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« Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue,d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation? Colère froide? Grande analyse
Les historiens de la littérature se pencheront un jour avec étonnement sur la véritable affaire Renaud Camus : la mise à l’index d’un des plus grands prosateurs français de notre temps. Au lieu de siéger à l’Académie française qu’il illustrerait par son verbe et la profondeur de sa pensée comme Paul Valéry avant-guerre, l’auteur du Dictionnaire des délicatesses du française contemporain[1] et de cent autres ouvrages de haute facture doit éditer lui-même ses livres[2] et, à de rares exceptions près, les médias ne mentionnent son nom que pour l’habiller en une sorte de nazillon. Aussi une œuvre littéraire, philosophique, esthétique considérable n’est-elle connue que d’une poignée de lecteurs. Cet anathème restera sans doute comme l’un des sommets de l’aveuglement de l’intelligentsia française dont elle a pourtant donné tant d’exemples depuis sa satellisation par l’Union soviétique. Ce n’est pas son œuvre, si peu lue, qui lui vaut cet opprobre. La ridicule « affaire Camus »[3] a déclenché la tempête il y a un quart de siècle, mais ce qui a rendu la fatwa irrévocable c’est un simple syntagme, « le grand remplacement ».
Racines
Le Grand remplacement est au XXIe siècle ce que la Société du spectacle a été au XXe, le nom emblématique d’une époque (comme Guy Debord, sans excès de modestie, l’a écrit de sa trouvaille). La formule plonge droit dans le cœur de l’ultralibéralisme contemporain. S’il y a grand remplacement, c’est qu’il y a quelque chose de grand à remplacer, quelque chose qui réunit et civilise des hommes, et qui s’oppose à l’extension illimitée du marché, lequel ne connaît que des individus, travailleurs ou consommateurs, et les considère en masses. Les masses ne se remplacent pas, elles se renouvellent.
La tradition conservatrice à laquelle se rattache Renaud Camus tient, avec quelque vraisemblance que, comme une plante, une collectivité humaine ne peut vivre sans racines. Ces racines nourrissent des cultures qui donnent leur aspect à des ensembles humains plus ou moins larges : peuples, nations, « races ». Ces mots n’ont pas bonne presse de nos jours. Peuple a tant servi à tout et n’importe quoi, jusqu’à désigner l’inverse de son sens traditionnel (les « people » c’est-à-dire les riches), qu’on en est venu à le reléguer au rayon des accessoires du théâtre politicien. Nation, national sont en Europe occidentale des termes de football, de rugby ou d’ethnographie. Quant à la « race »…
Le projet mondialiste ultralibéral qui guide aujourd’hui avec assurance la marche du monde s’accommode mal des frontières et plus généralement de « l ’étrangèreté », il tend à l’abolir. Suivant le principe orwellien de renversement du sens des mots, il nomme « diversité » un processus sans précédent d’uniformisation. Cela se voit dans la rue : jeans ou survêtement ou « pantacourts », sneakers et casquette de base-ball constituent le nouvel uniforme mondial. Ce projet se réclame de la paix universelle mais il n’est rien d’autre que l’extension institutionnelle et morale de la mondialisation économique et financière. Il se veut, comme jadis le communisme, le représentant du Bien sur terre. Aussi partage-t-il avec celui-ci une propension à déclarer hérétiques, et à traiter comme telles, les idées qui se mettent en travers de sa route.
C’est précisément ce que font ces deux mots « Grand remplacement ». Ils sont inadmissibles parce qu’ils proclament que la vitalité, la beauté de l’humanité tiennent à la pluralité de ses peuples et de ses cultures, que leur remplacement ou leur dilution dans une créolisation générale n’est pas une simple évolution mais une catastrophe et, dans la mesure où ils sont voulus et organisés par la caste au pouvoir, un crime. Si encore Camus s’arrêtait à « grand remplacement », mais il enfonce le clou. Puisque crime contre l’humanité il y a, abolition d’un peuple, il déclare, empruntant l’expression à Aimé Césaire, le « génocide par substitution ». (C’est là que la droite Barbour l’abandonne). Puisque ce sont les racines qui sont menacées, il sort des oubliettes le mot « race ». Et ça, c’est une véritable provocation linguistique : l’affirmation que le langage n’a pas à se soumettre aux oukazes de la politique, fût-elle des droits de l’homme, qu’il ne doit ni ne peut consentir à son propre appauvrissement.
