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Raoul Vaneigem fut un des leaders du mouvement situationniste avec Guy Debord. Il prônait une liberté d'expression radicale. Dans son Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, paru en 1967, il réglait ses comptes avec le capitalisme. Ce livre inspira tous les jeunes révoltés de mai 68.
Il resta, jusqu'à la fin de sa vie, un soutien attentif à toutes les alternatives autogestionnaires.
Il continuait à inspirer nombre d'intellectuels, militants et artistes. Si le collectif belge de théâtre, le Raoul collectif s'appelle ainsi c'est en hommage au penseur. Le sculpteur Johan Muyle fut un de ces artistes qui dialoguaient avec lui.
Toute sa vie, jusqu'au bout, il a gardé dans ses nombreux livres, un œil acéré sur l'évolution du monde et n'avait rien abandonné de ses idéaux de changement radical.
Raoul Vaneigem, la révolution de "l'être plus que l'avoir"Il était né et avait passé son enfance à Lessines, il parlait le picard. Il rencontre Scutenaire qui criait "Croa, croa" quand il croisait un curé.
Son père était très à gauche et, tout jeune, Vaneigem avait déjà la haine : "La haine de l'exploitation était ma lumière noire", écrit-il. Puis, ce furent le choc de la découverte de Lautréamont et la rencontre décisive avec la pensée d'Henri Lefebvre : "Les idées politiques, j'en avais fait le tour, mais les problèmes existentiels restaient en suspens. Que quelqu'un établisse une jonction entre l'existence quotidienne, les idéologies et l'analyse du monde, voilà ce qui m'intéressait."
C'est par Lefebvre qu'il rencontra Guy Debord puis ces intellectuels qui firent l'Internationale Situationniste (IS) comme l'envoûtante compagne de Debord, Michèle Bernstein, dont Vaneigem sera toute sa vie follement épris.
Il a raconté les soirées trop arrosées (Debord mourra de son alcoolisme), l'hédonisme d'un groupe tout petit et "international" pour avoir rallié quelques Congolais qui avaient écrit des rumbas anti-Mobutu.
Le traité de savoir-vivre
Juste avant mai 68, Guy Debord publiait La Société du spectacle et Raoul Vaneigem, Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations, livre refusé par 15 éditeurs, sauvé par Raymond Queneau, et qui sera le livre culte des manifestants.
Vaneigem et Debord critiquaient d'emblée le castrisme dans Castro et le maoïsme dans Mao. Hostile à toute idéologie, Vaneigem disait : "Ceux qui parlent de révolution et lutte des classes sans comprendre ce qu'il y a de subversif dans l'amour et de positif dans le refus des contraintes, ceux-là ont dans la bouche un cadavre."
Vaneigem, Debord : la vie d'abordLes principes de Vaneigem étaient là d'emblée : "Refus du travail, refus du paraître, refus du spectacle, importance de la femme, de l'enfant, dénoncer la manipulation de l'émotionnel, critiquer les idéologies et le clientélisme, dénoncer le cycle refoulement/défoulement." "J'insiste toujours sur la nécessité de partir de la base, de la vie quotidienne, de la radicalité qui est la racine de l'être."
Si Debord, plus théorique, s'intéressait à la structure de la société, Vaneigem s'intéressait plus à l'humain.
Guy Debord et Raoul Vaneigem en 68 ©Photo : D.R.Interviews dans La Libre
Dans de grandes interviews dans La Libre, on retrouvait son optimisme combatif comme dans cette phrase : "Apprendre à vivre, non à se vendre. Ils y viendront d'eux-mêmes quand ils comprendront quel esclavage les attend sur le marché de dupe du travail. Quand, refusant la compétition (les mécanismes économiques qui nous robotisent), l'arrivisme, le culte de l'argent à tout prix, ils accorderont enfin la priorité à l'amour de la vie et à leur vie amoureuse, à la connaissance du vivant, à l'amélioration de leur environnement, à l'émulation personnelle, à la seule richesse qui soit : la richesse de l'être et non de l'avoir. Quand ils s'aviseront qu'il ne s'agit pas d'être le meilleur mais de vivre mieux. Quand ils refuseront de cautionner des gouvernants qui construisent des prisons et suppriment des écoles au lieu de les multiplier. La vie a tous les droits, la prédation n'en a aucun. Ne vous étonnez pas que le combat en déserte définitivement la routine du train-train et tout le tintouin. Il s'agit de s'affranchir de l'esclavage d'un temps conçu dans le but de rentabiliser le travail et de contrôler les citoyens."
Quand en 2013, on lui posa la question : on ne voit pas se dégager une alternative au consumérisme, à la société du spectacle, à l'aliénation dans le travail, au règne total de l'argent ? Pourquoi cette incapacité à se rêver une alternative ?
Il répondait : "Le propre du spectacle est précisément d'empêcher de voir ce qui se trame contre lui. Les alternatives naissent par la force des choses. La paupérisation galopante, la dévaluation de l'argent et le krach bancaire qui se profile, la désertification de la terre et des océans, la nourriture corrompue par les mafias de l'industrie alimentaire, la mise à sac du bien public, des écoles, des hôpitaux, des transports, de la métallurgie et des secteurs prioritaires mettent les individus et les collectivités en demeure de trouver des solutions où ils détermineront leur avenir en révoquant l'emprise du marché, l'escroquerie de la dette dite publique, les magouilles bancaires et les États qui les entretiennent complaisamment. Tout est quadrillé par l'empire de la marchandise mais la résistance est là, qui crée des zones de gratuité et de solidarité où le pouvoir de l'argent et de la prédation a cessé de polluer les comportements, des zones où l'être l'emporte sur l'avoir."
La force possible de l'art
Il croyait à la force possible de l'art : "Beaucoup pressentent que l'art est une des formes d'expression de cet art de vivre qui est notre vraie richesse, une richesse de l'être qui revêt d'autant plus d'importance que la richesse de l'avoir et du consumérisme est rongée par la montée de la pauvreté. À mesure que la survie est menacée par la faillite de l'économie, comment ne pas se tourner vers la vie et son extraordinaire potentiel de créativité, comment ne pas inventer de nouvelles énergies, de nouvelles relations sociales, de nouvelles pratiques en rupture avec nos vieilles habitudes de prédateur ?"
Si pour lui mai 68 était du passé, il ajoutait : "La radicalité de Mai 68 commence à peine à se manifester aujourd'hui. Les situationnistes ne lançaient pas un défi mais un pari, en affirmant que le Mouvement des occupations de Mai 1968 avait sonné le glas d'une civilisation fondée sur l'exploitation de l'homme et de la nature. Ce n'est pas le situationnisme mais la pensée radicale des situationnistes qui a proclamé la fin du travail (destiné à être supplanté par la création), la fin de l'échange, de l'appropriation prédatrice, de la séparation d'avec soi, du sacrifice, de la culpabilité, du renoncement au bonheur, du fétichisme de l'argent, du pouvoir et de l'autorité hiérarchique, du despotisme militaire et policier, des religions et des idéologies, du mépris et de la peur de la femme, de la subordination de l'enfant, du refoulement et ses défoulements mortifères. La table sacro-sainte des valeurs patriarcales et marchandes a été brisée définitivement. Rien ne la restaurera. Il faudra bien qu'un style de vie inaugure tôt ou tard une civilisation nouvelle sur les ruines de la civilisation où tant de générations ont été réduites à survivre comme des bêtes aux abois."
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