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Quand les radiations atomiques s’invitent au mariage

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Dans la famille de Diana, que j'ai rencontrée à Astana, la stigmatisation se transmet de mère en fille. Botagoz, la mère, raconte que quand sa propre mère est partie faire ses études à Almaty dans les années 1970, les autres étudiants refusaient de dormir dans le même dortoir qu'elle. «Ils avaient peur qu'elle soit radioactive et que ce soit contagieux», dit-elle. Quand vint son tour, peu de choses avaient changé. «Moi aussi, les garçons m'évitaient.»

Ce qu'elle raconte raisonne avec une phrase de Magdalena Stakowski, l'anthropologue avec qui je m'étais entretenue avant le voyage: «Trouver un partenaire est devenu un vrai problème car les habitants sont stigmatisés.» Sur le moment, la logique m'avait échappé. Comment les radiations peuvent-elles être tues et, en même temps, s'immiscer dans les histoires d'amour?

En cherchant des réponses dans des études, des témoignages, n'importe quoi, je tombe toujours sur le même mot: hibakusha. Les «personnes affectées par une explosion» en japonais, les survivants d'Hiroshima, de Nagasaki et de Fukushima. Au Japon, leur sort a davantage suscité la crainte que la compassion: dans les années 2000, un hibakusha sur cinq se disait discriminé, surtout dans la recherche de l'âme sœur.

Un mariage un peu kitsch

Au Kazakhstan, en revanche, je ne trouve presque rien. Les docteurs ont disséqué les maladies cardiovasculaires, mais pas les peines de cœur. Il y a tout de même cette enquête de Polygon 21, l'association de victimes des essais basée à Semey, publiée en 2024: «Il devient difficile de se marier, car la société nous considère comme porteurs de certaines mutations génétiques», résume un habitant. Sans doute que le Kazakhstan a, lui aussi, ses propres hibakusha.

Je décide de mener l'enquête. Et ça tombe bien: j'ai été invitée à un mariage, à Semey. Incrustée, plus exactement. L'organisateur m'a proposé d'assister au betashar de Rayan et Airazhan, la cérémonie où la mariée dévoile son visage à sa belle-famille pour la première fois.

J'arrive dans l'immense restaurant, privatisé pour l'occasion, vêtue de ma tenue de fête et d’un bouquet un peu kitsch. Chaque table croule sous un buffet gargantuesque: baursaks, poisson frit, salade achichuk, qazy coupé en lamelles – la meilleure partie du cheval. J'ai de la chance, on m'a placé à la table la plus animée de la soirée, celle des copains de fac du frère du marié.

On pourrait parler de mariage mixte pour décrire celui-ci: Airazhan est de la capitale, tandis que Rayan est un poligonski, un habitant du polygone. La première fois que j’entends ce mot, il reste abstrait, sans visage pour lui donner chair. Faute d’en avoir déjà rencontré, mon imagination y avait aussitôt plaqué l’image caricaturale des survivants aux radiations, une sorte de mutant radioactif tout droit sorti de la pop culture.

Semipalatinsk_E4_3.jpg Le «betashar» est la cérémonie au cours de laquelle la mariée présente son visage pour la première fois à la famille de son mari. | Manon Madec

Extraterrestres hydrocéphales

C'est sur une planche de comics américain que naît ce personnage, juste après Hiroshima. Otto Binder, auteur de science-fiction du Michigan, transforme les irradiés en extraterrestres androgynes et hydrocéphales en combinaisons orange. Puis viennent Hulk, Spider-Man et les Quatre Fantastiques, si invincibles grâce à leurs super-pouvoirs qu'on voudrait presque, nous aussi, croiser la sente d'un rayonnement ionisant.

Semipalatinsk n'a jamais inspiré de personnage célèbre, mais ses habitants aussi ont leur propre mythologie. «Certaines personnes pensent qu'elles ont besoin des radiations pour vivre, et que c'est en quittant le polygone qu'elles risquent de tomber malades», explique le docteur Talgat Muldagaliev, ancien directeur de l'Institut de radiobiologie de Semey (IRME), quand je le rencontre un peu avant le mariage.

«On dit qu'il faut boire un verre de vodka pour être protégé des radiations», plaisante mon voisin de table en m'en servant un quatrième. À ce mariage, personne ne s'est jamais présenté comme poligonski. Il faut dire que ce n'est pas quelque chose qu'on revendique. Mais surtout parce que la stigmatisation s'est propagée comme les panaches de radionucléides: elle est d'autant plus forte qu'on s'approche de l'épicentre.