« Race », « Grand remplacement », ne sont pas des mots de la science. Ils ne désignent rien de mesurable (de numérisable), et prétendent cependant montrer des réalités, ce sont des mots de la littérature. Comme Montaigne, Camus pense dans la langue de la littérature. A la façon de son illustre prédécesseur il montre à merveille comment cette langue peut mieux que toute autre dire le monde, ses couleurs, ses mouvements, ses emportements, ses éblouissements et ses affaissements.
Ainsi « race » est un mot de la littérature qui ne veut pas être défini et pourtant Camus nous fait voir à quel point il est pratique, comment il dispense d’une infinité de circonvolutions « ethniques », religieuses, linguistiques[4]. Et l’on comprend pourquoi les écrivains, avant sa défiguration par le nazisme, et même jusque dans les années soixante-dix, en faisaient un usage aussi général et aussi insouciant pour nommer des groupes humains où ils pensaient avoir observé un ensemble de traits, physiques, affectifs, ou culturels, qui se transmettent de génération en génération. Ces désignations floues, « la race française », « la race juive », « la race des Vikings », « la race berbère », ne valaient, ne valent, que par le crédit qu’on leur accorde. Celui-ci pouvait être grand quand « race » désignait une antique et glorieuse filiation comme dans « race royale ». Pour mettre ce mot au service de la barbarie industrielle, pour pouvoir dresser des listes et remplir des trains, il a fallu inventer une science de la race, rendre celle-ci mesurable en la rabattant sur la biologie, et même améliorable par les techniques de l’eugénisme.
Cette grotesque opération fut menée au moment-même où un peu plus à l’Est sévissaient Lyssenko et ses camarades. Ces épisodes ont été depuis expliqués comme des accès de délinquance scientifique liés à des régimes totalitaires. Pourtant, les manifestations croissantes de défiance à l’égard du magistère de la science, le négationnisme sexuel qui sévit jusque dans les départements de sciences naturelles des universités[5], devraient inciter à se demander si la disparition des deux grands systèmes totalitaires du XXe siècle suffit à prévenir le retour de telles dérives au sein d’institutions qui revendiquent le monopole de la vérité et n’existent que dans la proximité des pouvoirs. En tout cas, si les mots de la littérature sont utiles et légitimes, autrement dit si la littérature avec ses bricolages sémantiques et sa subjectivité, peut décrire le monde mieux que les « sciences sociales », celles-ci ont quelque raison de se sentir humiliées.
Mais pourquoi relever un mot qui a subi un tel déshonneur ? D’abord parce que comme l’écrit Renaud Camus, « (les races) comptent parmi les principales forces qui régissent le destin du monde, la vie des nations, les relations entre les peuples ou les continents, la fabrique des opinions. »[6]
Le partage des opinions à propos du conflit israélo-arabe en est aujourd’hui l’illustration la plus claire. J’ai pu en observer un autre exemple : Après les accords de Paris de 1990, le Cambodge fut placé sous tutelle de l’ONU. L’APRONUC[7] avait entre autres missions celle de doter ce pays dévasté d’une constitution. Une commission mixte fut donc établie composée pour moitié de Cambodgiens représentant trois des quatre factions signataires des accords[8] et pour moitié d’experts internationaux. Une fois avalisé le principe de la monarchie à l’anglaise (le roi règne mais ne gouverne pas), les Cambodgiens approuvèrent tout ce qu’on voulait. L’Etat de droit cambodgien démocratique et bicaméral se construisait à toute allure. Et puis arriva la question du droit de vote, autrement dit de la nationalité. Les experts étrangers proposèrent de retenir le critère de la résidence : toute personne résidant sur le territoire cambodgien depuis un certain temps, serait électeur. Cette définition incluait donc les communautés vietnamiennes présentes au Cambodge depuis le XVIIIe siècle et excluait les émigrés cambodgiens. C’est là que les choses se gâtèrent. Devant le refus unanime de leurs collègues cambodgiens, les internationaux leur demandèrent de fournir leur propre définition de la nationalité cambodgienne. La réponse fut en substance: un Cambodgien est un Cambodgien, où qu’il réside, un Viet-Namien n’en est pas un.
