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Savoir compter ne suffit pas toujours

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On disait de l’ancienne présidente de la Chambre des représentants des États-Unis Nancy Pelosi que son principal atout politique était de savoir compter. Compter les votes, certes, mais surtout ce qui permet à une coalition de tenir dans le temps — les susceptibilités, les particularismes, les lignes rouges invisibles.

Mark Carney possède un doctorat en économie. Il sait compter. Toutefois, il n’est toujours pas évident qu’il maîtrise le calcul politique essentiel pour diriger un gouvernement minoritaire dans une fédération aussi diverse que la nôtre.

Depuis leur élection en avril dernier, Mark Carney et son gouvernement ont entrepris, avec un empressement singulier, une remise en chantier tous azimuts des grandes politiques fédérales, et ce, assortie d’un minimum de consultations et de transparence. Tout y passe : commerce international, commerce interne, politiques environnementales, défense nationale, lutte contre les changements climatiques, immigration. Le tout sous le couvert d’un consensus politique qui ne tient qu’à un fil — Donald Trump.

Mais s’il est essentiel pour tout chef de gouvernement de se montrer décisif face aux enjeux qui exigent des ripostes immédiates, il est tout aussi crucial de faire preuve d’humilité intellectuelle et de retenue stratégique lorsque les enjeux sont de nature structurante.

Or, la réalité est tout autre. Entre ses visites à Paris, Londres, Doha et Pékin, M. Carney ne semble pas se contenter de vouloir refaire les assises des grandes politiques canadiennes : il semble aussi vouloir façonner une nouvelle coalition libérale.

De Trudeau père à Trudeau fils, ce sont les provinces maritimes, le Québec et l’Ontario, en particulier la grande région de Toronto, qui ont constitué la colonne vertébrale du Parti libéral du Canada. Depuis son élection, Mark Carney semble accorder une attention disproportionnée aux griefs de l’Alberta et de la Saskatchewan — aussi légitimes soient-ils — tout en reléguant au second plan les préoccupations du Québec en matière de réduction des émissions de carbone ou celles de l’Ontario relativement à l’industrie de l’automobile.

La question n’est pas de savoir si ces provinces ont des revendications légitimes liées à l’exploitation de leurs ressources naturelles. Cela ne fait aucun doute. Ce qui surprend, c’est le contraste entre l’empressement à y répondre et la relative indifférence à l’égard des préoccupations d’autres provinces, pourtant centrales à la coalition libérale traditionnelle.

Sur papier, le gouvernement Carney semble avoir gagné en stabilité. En Chambre, il a survécu à ses premières épreuves politiques, notamment les votes de confiance sur le discours du Trône et le budget. Avant les Fêtes, deux députés conservateurs — l’un de la Nouvelle-Écosse et l’autre de la région torontoise — ont traversé le parquet pour siéger comme libéraux.

Sur le plancher des vaches, la réalité risque d’être tout autre. Le Parti libéral et le Parti conservateur sont encore au coude-à-coude. De plus, quoiqu’il soit encore trop tôt pour parler de tendances lourdes, on peut déjà observer des signes d’érosion du vote libéral dans ses bastions traditionnels.

Cela est vrai tant au Québec, où l’appui libéral a reculé d’environ cinq points depuis les élections, qu’en Ontario, où la perte avoisine les six points, ainsi que dans les provinces atlantiques, où le recul dépasse les cinq points depuis avril. Fait intéressant, le vote libéral demeure essentiellement inchangé dans les Prairies et en Alberta.

Un regard plus attentif sur la cartographie électorale donne une meilleure idée de l’ampleur du risque politique pour M. Carney et son gouvernement.

Aux dernières élections, les libéraux ont perdu en Alberta et en Saskatchewan 7 circonscriptions par des marges de l’ordre de quelques milliers de voix. À l’inverse, en Ontario et au Québec, ils ont remporté 26 sièges par des marges inférieures à 5000 voix. Un affaiblissement même marginal de l’appui libéral en Ontario, au Québec ou dans les provinces atlantiques suffirait à faire basculer des dizaines de sièges dans le camp conservateur ou bloquiste.

Dans ce contexte, le calcul politique devient incontournable.

Mark Carney et les libéraux sont revenus au pouvoir dans l’ombre de Donald Trump. Ils ont bénéficié de l’inquiétude et du réflexe de solidarité des électeurs canadiens face au chaos américain. Ce consentement est réel, mais circonstanciel. Il ne leur donnait pas le mandat de remettre en question les fondements industriels, économiques et politiques du pays.

Dans une fédération, savoir compter ne consiste pas seulement à additionner des sièges ou à sécuriser des marchés. Cela exige de mesurer ce qui ne s’exprime pas immédiatement : les valeurs, les souvenirs politiques, les seuils d’acceptabilité.

Mark Carney ne manque certes pas d’intelligence. Ce qui lui fait défaut, c’est le vécu et l’humilité politique nécessaires pour qu’il comprenne comment les coalitions électorales se construisent — et se défont. L’histoire politique du pays est claire : les coalitions ne s’effondrent pas toujours dans le fracas. Elles s’érodent. Et quand le compte n’y est plus, il est souvent trop tard pour recommencer l’addition.

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