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«Renoncer à un enseignement traditionnel de l’orthographe, c’est laisser des milliers d’élèves démunis»

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«Toute évaluation des erreurs est considérée comme une intolérable stigmatisation»

«Toute évaluation des erreurs est considérée comme une intolérable stigmatisation» hayo / ADOBE STOCK

FIGAROVOX/TRIBUNE - Le ministre de l’Éducation nationale a décidé de compter l’orthographe dans tous les examens du bac, au grand dam des syndicats d’enseignants. Le discours de ces derniers met en effet en cause la dimension «stigmatisante» des règles de la langue française, déplore le linguiste Alain Bentolila.

Alain Bentolila a été directeur du département d’études créoles du CNRS. Auteur du Dictionnaire élémentaire du créole-haïtien (1976). Il a publié en Demain la barbarie ? Parents, instits, même combat en 2025.


Le ministre de l’Éducation nationale, Edouard Geffray s’est récemment engagé avec détermination dans la bataille pour le respect de l’orthographe ; préconisant même de sanctionner avec une sévérité accrue les fautes d’orthographe qui dénaturaient les copies du BEPC et de bac dans quelque discipline que ce soit. Sa prise de position pédagogique visant à montrer aux professeurs que nul élève n’est dispensé d’écrire juste, sa volonté politique de permettre à tous les élèves – quelle que soit leur origine – d’acquérir une maîtrise convenable de la langue, enfin son ambition morale selon laquelle tous nos enfants devraient avoir les moyens d’exprimer leur pensée avec autant de précision de forme que de contenu, furent accueillies avec indignation et parfois dérision par le chœur mêlé des linguistes dits «atterrés» et des dirigeants syndicaux indignés.

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Pour la plupart d’entre eux, tout constat d’erreur ou d’insuffisance, tout rappel aux règles, toute évaluation des erreurs, sont en effet considérés comme une intolérable stigmatisation des plus faibles et des plus fragiles. Bienveillance mais surtout complaisance seraient donc les deux «mamelles» de l’École de la République, jetant aux oubliettes lucidité pédagogique, progression rigoureuse et ambitions égales pour tous. Le glissement du paradigme de l’incompétence («Tu as du mal à exprimer correctement ta pensée…») à celui de l’incompatibilité («lire, s’exprimer justement, ce n’est pas pour toi !») s’est ainsi considérablement accentué durant ces quarante dernières années. Et ils sont ainsi arrivés en force, tous ceux qui ont dénoncé la désuétude et le conservatisme borné du ministre, lui reprochant même de commettre lui-même des fautes d’orthographe

Depuis plus de vingt ans, ils ont installé l’idée, chez certains élèves et parfois chez certains parents, que les propositions de l’école étaient devenues incompatibles avec leurs appartenances culturelles et… cultuelles. L’échec scolaire prenant ainsi une tout autre signification : l’erreur d’écriture n’est plus le signal d’une insuffisance à surpasser ; elle est devenue une «marque de diversité» à… respecter : «j’écris comme cela me chante ! Car telle est l’expression de mon identité !». C’est ainsi que les efforts de précision et de rigueur préconisés par le ministre sont aujourd’hui présentés, par certains, comme une contrainte arbitraire contestable. Ces personnes oublient du même coup que c’est bien le respect des conventions qui donnera à chacun plus de liberté de penser par lui-même, plus de force pour se faire comprendre et donc… plus de pouvoir sur les autres et sur le monde. Or c’est bien cette promesse que porte la volonté du ministre : protéger les jeunes intelligences – d’où qu’elles soient – de la tentation de l’’inculture, de l’approximation et de la passivité qu’engendrerait le sentiment que parler et écrire avec soin et correction, n’est pas fait pour certains élèves.

Chaque année, on nous serine qu’il faut absolument simplifier l’orthographe du français. Ainsi sous l’égide du Conseil scientifique de l’Éducation nationale (CSEN) est sorti en juin dernier, sous la plume des linguistes «atterrés» Anne Labeille et Bernard Cerquiglini et de Madame Sprenger Charolle, membre du CSEN, un rapport qui prescrit sans ambiguïté la simplification drastique de l’orthographe du français. Ce rapport ignore que simplifier l’orthographe des mots, ce n’est pas simplement savoir choisir entre un seul « P» et deux «PP», entre «AN» et «EN» ou entre «PH» et «F» ; c’est aussi être capable d’accorder un verbe avec son sujet, un adjectif avec le nom auquel il se rapporte, un participe passé en fonction de l’auxiliaire utilisé. Or si l’on doit prêter soin et attention à la façon d’écrire les mots (orthographe lexicale ou d’usage), il faut être encore plus exigeant sur ce qui les relie dans la phrase (orthographe grammaticale) ; car il s’agit là de la juste mise en mots de notre pensée à l’intention d’autrui et de la clarté logique des propositions que nous offrons à un lecteur.

Ce qui devrait inquiéter particulièrement le ministre dans le rapport du CSEN, c’est que derrière une apparente sagesse qui dit limiter ses ambitions à quelques points de l’orthographe d’usage, se profile un danger majeur : celui d’une modification, voire d’une suppression des règles de l’orthographe grammaticale. Or, autant on peut juger utile de corriger certaines incohérences d’orthographe d’usage («honneur», mais «honorable»), héritées des erreurs de quelques clercs « égarés », autant il faut refuser que soient supprimées les règles des accords nominaux et verbaux, car cela touche à la logique de la pensée de celui qui écrit. Ainsi, considérez avec l’attention qu’elle mérite les phrases suivantes: «L’amour d’une mère que je n’ai jamais connu( ?)» où l’accord permet de distinguer l’orphelin du mal-aimé, ou encore «La mort de l’homme que j’ai toujours désiré( ?)» qui écarte la malédiction du désir.

Pour conclure, rappelons ce que Platon écrivait il y a 2500 ans dans la République, donnant ainsi à la position actuelle du ministre un sens qui dépasse de fort loin la seule faute d’orthographe:

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«Lorsque les pères s’habituent à laisser faire les enfants,
Lorsque les fils ne tiennent plus compte de leurs paroles,
Lorsque les maîtres tremblent devant leurs élèves et préfèrent les flatter,
Lorsque finalement les jeunes méprisent les lois parce qu’ils ne reconnaissent plus au-dessus d’eux l’autorité de rien ni de personne,
Alors c’est là, en toute beauté et en toute jeunesse, le début de la tyrannie.» 

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