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«Sans dialogue avec Israël, la Turquie ne pourra pas s’imposer comme un médiateur avec l’Iran»

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour Bayram Balci, ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul, Ankara redoute qu’une guerre prolongée ou une chute brutale de l’Iran ne bouleverse durablement les équilibres sécuritaires, migratoires et énergétiques de la région.

Bayram Balci est chercheur au CERI/Sciences Po Paris et ancien directeur de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul.


Lancée le 28 février dernier, la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran, quel qu’en soit l’aboutissement, aura des conséquences majeures pour l’ensemble du Moyen-Orient, voire au-delà. En effet, des puissances telles que la Chine et la Russie devront elles aussi adapter leurs stratégies vis-à-vis de l’Occident à la lumière de ce conflit. Dans ce contexte, un pays de la région occupe une position particulièrement déterminante pour l’évolution de la guerre : la Turquie. Ankara entretient en effet des relations singulières avec les trois protagonistes du conflit — l’Iran, les États-Unis et Israël. Confrontée à plusieurs dilemmes stratégiques, la Turquie pourrait également se retrouver en position de médiatrice entre les acteurs en guerre dans la perspective de futures négociations destinées à mettre fin au conflit.

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Les relations entre la Turquie et l’Iran moderne sont anciennes et complexes, marquées à la fois par des dynamiques de rivalité et de coopération. Les deux peuples, ainsi que leurs cultures et civilisations respectives, entretiennent des contacts étroits depuis des siècles. Entre le Xe et le XVIe siècle, il est d’ailleurs parfois difficile de distinguer nettement la culture turque de la culture iranienne. De nombreux États ayant existé dans l’espace turco-iranien relevaient en réalité d’une culture et d’une civilisation à la fois turque et persane.deux projectiles venus d’IranLes États timourides d’Asie centrale — tels que ceux de Boukhara, Khiva et Kokand — étaient ainsi dirigés par des dynasties turco-persanes. De même, les empires ottoman, safavide et qajar présentaient des caractéristiques politiques et culturelles mêlant héritages turcs et persans.

La révolution islamique de 1979 marque un tournant majeur dans leurs relations. Sur le plan intérieur, l’Iran adopte un régime théocratique, tandis que la Turquie, après le coup d’État militaire de septembre 1980, renforce son orientation laïque et sa méfiance envers toute influence islamique extérieure.

Après la disparition de ces empires au lendemain de la Première Guerre mondiale, la Turquie et l’Iran, qui émergent alors comme États modernes, présentent encore de nombreuses similitudes. Dans les deux cas, la modernisation est conduite de manière autoritaire et s’accompagne d’une forte fascination pour l’Europe, qui influence leurs politiques intérieures comme leurs orientations internationales. Cette proximité facilite les relations bilatérales, les deux pays rejoignant notamment le CENTO, une alliance militaire soutenue par les États-Unis. Durant la guerre froide, l’Iran et la Turquie appartiennent ainsi au bloc occidental.

Cependant, la révolution islamique de 1979 marque un tournant majeur dans leurs relations. Sur le plan intérieur, l’Iran adopte un régime théocratique, tandis que la Turquie, après le coup d’État militaire de septembre 1980, renforce son orientation laïque et sa méfiance envers toute influence islamique extérieure. En politique étrangère, les trajectoires divergent également : la Turquie consolide son ancrage occidental, alors que l’Iran adopte une posture idéologique profondément critique à l’égard de l’Occident.

Cette divergence s’atténue toutefois avec l’arrivée au pouvoir en Turquie du Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamique. Bien que sunnite et traditionnellement méfiant à l’égard du chiisme iranien, ce nouveau pouvoir adopte une vision plus supra-confessionnelle, inspirée par l’idée d’une oumma, communauté musulmane qui doit être unie face au reste du monde. Dans cette perspective, Ankara entreprend de renouer un dialogue avec l’ensemble du monde arabo-musulman, y compris avec l’Iran. Par ailleurs, guidé par un certain pragmatisme et conscient des opportunités économiques offertes par le marché iranien, le gouvernement d’Erdoğan renforce les échanges commerciaux entre les deux pays.

La frontière turco-iranienne est l’une des plus stables de la région et n’a pratiquement pas été modifiée depuis le XVIIe siècle. Les économies des deux pays sont également complémentaires : la Turquie importe du gaz naturel d’Iran et exporte des produits manufacturés.

L’année 2010 constitue un moment important dans cette relation. Alors membre non permanent du Conseil de sécurité des Nations unies, la Turquie propose, avec le Brésil, un accord visant à désamorcer la crise liée au programme nucléaire iranien. Ankara et Brasilia suggèrent de mettre en place un mécanisme de supervision afin de garantir le caractère civil du programme nucléaire de l’Iran. Les puissances occidentales rejettent toutefois cette initiative, réticentes à voir des puissances émergentes comme la Turquie et le Brésil jouer un rôle central dans la gestion de ce dossier. En réaction, la Turquie décide de ne pas participer aux sanctions internationales contre l’Iran, se retrouvant ainsi en décalage avec ses partenaires occidentaux.

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Pour autant, cette attitude relativement bienveillante n’a pas fait disparaître les rivalités régionales entre les deux pays. Dans plusieurs conflits récents, Ankara et Téhéran se sont retrouvés dans des camps opposés. Dans le Caucase, lors du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, ils ont soutenu des acteurs différents. De même, durant la guerre civile syrienne, la Turquie a appuyé différents groupes rebelles, tandis que l’Iran a soutenu massivement le régime de Bachar al-Assad jusqu’à sa chute. En Asie centrale, une rivalité plus discrète, mais non moins réelle, oppose également les deux puissances pour l’influence dans une région marquée par des héritages turcs et persans.

