Il était peu charismatique, avec une barbe blanche qui lui mangeait le visage, des lunettes trop larges et un demi-sourire donnant l’image d’un père fouettard. C’était aussi un homme qui n’était pas destiné au pouvoir mais l’a exercé avec une main de fer – couverte de sang.
De fait, Ali Khamenei cachait bien ses faiblesses, à commencer par ses faibles compétences religieuses. Pendant longtemps, le dauphin désigné du père de la Révolution islamique de 1979, l’ayatollah Khomeiny, élevé par la propagande au rang d’imam (comme s’il était le 13e imam de la mythologie chiite, qui en compte douze) était l’ayatollah Hossein-Ali Montazeri (1022-2009). Montazeri était marja (source d’imitation) de son état, le plus haut grade du clergé chiite. Il avait l’approbation de ses pairs et de l’imam, jusqu’au jour de 1988 où Khomeiny a ordonné l’exécution extrajudiciaire de 4000 prisonniers membres du mouvement des Moudjahiddines du Peuple.
Ayatollah en quelques minutes
Montazeri a critiqué cette décision, la jugeant contraire à l’islam. Quelques jours plus tard, il était démis de ses fonctions gouvernementales. Ce fut un tournant décisif de la politique révolutionnaire iranienne. Il fallait d’urgence trouver un successeur, l’imam n’ayant plus que quelques mois à vivre. Khamenei était pressenti. Il était alors président de la République, fonction largement symbolique. Problème: il n’était que hodjatoleslam (rang moyen du clergé) alors que le profil du poste, dans la Constitution, prévoyait que le guide soit ayatollah, et marja de surcroît.
A la mort de Khomeiny, le 3 juin 1989, cela n’a pris que quelques minutes à une assemblée de doctes pour élever Ali Khamenei au rang d’ayatollah, au lieu de la dizaine d’années prévues par le cursus religieux. Montazeri, qui connaissait bien Khamenei pour avoir été son maître au séminaire, est alors sorti de son silence pour souligner les failles dans l’éducation religieuse du nouveau leader et le manque de légitimité du nouveau régime. Le lendemain, la maison de l’ayatollah dissident était mise à sac, ses biens confisqués et lui-même placé en résidence surveillée, dont il ne sortira pas jusqu’à sa mort, en décembre 2009.
Un train de vie luxueux
L’autre faiblesse d’Ali Khamenei pourrait bien être d’avoir cédé aux tentations terrestres. Autant Khomeiny fascinait par l’austérité dont il se satisfaisait, logeant chez des amis ou dans de modestes demeures, assis sur un tapis dans une chambre aux murs dénudés, ne se nourrissant que de riz, de yogourt et de fruits, autant Khamenei n’a pas paru étranger à l’accumulation matérielle. Comme un épais écran de fumée protégeait sa vie quotidienne et familiale, il a fallu attendre fin 2009 la fuite en France de certains de ses gardes du corps et d’agents de son service de renseignement pour s’en faire une idée. Ils ont évoqué sa passion des chevaux avec une écurie d’une centaine de têtes dont une partie le suivait, en avion spécial, lors de ses déplacements dans le pays, et son régime alimentaire qui aurait été composé de faisan, d’autruche, de truite sauvage et de caviar. L’un de ses quatre fils, Mojtaba, est quant à lui soupçonné d’avoir transféré à l’étranger une fortune de plusieurs milliards de dollars, notamment via la Suisse.
L’effort de son entourage pour lui conférer des qualités divines était tel, ont rapporté les fugitifs, que lorsqu’un individu était invité à lui rendre visite, les employés du protocole lui servaient la formule rituelle: «Que Dieu accepte ton pèlerinage».
Pots-de-vin pour prier à son côté
Lorsque le guide voyageait (toujours à l’intérieur du pays, il ne s’est jamais rendu à l’étranger) et prenait, pour son thé, un morceau de sucre dans un sucrier, ce dernier devenait «sacré» et poursuivait généralement son existence dans un musée.
Chaque jour, à Téhéran, Ali Khamenei menait une des cinq prières dans une petite salle où ne pouvaient se tenir qu’une quinzaine de personnes. Outre son entourage immédiat, quatre à cinq places étaient laissées libres pour les visiteurs, en particulier les marchands du bazar, qui acquittaient ce privilège par un pot-de-vin jusqu’à l’équivalent de 300’000 francs suisses payés aux responsables du protocole, somme que les marchands récupéraient facilement en utilisant l’ascendant que leur conféraient les «conseils» du guide.