La prohibition du mot « race » n’a pas calmé nos crispations identitaires
Sous le vernis des constitutions, dans la plupart des pays du monde c’est cette conception tout simplement raciale (tu es ce que tes origines disent que tu es) qui prévaut. En Occident, elle est prohibée et méprisée. Mais comment peut-on espérer comprendre des interlocuteurs étrangers si l’on disqualifie a priori leurs schémas de pensée? Mettre Renaud Camus au programme du concours des Affaires étrangères aiderait peut-être les futurs diplomates à se faire une idée plus claire de l’altérité dans la vraie vie selon la formule à la mode.
Race n’est pas un terme plus agressif ni plus déterministe que les autres façons de désigner les identités : il dit d’où une personne vient (ou croit, ou veut venir), une part de ce qu’elle est, rien de ce qu’elle peut devenir. Sa prohibition ouest-européenne, surtout française, n’a en rien contribué à calmer les crispations et les rivalités qu’elles suscitent. Par une sorte de retour du refoulé, elle semble même avoir eu l’effet inverse comme on le voit avec un « anti-racisme » qui fait abusivement de la race (« les racisés ») une cause essentielle de la ségrégation sociale.
Sa réintégration, en restituant un peu de l’ancienne noblesse de la filiation à ceux qui croient pouvoir s’accomplir dans « l’arrogance du présent » (Jean-Claude Milner) ou dans le « patriotisme constitutionnel » d’Habermas, serait de nature à dissiper des troubles inutiles. Exemple: un Français descendant de Juifs, assimilé jusqu’à la méconnaissance totale de la religion et des traditions juives, même pas circoncis, relié à cet immense passé par la seule mémoire d’un grand-père martyrisé parce que juif – comme une tâche ineffaçable sur l’humanité commune, et un discret avertissement – et qui répugne cependant à renier le nom juif. Il n’a jamais pu répondre sans embarras à la question : Es-tu juif ? religion ? non. Culture, appartenance à une communauté ? non. Restait la formule de George Steiner : le judaïsme est un club dont on ne démissionne pas. C’est joli, mais club ne va pas. Si, grâce à Renaud Camus, la race juive peut à nouveau se dire (j’anticipe un peu), la question se résout d’elle-même. On ne sait toujours pas précisément qui on est (qui le sait ?), mais on s’inscrit dans une filiation. La race, c’est la trace. La pensée d’une longue chaîne dont on est le dernier maillon (le culte des morts ou des ancêtres est au départ de toutes les cultures humaines) a quelque chose de rassurant quoi qu’en disent les ennemis de l’origine.
La haine n’a pas besoin d’un mot. Elle en crée à foison. Ceux qui crient aujourd’hui « mort aux sionistes » n’ont pas besoin du syntagme « la race juive », ils « savent » ce qu’est un Juif. Et d’ailleurs la métonymie du « sioniste » inventée sous Staline a montré son efficacité dès 1968 en Pologne quand elle a servi à en chasser les derniers Juifs. Quant à la tentation stupide de construire des hiérarchies de races, avec ou sans le mot elle ne disparaîtra qu’en même temps que la bêtise humaine, c’est-à-dire jamais.