Dans plusieurs de ces dossiers, la Turquie semble avoir consolidé sa position régionale. La reconquête du Karabakh par l’Azerbaïdjan, allié d’Ankara, ou encore l’évolution politique en Syrie, où l’influence iranienne s’est considérablement affaiblie, témoignent de cette dynamique où la Turquie est gagnante.

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Dans ce contexte, et dès lors que deux projectiles venus d’Iran ont été neutralisés dans le ciel turc par la défense de l’OTAN, il est pertinent de s’interroger sur la position que la Turquie pourrait adopter dans la guerre opposant aujourd’hui Israël et les États-Unis à l’Iran.

Officiellement, Ankara a condamné l’intervention militaire et exprimé ses condoléances au peuple iranien pour la mort du guide suprême Ali Khamenei. Toutefois, cette position officielle ne dissipe pas l’embarras stratégique de la Turquie. Celui-ci s’explique par la nécessité pour Ankara de préserver des relations fonctionnelles avec chacun des trois protagonistes du conflit : l’Iran, les États-Unis et Israël.

Les relations avec l’Iran revêtent une importance particulière. La frontière turco-iranienne est l’une des plus stables de la région et n’a pratiquement pas été modifiée depuis le XVIIe siècle. Les économies des deux pays sont également complémentaires : la Turquie importe environ 15 % de son gaz naturel d’Iran et exporte vers ce pays une grande variété de produits manufacturés. Par ailleurs, Ankara et Téhéran partagent souvent une critique commune d’un ordre international perçu comme dominé par les grandes puissances et peu favorable aux puissances intermédiaires. Dans le même temps, la Turquie entretient actuellement des relations relativement bonnes avec les États-Unis. Cette situation contraste avec les tensions observées sous l’administration Biden, qui critiquait régulièrement les dérives autoritaires du pouvoir turc. La relation personnelle entre Recep Tayyip Erdoğan et Donald Trump a contribué à rétablir une certaine coopération stratégique, notamment sur des dossiers sensibles comme la question kurde en Syrie.

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En revanche, les relations avec Israël sont aujourd’hui particulièrement dégradées. À la suite de la guerre à Gaza déclenchée après les attaques du 7 octobre, Ankara a fermé son ambassade à Tel-Aviv et expulsé l’ambassadeur israélien. Pour les autorités turques, une victoire israélienne en Iran pourrait annoncer l’émergence d’un nouvel ordre régional façonné selon les intérêts d’Israël. Depuis une dizaine d’années, les deux pays s’opposent régulièrement sur plusieurs dossiers régionaux. En Israël, certains responsables considèrent même la Turquie comme un nouvel adversaire stratégique comparable à l’Iran, tandis qu’en Turquie, certains cercles politiques redoutent que le pays ne devienne à terme une cible potentielle de la stratégie militaire israélienne.

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La Turquie nourrit plusieurs inquiétudes face à l’évolution de la guerre. La première concerne le risque d’effondrement de l’État iranien. L’Iran est un pays multiethnique et multiconfessionnel dont la fragmentation pourrait provoquer une déstabilisation majeure de toute la région. Une telle situation entraînerait également des conséquences économiques importantes, notamment sur les prix des hydrocarbures et sur les importations énergétiques de la Turquie. Or, l’économie turque demeure fragile et dépendante à la fois des importations d’énergie et de la stabilité des échanges commerciaux régionaux. Une crise prolongée en Iran pourrait donc aggraver les difficultés économiques du pays.

La Turquie redoute également une nouvelle crise migratoire. La présence de plusieurs millions de réfugiés syriens suscite déjà de fortes tensions au sein de la société turque. Un afflux massif de réfugiés iraniens pourrait accentuer ces tensions et renforcer les discours politiques hostiles à l’immigration.

Enfin, la question kurde constitue une préoccupation majeure. Après avoir récemment amorcé un apaisement fragile avec le PKK et contribué à redéfinir les relations entre le pouvoir syrien et les forces kurdes, Ankara craint qu’une déstabilisation de l’Iran ne ravive les dynamiques nationalistes kurdes dans la région. L’émergence d’une entité kurde autonome ou indépendante en Iran pourrait avoir un effet d’entraînement sur les populations kurdes de Turquie et de Syrie.

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Comme souvent en matière de conflits internationaux, il est possible d’identifier les causes d’une guerre, mais il est beaucoup plus difficile d’en anticiper l’issue, ce que les États-Unis et Israël semblent avoir oublié. Quelle que soit l’issue de cette guerre, pour la Turquie, la priorité stratégique semble être la préservation d’un Iran stable, maintenu dans ses frontières actuelles et dirigé par un pouvoir disposé à poursuivre des relations pragmatiques avec Ankara. Dans ce contexte d’incertitude, les semaines et les mois à venir pourraient s’avérer particulièrement exigeants pour la diplomatie turque, appelée à gérer simultanément ses relations avec l’Iran, les puissances occidentales et l’ensemble de ses voisins régionaux.

En tant que l’un des rares pays entretenant à la fois des relations relativement fonctionnelles avec l’Iran et les États-Unis, la Turquie pourrait chercher à proposer ses services de médiation afin de favoriser une désescalade et, à terme, une issue négociée au conflit. Toutefois, les marges de manœuvre d’Ankara apparaissent limitées. En effet, si les États-Unis demeurent un acteur central de la confrontation, Israël semble jouer un rôle déterminant dans la conduite des opérations. Or, l’absence actuelle de dialogue diplomatique direct entre la Turquie et Israël réduit considérablement la capacité d’Ankara à s’imposer comme médiateur effectif dans cette crise.

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