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Parce que ne mettre en avant que 11 romans sur 461 aurait été bien trop frustrant, ce second article consacré aux parutions de la rentrée littéraire 2026 vient modestement compléter le tableau, avec toujours pour objectif de mettre en avant des auteurs et autrices ne faisant pas forcément partie des plus attendu·es –par exemple, personne n'a besoin de s'entendre dire qu'il faut lire Laura Kasischke pour lire Laura Kasischke, si?
À ce stade, une précision s'impose: les différents livres composant l'ensemble des deux articles sont présentés dans un ordre globalement aléatoire. En tout cas, ils ne sont pas disposés par ordre de préférence, ordre qu'il serait de toute façon bien compliqué, voire inhumain, d'établir. On peut donc piocher à sa guise dans ce double panorama, sans se poser trop de questions: les titres figurant dans cette partie 2 sont d'une qualité équivalente à ceux de la précédente.
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«Les Porteuses d'eau», de Sasha Bonét
«Cet après-midi-là, il m'a coincée dans le couloir et m'a demandé mon numéro.
C'était dix mois plus tôt, maintenant il était tout pour moi, et moi pour lui. Il me donnait de l'argent mais sans réclamer de foufoune, même si moi j'étais partante, et il aurait été en droit de le demander parce qu'il était qui il était. Sauf que j'étais pas une fausse vierge: j'étais une vierge à cent pour cent et ça lui semblait incroyable, à moi aussi d'ailleurs, qu'une fille comme moi soit arrivée jusqu'à ses dix-sept ans sans même s'être fait doigter –pas même par un ami de la famille ou un oncle célibataire. C'est pour ça qu'on a décidé tous les deux de se réserver l'un pour l'autre en attendant le bon moment.»
Mère célibataire, l'autrice et critique Sasha Bonét s'interroge sur ce qu'elle doit transmettre à sa fille et décide de chercher les réponses dans les histoires de ses ancêtres féminines. Consciente d'être la somme de leurs grandes décisions, de leurs conceptions contrariées de l'existence, de leurs combats aussi, elle s'interroge: comment tirer le meilleur de ce lourd héritage sans s'encombrer de ce qu'il vaudrait mieux laisser derrière elle? L'autrice new-yorkaise remonte alors son arbre généalogique, observant la façon dont celles qui l'ont précédée –à commencer par sa grand-mère Betty Jean, fille et petite-fille d'esclaves– ont ruisselé jusqu'à elles.
Par extension, Les Porteuses d'eau évoquera aussi celles que l'autrice décrit comme des affluents, femmes noires dont la résistance au racisme et au sexisme a également fait date –et a, par ricochets, influé sur son propre chemin. Si le livre de Sasha Bonét tire son épingle du jeu de façon aussi nette, c'est parce que chaque trajectoire qu'il évoque est traversée par une intention, loin d'un simple amas de souvenirs autocentrés; mais c'est aussi grâce à un style incarné, qui fait la part belle aux choses de l'esprit sans pour autant dédaigner celles du corps.

Sasha Bonét
Traduction: Valérie Le Plouhinec
Les Léonides
400 pages
22,90 euros
Paru le 26 août 2026
«Décolorer sa fille», de Lucie Bérard
«Chaque matin, la maison veut que je lui donne à manger, je dois passer le gant de toilette quand elle se tache, la maison n'a pas de bonne odeur naturelle, et ne me donne presque rien. Elle prend mon argent, aspire le savon et recrache de la graisse marron, et pourtant, pourtant, aujourd'hui je suis une femme adulte, je ne peux pas me plaindre, j'ai eu ce que je voulais et je fais ce que je peux pour que les gens voient bien que je m'en occupe bien, de ma maison.»
Trouver un appartement, l'investir, faire les courses, enchaîner les tâches ménagères. Esthéticienne, Paula s'installe en bord de mer avec Tom, l'homme avec qui elle fait couple. Si elle aspire sans doute à trouver là une forme de liberté, c'est pourtant à une forme d'enfermement que l'on assiste: obsédée par les choses de la vie domestique, l'héroïne de Décolorer sa fille semble évoluer en apnée, ne respirant que pour humer les produits d'entretien avant de replonger de plus belle dans la liste de corvées qui semble définir sa vie.
Cette apnée est communicative mais étrangement addictive: le premier roman de Lucie Bérard est de ceux que l'on a envie de lire d'une traite, pour mieux communier avec l'asphyxie inquiète et inquiétante de la narratrice. Vie conjugale, rapport au sexe, tentatives de sociabilisation: à travers les yeux de Paula, tout est clinique, malaisant, donnant envie de passer le quotidien au détergent. Privée d'intimité dès l'enfance et donnant l'impression de ne jamais avoir réinvesti son corps, la jeune femme nous désarçonne, faisant naître en nous le plus perturbant des sentiments d'impuissance.