Les blagues sur lui ont viré à la haine
Alors qu’il avait manifesté une grande modestie au moment de sa prise du pouvoir («je suis un individu avec beaucoup de torts et d’imperfections, et vraiment un religieux de mineure importance», avait-il déclaré dans son discours inaugural de 1989), Ali Khamenei eut plus tard une susceptibilité à fleur de peau. Son propre frère Hadi, pour avoir émis en 1999 des doutes sur ses compétences, a été passé à tabac par une centaine de bassidjis (volontaires islamiques) qui ont utilisé des pierres, des matraques, des barres à mine et leurs propres chaussures.
L’interdiction légale de formuler la moindre remarque désobligeante à son égard n’a pourtant pas empêché les Iraniens de le ridiculiser sans cesse dans les blagues qui circulaient de bouche à oreille et plus récemment sur les réseaux sociaux. Au fil du temps, l’humour a cédé la place à la haine: les cris de «mort au guide», «mort au dictateur» ont été scandés dans les rues des villes d’Iran lors de chaque mouvement de révolte, de 1999 à celui de janvier 2026, qui a laissé près de 30’000 corps sur le bitume.
L’obsession de la chute de l’URSS
Cependant, l’étendue de son pouvoir n’était pas en cause. Ali Khamenei contrôlait tout, la justice, les forces armées (Gardiens de la Révolution et l’armée régulière, police et gendarmerie) ainsi que les bassidjis, et les médias (radio et TV ainsi que les quotidiens principaux), tout comme le réseau opaque des fondations religieuses et de l’économie semi-étatique. Il pouvait annuler à sa guise n’importe quelle décision d’un juge, d’un ministre ou du parlement. Ce faisant, il se plaisait à projeter l’image d’un homme voué à son peuple, d’un grand-père tranquille de la nation au-dessus de la mêlée partisane, attaché avant tout au status quo.
Car sa véritable obsession était le maintien à tout prix, y compris celui du sang, de la République islamique. Et pour cela, il s’est employé à tuer toute possibilité de réforme, inspiré, dit-on, par le fait que la glasnost et la perestroïka initiées par Mikhaïl Gorbatchev avaient fini par abattre l’Union soviétique.
Vocabulaire fleuri
Il suffit, pour s’en convaincre, de lire ses discours, recensés sur www.leader.ir, «le site web du vénérable Guide Suprême Seyyed Ali Khamenei». Ce sont un salmigondis de menaces et d’incantations creuses, sur fond de théorie du complot et d’anti-américanisme obstiné. Les Etats-Unis étaient qualifiés de «Grand satan» et Israël de «tuneur cancéreuse» dans la région», qu’il convenait d’éradiquer.
Il était intarissable sur les dangers que représentaient l’homosexualité et la musique, mais se montrait surtout obnubilé par les conspirations des «ennemis», ces puissances étrangères qualifiées tour à tour d’«arrogantes» et de «diaboliques», de «cupides», de «haïes», de «rétrogrades», d’«hégémoniques», de «cancéreuses», d’«oppressives», de «venimeuses» et d’«incarnation du démon», faisant référence indifféremment aux gouvernements occidentaux ou à de leurs agences de renseignement, CIA, MI6 et Mossad ainsi qu’à leurs nombreux agents supposés en Iran. «Et si quelqu'un pense autrement, il doit savoir qu'il va à l'encontre des faits évidents», précisait Ali Khamenei.
Des bombes ou des minijupes?
Pour le guide suprême, ces complots de «l’ennemi» étaient autant de nature militaire que culturelle. Lors d’une des prières du vendredi qu’il a menée à la grande mosquée de Téhéran au début des années 2000, il s’était notamment écrié:
«Plus que de l’artillerie, des armes et cetera, les ennemis de l’Iran veulent répandre des valeurs culturelles qui mènent à la dépravation morale. J’ai récemment entendu un officiel américain déclarer: “plutôt que des bombes, envoyons-leur des minijupes!” Il a raison. S’ils parviennent à réveiller le désir et le stupre dans notre pays, s’ils répandent le mélange indiscriminé des hommes et des femmes et s’ils conduisent nos jeunes à des comportements auxquels ils sont naturellement enclins par leurs instincts, ils n’auront plus besoin d’utiliser d’artillerie contre nous.»
Ce sont pourtant des missiles israéliens qui l’ont tué, à 9h40 heure locale, samedi 28 février 2026, sur la base de renseignements collectés par la CIA.


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