La dignité de l’intelligence c’est de ne pas se soumettre au consensus, surtout lorsqu’il préside à L’Étrange suicide de l’Europe[9] . Mais l’insoumission expose à des risques considérables. Le plus grave n’est pas la correctionnelle. Il est des condamnations qui valent des décorations comme l’écrivait Victor Hugo à Baudelaire. Ce n’est même pas d’endurer la condition de paria des lettres françaises et de grand épouvantail. C’est d’être récupéré par les imbéciles, les nuisibles, les « nocents » pour parler camusien.
Les mots peuvent devenir des armes par destination, on a vu ce que le nazisme a fait du mot race, quel usage le communisme a fait du mot classe (sans la victoire soviétique de 1945 il aurait sans doute été lui aussi frappé d’interdit). « Grand remplacement » se propose de nommer, à sa manière littéraire, le cours des choses et ce faisant, qu’on l’approuve ou non, il a fait entrer dans le langage, et par là dans la politique, ce qui n’affleurait à la conscience de beaucoup que sous forme de malaise ou de colère. Il a imposé dans le débat français la question de l’explosion migratoire et de ses conséquences alors que, au grand étonnement de toute l’Europe orientale, elle en était jusqu’alors exclue par le dogme « anti-raciste ». Mais « The Great remplacement », c’est aussi le titre que le meurtrier de Christchurch en 2019[10] a donné à son manifeste. La meute a aussitôt tenté d’incriminer Renaud Camus. En vain, bien entendu : il suffit de le lire pour savoir qu’il déteste la violence, qu’il n’a rien d’un xénophobe ni d’un stupide suprémaciste blanc. Reste qu’un débile illuminé a trouvé dans « Grand remplacement » une expression qui convenait à l’habillage de ses pulsions. Et l’on voit bien comment tous les Charles Martel au petit pied pourraient le brandir en étendard.
Un grand auteur est un voyant
Si « Grand remplacement » n’était qu’une formule choc, l’enjeu n’en vaudrait pas la chandelle. Mais l’écho qu’elle a rencontré signifie quelque chose. Beaucoup ressentent avec angoisse que remplacement, qui rime avec effacement, devient de façon de plus en plus vive, synonyme de marche de l’Histoire. Pour Camus, le « Grand remplacement » n’est qu’une conséquence de ce dont il offre une théorie : « le remplacisme global »[11]. Il s’inscrit ainsi dans la lignée des penseurs, Debord, Eco, Baudrillard, Mac-Luhan, Muray, qui ont, chacun à sa façon, donné à voir ce trait essentiel de notre post-modernité : le renversement de l’exigence moderne d’énonciation scientifique du réel en une généralisation du simulacre. Il est un continuateur de Marx en ce qu’il prolonge sa description du remplacement sans fin de la valeur d’usage par la valeur marchande. Mais ce que Marx ne pouvait voir à son époque et qui n’est que trop visible à la nôtre, c’est que la valorisation n’est pas seulement une étrange assomption des rapports sociaux (le fétichisme de la marchandise), elle transforme, elle remplace, elle liquéfie le monde pour le rendre universellement valorisable.