«Toute une vie à chercher», de Kae Tempest
«Rothko se cherchait encore un nom. Iel avait l'impression que cette étape initiale déterminerait la suite. Ce nom, iel le sentait flotter au-dessus de sa tête.
Iel n'avait pas choisi «Rothko». Il s'agissait d'un sobriquet qui lui était tombé dessus à l'âge de deux ans, à cause des fards qu'iel piquait en permanence. Et, tous les jours ou presque, sa mère se faisait un malin plaisir de comparer son visage rouge à un Rothko.
Iel ne s'était jamais réellement penchée sur ce que cela impliquait de traverser l'existence affublée d'un nom qui rappelait à chaque instant la façon dont sa honte s'exprimait à la vue de tous.
Ce serait bien d'en faire profiter quelqu'un.»
Musique, poésie, théâtre: rien ne fait peur à Kae Tempest, l'un·e des artistes queers les plus polyvalent·es et fascinant·es de notre époque –si les points médians et l'écriture inclusive vous donnent la nausée, sachez qu'il y en a en quantité dans Toute une vie à chercher, mais qu'il serait temps de vous y faire. Au centre du deuxième roman de l'artiste britannique, il y a Rothko, trentenaire venant de passer la moitié de sa vie derrière les barreaux, dont le retour dans sa ville natale (une station balnéaire fictive) est peut-être l'occasion d'un nouveau départ, à condition qu'iel parvienne à composer avec la solitude et la pauvreté.
Avec un tel postulat, pouvait-on s'attendre à autre chose qu'à un roman social un peu cradingue? Pas vraiment. La population queer va mal, nous dit Kae Tempest, qui ne s'évertue ni à chercher de la lumière ni à se montrer excessivement lyrique. La réinsertion de Rothko, sur fond de transition de genre, est laborieuse; les personnes qui l'entourent ne s'en tirent guère mieux et il n'y a pas de raison d'espérer que ça s'améliore de façon spectaculaire. Certes plombant, Toute une vie à chercher fascine néanmoins: par un petit miracle nommé talent, on suivrait son personnage principal jusqu'au bout du monde.

Kae Tempest
Traduction: Madeleine Nasalik
Éditions de l'Olivier
400 pages
23 euros
Paru le 21 août 2026
«À voix haute», de Polina Panassenko
«Le petit morceau de coton posé sur la table de chevet est un inédit. Je défais le nœud et je l'entrouvre. À l'intérieur, une pièce d'or. Cinq roubles. À l'effigie de Nicolas II. C'est une pièce qu'il a eue de son père, qui l'a eue de son père à lui. De mon arrière-arrière-grand-père donc. Je demande. Celui qui est mort à la station où ton train est passé? Oui. À Izvestkovy razyezd. Mon grand-père dit Maintenant, elle est à toi mais tu ne dois jamais la sortir de Russie. C'est la première fois que mon grand-père pose une condition à un héritage.»
Il y a déjà quatre ans, Polina Panassenko effectuait des débuts remarqués avec Tenir sa langue (prix Femina des lycéens), récit malin de son intégration mi-choisie mi-forcée dans une France souhaitant la renommer Pauline. C'est plus ou moins le chemin inverse qu'effectue la narratrice de ce deuxième roman tout à fait à la hauteur du premier: après avoir grandi en France, elle décide de regagner sa Russie natale pour intégrer l'École du Théâtre National de Moscou –précision de taille: tout ceci se déroule au cours des années 2010.
Ce retour au pays est celui de toutes les découvertes: l'école de théâtre est aussi prestigieuse qu'elle est naphtalinée, la Russie de Vladimir Poutine vit dans la résignation et la paranoïa, et sa famille cache un secret –comme toutes les familles. À mesure de ses échanges avec son formidable grand-père, l'héroïne en vient à s'interroger sur l'histoire du grand-père de celui-ci, paysan soviétique né en 1872. L'enquête poussée à laquelle elle se livrera, avec en ligne de mire l'espoir de pouvoir évoquer enfin à voix haute la destinée de cet ancêtre, suscite une émotion immense.

