taché de sang noir. Scènes quotidiennes d'une vie de tranchées qui s'enracine. Le jeune poilu préfèrerait être ailleurs. Alors, ce 8 octobre 1916, à la nuit tombée, il attrape son fusil et pose sa main gauche sur le canon. Puis il appuie sur la détente. Diagnostic du corps médical: «perforation par balle de l'annulaire gauche». Henri sera hospitalisé un mois. Puis condamné à sept ans de travaux publics.

Ce soldat coupable de mutilation volontaire –du moins, c'est l'avis des tribunaux militaires– n'est pas seul à avoir recours à de telles extrémités. Dès le début de l'automne 1914, alors que la Première Guerre mondiale dure depuis à peine un mois, médecins et officiers signalent une vague de mutilations parmi les poilus du front (le premier cas signalé date même du 10 août 1914, soit sept jours après la déclaration de guerre). Confrontés à l'horreur des combats, les hommes n'ont plus la fleur au fusil. Ils ont constaté de leurs propres yeux la violence des assauts, ont reniflé l'odeur des corps pourrissants. Les tranchées cicatrisent et les poilus se voient dans les yeux morts de leurs camarades d'infortune, entombés dans la boue de septembre.

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Scarifiés… ou sacrifiés

Comment éviter un tel sort? En se blessant juste assez pour être mis hors d'état de combattre et être transporté vers un poste de secours à l'arrière. Les témoignages de poilus sont nombreux à évoquer cette «fine blessure» ou «blessure-filon» tant espérée. «Une balle au mollet, un éclat d'obus à l'épaule. Le major affirme que ce ne sera rien. Quelques jours d'hôpital et, après la permission réglementaire, il reviendra prendre sa place. Et notre éternel non-blessé serre la main du blessé et le salue d'un cordial: “À bientôt, sacré veinard!” Paradoxe? Non. […] Tous les combattants vous diront le prix que sur la ligne de feu on attache à la blessure légère, à la fine blessure», explicite Le Courrier de Saône-et-Loire en juillet 1915.

Ce phénomène n'est pas limité aux tranchées de la Grande Guerre. «Autrefois, au temps de l'Empire, les soldats s'arrachaient les dents incisives, se mettant ainsi dans l'impossibilité de déchirer la cartouche, ou bien se sectionnaient un ou plusieurs doigts, devenant inaptes à manier le fusil», écrit Pierre Roux, doctorant en médecine à Lyon, auteur d'une thèse sur «les mutilations volontaires par coup de feu» en avril 1918.

Face à la vigilance accrue des médecins, les poilus ont imaginé des méthodes de plus en plus sophistiquées.

Les stratégies des poilus ne sont guère différentes: appuyer son bras sur le canon chaud d'une arme, se tirer volontairement dans les mains ou les pieds… «On incrimine d'autant plus volontiers une lésion d'être le résultat d'une mutilation volontaire, quand elle siège sur un petit segment de membre et plus encore quand elle siège du côté gauche», écrit le médecin légiste militaire Paul Chavigny, dans une notice rédigée dès 1915. En effet, la plupart des soldats sont droitiers…

Face à la vigilance accrue des médecins, les poilus imaginent des méthodes de plus en plus sophistiquées: ingérer de l'acide picrique, dérivé d'un explosif utilisé pendant les combats qui simule la jaunisse; infecter une plaie avec du pétrole; passer la nuit avec la poitrine nue afin de se réveiller avec une pneumonie… On peut également simuler des souffrances plus difficiles à détecter. Certains misent sur l'incontinence, d'autres sur la surdité partielle, d'autres encore sur l'amnésie même si, à l'époque, ces afflictions se «soignent» généralement aux électrochocs.

Une répression impitoyable

Quelle que soit sa forme, le geste d'automutilation est mal vu par les autorités militaires et donne lieu à des sanctions sévères. Assimilé à un abandon de poste ou à un refus d'obéissance, il peut conduire au poteau d'exécution si la duperie du suspect est avérée. Raison pour laquelle le diagnostic des médecins est crucial. En distinguant les blessés authentiques des simulateurs, ces derniers peuvent faire toute la différence entre la croix de guerre et le poteau d'exécution. Et il est difficile de trancher, particulièrement lors des blessures accidentelles, comme lorsqu'un soldat décharge son arme en la nettoyant.

Les infirmiers se livrent donc à une enquête minutieuse, en examinant le corps du blessé afin d'y rechercher les preuves physiques d'une tromperie. Par exemple, des traces de poudre près du point d'entrée de la balle signalent une blessure à bout portant, plutôt rare dans le cadre des affrontements de 1914-1918. Les simulateurs apprendront plus tard à camoufler cette trace en tirant à travers un linge mouillé ou une miche de pain.

Le geste de désespoir des poilus n'est pas difficile à comprendre, a fortiori dans les premières semaines de la Grande Guerre. C'est la période durant laquelle les troupes comprennent que le conflit va s'éterniser.

En revanche, lorsque les médecins extraient des éclats d'obus du membre touché, ils savent qu'ils n'ont pas affaire à un affabulateur. Ce qui n'empêche pas les jugements expéditifs. En septembre 1914, un certain major Cathoire examine six blessés du 15e corps d'armée et conclut à la supercherie. Un infirmier découvre plus tard dans le bras d'un des accusés un éclat de shrapnel (un obus rempli de balles). Mais il est trop tard, deux des soldats ont été exécutés le 19 septembre 1914.

Heureusement, tous les infirmiers n'exécutent pas les consignes avec un tel zèle. «Il répugne au médecin, même en ces temps où la discipline la plus rigoureuse est un devoir, de dénoncer ces soldats qui ne sont pas toujours, loin de là, de mauvais sujets, mais qu'un instant de contagion, d'ennui, de cafard, de peur, a égarés», lit-on dans la revue Paris médical en mai 1917.

Car le geste de désespoir des poilus n'est pas difficile à comprendre, a fortiori dans les premières semaines de la Grande Guerre: c'est la période durant laquelle les troupes comprennent que le conflit va s'éterniser. La démoralisation est aggravée par des circonstances difficiles –les barrages d'artillerie incessants, l'alcoolisme des tranchées, les rats, le froid, la faim– et le fait qu'aucune permission ne sera accordée avant juillet 1915.

12% des «fusillés pour l'exemple» concernent des mutilations volontaires

Environ 12% des exécutions ordonnées par les conseils militaires tricolores sont liées à des blessures volontaires. Pour décourager le reste des bataillons de suivre leur exemple, les noms des condamnés sont salis à l'occasion des rassemblements de troupes. «Il n'existe pas de termes assez énergiques pour flétrir leur abominable conduite, martèle un commandant en octobre 1914. Ils ont été fusillés. Il faut que leurs noms soient stigmatisés pour toujours et que leur juste châtiment soit connu de tous. Voici les noms de ces misérables.»

Les poilus automutilés sont d'autant plus sévèrement jugés que les premiers mois du conflit ne tournent pas en faveur des troupes tricolores. Dans ce contexte, leur geste, jugé antipatriotique, devait être réprimé impitoyablement par la hiérarchie militaire française. Mais ces simulateurs étaient-ils vraiment plus lâches que les «embusqués» qui magouillaient pour obtenir une place à l'arrière, loin du feu ennemi? Ou que les soldats bénéficiant d'affectations moins exposées? À chacun d'en juger.

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