Un grand auteur est un voyant. Non seulement il voit plus, mais il offre son regard, ses mots à ses lecteurs. Un dernier exemple tiré de mon expérience professionnelle : Il y a quelques années, conseiller culturel dans une ambassade, je reçus comme tous mes collègues de la planète, un télégramme d’instruction. Il s’agissait de participer à une prestigieuse opération : projeter « en temps réel » le visage de l’être humain moyen (je ne suis plus tout à fait certain de l’adjectif « moyen », mais c’était l’idée) sur la façade du Centre Pompidou. A cette fin, nous allions être dotés de cabines de type Photomaton à installer dans les centres culturels ou Alliances françaises. Les agents de ces établissements inviteraient les visiteurs à s’y faire photographier, et ces images seraient instantanément transmises et fondues par un ordinateur dans celle de l’humain moyen, ainsi livré à l’admiration du passant parisien. Mon premier réflexe fut de demander si l’humain moyen serait un homme ou une femme. J’eus la prudence de n’en rien faire et, comme d’autres idées géniales de la même eau, celle-ci finit par s’évanouir dans l’amnésie insondable du Quai d’Orsay. Cette chimère est née du cerveau d’un geek huluberlu mais un directeur progressiste l’a trouvée assez chic pour l’avaliser. C’est qu’elle s’inscrivait dans l’air du temps ou plus exactement dans une sinistre entreprise à laquelle Renaud Camus a donné un nom : la fabrique de la Matière Humaine Indifférenciée (MHI). Laquelle, naïf que j’étais, n’a pas de sexe et, bien sûr, pas de race.
« Matière humaine », « génocide par substitution », « bloc génocidaire » sont des expressions extrêmement fortes. Elles choquent et surprennent venant d’un subtil bathmologue[12] (voir sa vertigineuse analyse des degrés du sens dans les fragments 90 et 93 des Pensées de Pascal)[13], d’un diariste scrupuleux qui n’a jamais cessé de s’interroger sur la pertinence de ses convictions, de chercher la part de vérité dans les points de vue adverses. Goût de la provocation ? Colère froide ? Renaud Camus veut nous réveiller. Il a vu ce que nous ne voulons pas voir : l’emprise croissante d’une idéologie totalisante sinon totalitaire, une nouvelle forme de barbarie, qui n’opère pas par la violence mais par l’abrutissement, par la succession insensible des remplacements jusqu’à la MHI, le « parc humain » de Sloterdijk, le troupeau enfin pacifié d’où ne surnagera qu’une seule race, celle des maîtres.
Le « grand remplacement » démographique n’est que la suite logique et nécessaire de ce qu’il a nommé le « petit remplacement » : l’effacement de la culture par l’abaissement de l’école, par l’affadissement du langage, son remplacement insidieux par une industrie mondiale de l’hébétude. Quand tout se vaut, tout est remplaçable, les hommes comme le reste. Ce ne sont pas seulement des civilisations, c’est la Civilisation qui est ainsi menacée. Partant d’autres prémisses, Michel Henry nous en avait déjà avertis il y a un demi-siècle[14]. Renaud Camus le fait à son tour, avec ces mots qui tonnent comme des coups de canon.
Aujourd’hui le débat ne porte plus sur l’existence ou non d’une arrivée massive d’immigrés, mais sur son interprétation. Même l’opinion de gauche est forcée de sortir du déni. Elle se partage désormais entre ceux qui, comme Jean-Luc Mélenchon, assument le grand remplacement et voient naître avec satisfaction une « nouvelle France », et la gauche divine qui ne démord pas de ses lubies universalistes, les mêmes exactement qui ont lancé, il y a un siècle et demi, ses ancêtres à la conquête d’un empire colonial. Pour celle-ci, il faut seulement savoir supporter les inévitables frottements temporaires d’une heureuse mutation que l’on atténuera par l’injection d’argent public. Quant à la droite modérée, elle craint de nuire à l’économie. Elle voit bien que les chômeurs français ne sont nullement disposés à prendre les « shit jobs » occupés plus ou moins légalement par les immigrés, et puis elle croit au progrès, remède universel capable de guérir nos maux sans trop faire de vagues.