«Les Révérentes», d'Addie E. Citchens
«J’étais entourée de femmes fiables. Les hommes, eux, étaient des éléments périphériques –inefficaces et inconstants. Tout ce qu'on m'avait appris sur eux, c'était que je devais m'en méfier. Ne t'assois jamais sur les genoux d'un homme, qu'il soit de la famille ou non. Ne te montre pas en pyjama: ça pourrait être pris comme une provocation. Si un homme t'offre des bonbons, n'en prends pas, on n'a jamais rien gratis.
Ils veulent toujours quelque chose en retour. La nécessité d'un homme dans la vie domestique m'échappait totalement, et mon imagination ne leur faisait aucune place. Mais ce que me disaient clairement ces mises en garde, dans mon enfance, c'était que quelque chose de puissant était tapi entre mes cuisses.»
À Dominion, ville fictionnelle du Mississippi, la petite entreprise du révérend Winfrey ne connaît pas la crise: tandis que sa femme Priscilla élève leurs cinq fils, il fait fructifier un empire commercial bien implanté. Très différent de ses quatre aînés, qui semblent avoir été conçus dans le même moule un peu ennuyeux, le benjamin, surnommé Wonderboy, semble avoir tous les talents et fait chavirer bien des cœurs. Mais ni le père ni son petit dernier ne sont loin d'être aussi vertueux que ce qui se dit, comme le raconteront alternativement Priscilla et Diamond, adolescente raide dingue de Wonderboy.
Remarquée pour ses nouvelles, Addie E. Citchens impressionne avec ces Révérentes, vaste opération de dynamitage d'un univers patriarcal et des faux-semblants qui le régissent. Comme certains de ses personnages masculins, le roman souffle le chaud et le froid, traitant de sujets d'une gravité écrasante sans jamais se départir de son ton cruel, d'une grande drôlerie. Chacune à sa manière, les deux narratrices font le choix du détachement, façon de mettre un minimum de distance entre elles et le triste spectacle offert par ces hommes qu'elles aiment malgré tout –à leur grand désespoir.

Addie E. Citchens
Traduction: David Fauquemberg
Christian Bourgois
288 pages
22 euros
Paru le 3 septembre 2026
«Entre amis», de Hal Ebbott
«Il faisait un piètre blessé, il le savait. Il était incapable de s’autoriser à se reposer, de ne pas constamment tester ce que la douleur lui permettait de faire ou pas. Même là il avait envie de lever la jambe pour voir s’il pouvait faire tourner son pied sans grimacer. Ce qui était manifestement absurde; ça n’avait cessé d’enfler que depuis une heure. Mais, avide de progrès, il était tenté. Cela dit, ce qu’il éprouvait surtout, c’était la colère bouillonnante d’une guêpe captive. Comment, alors que le monde semblait si résolu à se rire de sa détresse, pourrait-il ressentir autre chose?»
Amis depuis l'université, Amos et Emerson se retrouvent le temps d'un week-end pour l'anniversaire de ce dernier, en compagnie de leurs épouses et filles respectives. Entre amis plante d'abord tranquillement le décor en s'interrogeant sur ce qui motive une amitié de longue date, ce qui l'aide à perdurer, la façon dont elle influe sur l'ensemble des proches –même si tout semble bien se passer entre elles, leurs femmes et enfants n'ont pas eu le choix: en tant que pièces rapportées, il leur a fallu bien s'entendre.
Hal Ebbott ne se contente pas de radiographier une amitié bourgeoise –maison de campagne, court de tennis et repas aux petits oignons– menaçant de se lézarder sous le poids des années. Injectant de l'inquiétude (un accident de voiture impliquant une piétonne) et du soupçon (on n'en dira pas plus), l'écrivain pose la question de la rupture amicale. Qu'est-on prêt à accepter ou à dissimuler pour conserver cet ami auquel on tient? À quel moment est-il fondamental de revoir ses priorités? Évitant tout manichéisme, Entre amis joue avec une grande pertinence la carte du caillou dans la chaussure.

«Les Quelqu'unes», d'Amélie Hamad
«Il n'y a pas trace de la femme. Il ne s'est rien passé ici. Il s'agit d'un virage parmi tant d'autres dans la campagne plate du nord de la France. Rien de magique dans ce monde, rien d'étrange, que des contrées mille fois arpentées. Mais l'espoir ne m'abandonne pas, je tiens à nous faire marcher le long de la route. Le silence profond m'évoque le vide de l'espace. Un univers indifférent, dans lequel nous ne faisons que passer et avant de disparaître. Nous nous tenons à la porte de l'âge adulte, et bientôt nous disparaîtrons des Mourons, du paysage morne qui nous a vues naître, et que nous avons vu demeurer inchangé. Cette soirée a le goût riche et sombre des dernières fois.»
Ennui, marginalité et spiritisme: tels sont les mots-clés pouvant résumer l'amitié unissant Insaf et Mandy, deux adolescentes des Mourons, petite ville ouvrière du Nord. Un soir, dans une usine désaffectée, elles invoquent le fantôme d'une jeune fille dont le corps a été retrouvé dans un champ voisin en 1997. Cette expérience ne cessera alors de leur coller à la peau, même quand l'une ira étudier à Lille tandis que l'autre restera au bercail, flanquée d'une mère atteinte du syndrome de Diogène. Paranormal et considérations sociales: tel est l'étrange cocktail des Quelqu'unes, premier roman qui désarçonne autant qu'il ravit.
Parce que leur relation devient en partie épistolaire, et parce que fouiller dans les tréfonds de l'internet mondial pourrait être salutaire pour les deux héroïnes, Amélie Hamad (alias Amy Waldo) se livre à des expériences stylistiques bienvenues: SMS, courriels, billets de blogs et commentaires constituent des supports d'échange et d'exploration qui rendent la lecture stimulante. Sombre mais aérien, Les Quelqu'unes montre sans didactisme à quel point la sororité peut être vitale, en particulier lorsqu'il s'agit de faire face aux violences patriarcales.

«Vie et mort d'une mite», de Rowe Irvin
«Elle avait vaguement conscience de l'écoulement du temps, de se réveiller au tambourinement de la pluie sur le toit et au goutte-à-goutte d'une fuite, d'avoir besoin d'uriner et de s'accroupir au-dessus du seau dans l'autre pièce, de retrousser la lèvre et retenir son souffle à cause de la sensation de brûlure, de regagner à quatre pattes la pièce où se trouvait le corps pour finalement rester allongée, éveillée et tremblante, de se lever de nouveau, de tâtonner parmi les conserves jusqu'à trouver une boîte d'allumettes sèche, de gratter encore et encore jusqu'à ce qu'une flamme prenne et fasse siffler le bois mort, de s'affaler de nouveau près du feu. Puis elle sentit une douleur à la tête et quelqu'un d'autre près d'elle, des doigts rafraîchissants, ceux de sa mère, peut-être. Elle se rappela que sa mère était morte et qu'elle ne s'était jamais assise avec elle comme ça, pas même quand Maya était enfant. Ses yeux avaient roulé vers et hors d'un rêve jusqu'à ce qu'enfin elle trouve une ombre à laquelle s’accrocher.»
À peine trentenaire, la Britannique Rowe Irvin déploie dans Vie et mort d'une mite un style assuré, d'une maturité sidérante. C'est le récit d'une vie en autarcie, celle qu'a bâtie Maya pour sa fille. Jamais l'adolescente ne franchit la clôture désignée par sa mère comme une frontière vers le monde des «Pourris». Jamais elle ne croise d'autre être humain: c'est d'elle qu'elle a appris tout ce qu'elle sait, ce qui explique d'ailleurs que son regard soit si naïf et son vocabulaire plutôt limité.
La situation n'est pas si éloignée du postulat de Canine, le film qui a révélé Yorgos Lanthimos, mais le résultat est bien différent: il y a chez Rowe Irvin autant de tendresse que d'inquiétude, mais guère de cynisme. La forteresse érigée par Maya autour de sa fille met en lumière la porosité entre surprotection et emprise, débat bientôt catalysé par l'irruption inopinée d'un troisième protagoniste dans l'équation. Passionnant de part en part, Vie et mort d'une mite est une réflexion sidérante sur la toxicité potentielle du «C'est pour ton bien».

«Adieu, Panic Beach», de Sara Stridsberg
«Parfois, quand je vois mon reflet tremblant dans le petit étang devant l'hôtel-restaurant Berns, j'ai l'impression d'avoir un faon mort pendu autour du cou, mais dès que je bouge, il disparaît dans le mouvement de l'eau.
Et lorsque je suis assise dans le hall et que je m'observe dans une glace, on dirait que je porte un fusil qui scintille brièvement dans les miroirs dorés. Je le tiens devant moi, visant la glace étincelante, et derrière moi se dressent les ombres de ceux dont nous sommes issus.»
La couverture claire et lumineuse d'Adieu, Panic Beach est un traquenard: voilà un roman fort et sombre où les respirations sont rares. À Stockholm, Nina vient de perdre sa demi-sœur, de seize ans sa cadette, qui s'est suicidée. Passant en revue leurs années passées ensemble, elle repense tout particulièrement aux étés partagés sur cette plage où, malgré la lumière, c'était avant tout l'ombre du père qui remplissait tout l'espace. En toile de fond, il y a cette question, à laquelle la romancière et dramaturge dit ne toujours pas savoir répondre –le livre est fortement autobiographique–: quelle place y a-t-il pour le pardon?
En parallèle, l'écrivaine suédoise remonte un siècle plus tôt, retraçant à partir de 1917 l'histoire de la famille de Nina, les Stjärne, qui semble avoir toujours eu la violence dans le sang –ainsi qu'un fort penchant pour l'alcool. À quel point ce père qui a causé tant de souffrances était-il le fruit de son ascendance? Peut-on aller à l'encontre de son ADN? Élégamment, sans prétendre livrer une réponse universelle, Sara Stridsberg incorpore à sa si belle narration de passionnantes pistes de réflexion.