Infatigable
Renaud Camus, lui, voit un « changement de peuple ». Ce n’est pas une notion quantitative et encore moins une affaire de pigmentation de peau. C’est le remplacement de l’Eglise, et avec elle du compromis longuement négocié sous le nom de laïcité, par la mosquée ; c’est l’apparition impérieuse d’une pensée juridique qui n’exclut ni la polygamie ni les mutilations génitales féminines et remet en cause un certain équilibre entre l’individu et le collectif, notre constitution inconsciente ; c’est l’arrivée en trop grand nombre de jeunes gens qui n’ont pas été éduqués à nos formes de civilité et ont perdu en chemin celles de leurs sociétés d’origine ; c’est l’ensauvagement, et l’effondrement de l’école qui en résultent ; c’est la disparition de la confiance, première condition d’une vie sociale agréable. Il n’y a rien de raciste et encore moins de fasciste là-dedans, c’est une pensée réactionnaire ou plutôt nostalgique. Renaud Camus l’affirme sans ambages : « C’était mieux avant ».
A ce réquisitoire on pourrait opposer le diagnostic-même de l’auteur : le petit remplacement a précédé le grand. La désertion des églises a commencé avant l’explosion migratoire. L’effritement de la pierre angulaire qui portait l’ordre social, la famille traditionnelle, a débuté lui aussi il y a longtemps. Avant de céder sous le nombre des jeunes immigrés, l’école a commencé à se saborder en adoptant une idéologie égalitariste contraire à l’idée-même de la transmission. Etc.
Mais Renaud Camus a un cap et il n’en dévie pas : il faut enrayer le génocide par substitution. Cela implique la « remigration ». Cette idée, désormais ouvertement défendue par la droite radicale[15] suscite de nombreuses objections : morales (le respect des personnes), juridiques (une modification de la Constitution serait nécessaire pour contourner le droit européen qui s’y oppose) sécuritaires (les risques de violence), économiques (en période de contraction démographique comment renoncer à l’apport de l’immigration si l’on veut conserver une population active pour faire fonctionner l’économie, assurer les services essentiels et payer les retraites ?)
L’infatigable Renaud Camus monte aussitôt sur la brèche. Il propose des mots pour donner son sens à l’évènement : « colonisation », qu’il prend dans son acception ancienne, grecque ou romaine, de peuplement, et « décolonisation » [16]. En substituant décolonisation à remigration, il déplace la réflexion de l’individu vers le peuple. En affirmant la primauté du droit des peuples à leur pérennité, il écarte les objections juridiques : une décolonisation ne peut se faire avec un droit qui ne considère que les individus et ignore les peuples. Il faudra changer le droit parce que c’est la survie du peuple français qui est en cause.
« Décolonisation » est une brillante manœuvre tactique. Elle renvoie à l’imaginaire des anciens colonisés, ceux-là même dont Renaud Camus nous dit qu’ils sont désormais les nouveaux colonisateurs. Elle lui attirera de nouvelles critiques et des objections, par exemple celle-ci : on connaît des colonisations qui ont réussi, en Gaule par exemple ou aux Amériques (ou plutôt on ne les connaît pas car leur succès-même a effacé la mémoire des débuts coloniaux), mais on ne connaît pas dans les temps modernes, à l’exception peut-être du Vietnam, de décolonisation qui puisse être qualifiée de réussite. Il faut remonter à la Reconquista ibérique et, dans une certaine mesure, à la libération de la Russie du joug tatar pour en trouver des exemples, lesquels ne furent d’ailleurs guère pacifiques.
Mais à quoi bon chercher des précédents à une situation, le grand remplacement, qui n’en a pas pour la simple raison que les conditions techniques de sa réalisation, les transports rapides et les télécommunications, n’existaient pas auparavant ? Avec ses mots terribles, Renaud Camus nous invite à faire face au scandale d’un peuple sommé par ses élites d’accepter sa dissolution. Si l’idéologie dominante, si les pouvoirs « davocratiques » le poursuivent de leur vindicte, c’est qu’il les rappelle à un devoir fondamental que, dans leur hubris mondialiste, ils ont perdu de vue:
« On doit du respect à une collectivité, quelle qu’elle soit – patrie, famille, ou toute autre -, non pas pour elle-même, mais comme nourriture d’un certain nombre d’âmes humaines.
Cette obligation (…) considérée en elle-même, est absolument identique pour tous.
Notamment, elle est absolument identique pour ceux qui sont à l’extérieur.
Le degré de respect qui est dû aux collectivités humaines est très élevé pour plusieurs considérations.
D’abord chacune est unique, et, si elle est détruite, n’est pas remplacée. Un sac de blé peut toujours être substitué à un autre sac de blé. La nourriture qu’une collectivité fournit à l’âme de ceux qui en sont membres n’a pas d’équivalent dans l’univers entier.
Puis, de par sa durée, la collectivité pénètre déjà dans l’avenir. Elle contient de la nourriture non seulement pour les âmes des vivants, mais aussi pour celles d’êtres non encore nés qui viendront au monde au cours des siècles prochains. Enfin, de par la même durée, la collectivité a ses racines dans le passé. Elle constitue l’unique organe de conservation pour les trésors spirituels amassés par les morts, l’unique organe de transmission par l’intermédiaire desquels les morts puissent parler aux vivants. »[17]
Simone Weil, grande pourfendeuse de la colonisation, écrivit ces lignes en 1943 alors que, d’une autre façon, la France était menacée de disparition.
[1] Chez l’Auteur 2021
[2] Tous les ouvrages de Renaud Camus sont disponibles sur son site internet renaud-camus.net
[3] Dans son journal de 1994, La Campagne de France, Renaud Camus se moquait gentiment d’une émission de débat de Franceculture où la plupart des participants étaient juifs, et qui évoquait fréquemment des questions liées au judaïsme (“Les collaborateurs juifs du Panorama de France culture exagèrent un peu, tout de même”). Relevée par un journaliste en 2000, cette page lui a valu une campagne de diffamation inouïe qui a entraîné le retrait du livre de la vente. Il en a fait le récit dans un tome de son journal , Corbeaux. Journal de l’affaire Camus, Eds Les Impressions nouvelles, 2000. Cette affaire, les distorsions du sens des mots, les interprétations auxquelles elle a donné lieu, constituent le fil conducteur d’une longue méditation publiée en 2002: Du Sens, dans ses rapports avec l’origine, le temps, l’histoire, l’étymologie,la morale, la culture, la littérature, l’éducation, la nationalité, l’immigration, l’”affaire Camus,” etc. Editions du Château 2024
[4] Voir l’article “race” du Dictionnaire des délicatesses du français contemporain
[5] Cf Peggy Sastre et Lonardo Orlando, Sexe, science et censure. Les vérités taboiues de la guerre du genre, L’Observatoire 2026.
[6] Dictionnaire des délicatesses du français contemporain (I-Z), p.289.
[7] Autorité Provisoire des Nations Unies pour le Cambodge.
[8] Les Khmers rouges avaient eux aussi leurs bureaux à Phnom-Penh, mais ils pratiquaient la politique de la chaise vide.
[9] Douglas Murray, L’Etrange suicide de l’Europe : Immigration, Identité, Islam, Eds. l’Artilleur 2018
[10] Le 15 mars 2019, Brenton Tarrant a tué 51 personnes et en a blessé 40 autres dans deux mosquées de Christchurch, Nouvelle-Zélande
[11] La Dépossesssion ou du remplacisme global, Eds La Nouvelle Librairie 2022, et aussi La Destruction des Européens d’Europe, Editions du Château, 2024
[12] Ainsi nommée par Roland Barthes, la bathmologie est l’étude des degrés du langage, l’analyse des différents niveaux du discours
[13] Du Sens, p.219 sqq.
[14] Michel Henry, La Barbarie, Grasset 1987
[15] Cf Jean-Yves Le ,Gallou, Remigration. Pour l’Europe de nos enfants, La Nouvelle Librairie/Institut Iliade ainsi que le dossier La remigration est-elle possible ? in Elements N° 220, juin-juillet 2026
[16] Décolonisation, Eds. du Château, 2025
[17] L’enracinement, Gallimard 1949, Folio essais 1990. p.15, 16


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