Sara Stridsberg
Traduction: Marianne Ségol
Grasset
448 pages
25 euros
Paru le 26 août 2026
«La Couleur qui vous plaira», de Souvankham Thammavongsa
«Je m'en veux de dire ça maintenant, mais la plupart des gens ne sont pas franchement intéressants, vous savez. Pour moi, tout le monde est pareil. Des mains et des orteils, des orteils et des mains. Beaucoup disent et pensent la même chose. Ils sont prévisibles. Et moi, il faut que je réagisse comme si j'entendais leurs réflexions pour la première fois.
Tout le monde aime avoir le sentiment qu'on l'écoute, avoir l'impression d'être unique, la seule personne à éprouver des émotions et la seule à ne pouvoir compter que sur elle-même.»
Dans ce salon de manucure, toutes les employées s'appellent Susan parce que c'est plus pratique comme ça. Interchangeables aux yeux de la clientèle bourgeoise, elles s'affairent toute la journée afin de fournir le service le plus irréprochable qui soit. Ce jour-là, la patronne, Ning (qui se fait appeler Susan, comme tout le monde), reçoit une nouvelle employée. C'est un non-événement, mais la routine du lieu étant parfaitement réglée, chaque changement, même infime, peut contribuer à révéler des failles et des fêlures qu'on ne soupçonnait pas la veille.
Autrice et poétesse canadienne d'origine laotienne, Souvankham Thammavongsa raconte sur une journée presque comme les autres les pérégrinations immobiles des Susan, qui arrachent cuticules et confessions tout en livrant une part d'elles-mêmes. L'ensemble constitue une précieuse galerie de portraits de ces travailleuses de l'ombre, dont se distingue particulièrement Ning, femme aux mille vies, ancienne boxeuse, observatrice acérée de l'humanité en tant que collectif. Ne pas se fier aux apparences: sous le vernis se cache un roman profond et mélancolique qui ne vous quittera pas de sitôt.

«La Piqûre d'abeille», de Paul Murray
«Adolescent, Dickie était lui-même obsédé par la fin du monde. Attaque nucléaire, incendies géants, abeilles tueuses; pendant longtemps il avait été persuadé qu'il finirait ses jours dans un camp d'intemement, ravagé par le choléra, à contempler les ruines fumantes du monde anéanti derrière une clôture de barbelés.
Son père lui avait vivement conseillé de laisser tomber toutes ces sornettes. Un pessimiste ne fera jamais un bon commercial, affirmait-il. Le commercial croit en l'avenir. L'avenir est formidable –voilà le message qu'il faut faire passer! Qui va claquer vingt mille balles dans une voiture neuve si on lui raconte que le ciel va lui tomber sur la tête?»
Auteur de quatre romans (dont l'excellent Skippy dans les étoiles, paru chez Belfond et disponible en poche), Paul Murray revient avec une tragi-comédie familiale dont le ton rappelle Jonathan Franzen. La Piqûre d'abeille suit une famille irlandaise qui déconne à plein tube: chacun de ses membres, en proie à une crise existentielle qui le dépasse, semble poussé par une force invisible à prendre les pires décisions pour son avenir. C'est ce déraillement qu'interroge l'auteur, qui se met en quête de l'instant zéro, celui qui a fait basculer les personnages vers l'ère du grand sabordage.
Cette lecture-marathon (688 pages franchement denses) est délectable à chaque instant, l'écrivain n'ayant pas son pareil pour disséquer notre tendance à l'auto-sabotage et notre façon souvent incohérente de réagir face au déclin économique et climatique de cette planète. La Piqûre d'abeille parvient à atteindre des sommets de tristesse et de drôlerie, parfois simultanément: la peinture du long glissement de la famille Barnes, sur fond de déclassement socio-économique, relève autant de la tragédie grecque que du théâtre de Guignol.

Paul Murray
Traduction: Pierre Demarty
Albin Michel
688 pages
24,90 euros
Paru le 19 août 2026





























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