Entre poligonski, on se marie

«Dans les années 1950, les médecins parlent de "syndrome de Kainar" pour désigner les symptômes chroniques observés chez les habitants exposés aux retombées radioactives», étaye le docteur.

Les habitants de villages comme Kainar, dans la zone rouge des essais, sont devenus les patients zéro des symptômes d'irradiation. Ce sont eux, les poligonski. Alors, quand ils se mélangent aux citadins des villes environnantes, c'est le choc de deux mondes. «Beaucoup partent vivre en ville, mais ils restent perçus comme contaminés», m'avait dit Magdalena Stakowski. Pas le choix: «Les poligonskis finissent par se marier entre eux, la plupart des unions sont arrangées», ajoutait l'anthropologue.


Les poligonski ne détiennent pas le monopole de la stigmatisation pour autant. Car il existe une catégorie de personnes qui n'échappe pas au regard des autres, qu'importe la géographie: les femmes. Après le récit de Botagoz, une question m'est restée:  les radiations sont-elles aussi une affaire de genre?

Cette question, la réalisatrice Aigerim Seitenova se l'est posée elle aussi. Je la retrouve à Semey, juste avant le mariage. Son documentaire JARA: Radioactive patriarchy fait peu de mystère quant à ses conclusions. Et pourtant, la réponse n'est pas si évidente: «Les femmes ne parlent pas d'emblée de stigmatisation car elles ont l'impression qu'il n'y en a pas. Mais, en creusant un peu, on se rend compte que les femmes ont porté le fardeau des radiations plus que les hommes.»

Semipalatinsk_E4_1.jpg Aigerim Seitenova a réalisé le documentaire «JARA: Radioactive patriarchy» | Manon Madec

Le fardeau des femmes

Question de biologie, d'abord. Pour la même exposition, les femmes développent davantage de maladies cardiovasculaires et de cancers, en particulier de la thyroïde, du sein ou des ovaires. À cela s’ajoutent fausses couches, ménopauses précoces et troubles de la fertilité, autant de stigmates qui ont cristallisé la peur des radiations autour du corps féminin.

Au Japon, ces angoisses ont poursuivi toute une génération de «vierges d'Hiroshima», que personne n'osait épouser par crainte d'une progéniture contaminée.

«Chez nous, heureusement, de telles difficultés n'existent pas», soupire le docteur Muldagaliev. Preuve à l'appui: sa femme à la carrière prospère et ses deux filles sans «difficultés particulières». L'affaire est réglée. Après tout, pendant les essais, le Kazakhstan est marqué au fer rouge par l'idéologie communiste, qui place femmes et hommes sur un pied d'égalité. Si la société kazakhe n'est pas aussi patriarcale qu'au Japon, logique que les femmes y soient moins stigmatisées. Non?

En réalité, l'égalité soviétique s'arrêtait aux portes des maisons. Derrière, les mythes patriarcaux continuent de façonner la vie de couple. Au Kazakhstan aussi, la «pureté» est une qualité très prisée sur le marché du mariage. A celui-ci, d'ailleurs, mes voisins de table m'expliquent qu'il serait impensable d'épouser une femme qui aurait eu «trop» de relations. «C'est un red flag! Après, on ne sait jamais ce qu'elle peut transmettre aux enfants», glisse l'un d'eux, entre deux bouchées d'un gâteau dégoulinant de crème de coco.

Passeport génétique

Dans la région d'Abaï, le contrôle des naissances est officieux plus qu'officiel, régulièrement encouragé, comme dans cette interview du directeur du centre de planification familiale de Semey. Il suggère de créer un passeport génétique et de soumettre les femmes en âge de procréer à des tests systématiques. Comme si les hommes, eux, étaient immunisés.

Dans la continuité, quand un enfant naît avec une maladie ou un handicap, «c'est la femme qui endosse la responsabilité de son bien-être», ajoute Aigerim. A son indépendance, le Kazakhstan gratte le verni égalitaire soviétique et retrouve, juste en dessous, les «valeurs traditionnelles» kazakhes, qui ressurgissent jusque dans le couple.

Ce mariage en est l’incarnation parfaite. Après deux heures de brouhaha, un akyn [chanteur, ndlr] finit par faire taire la salle avec quelques notes de dombra, une petite guitare en bois verni qui ressemble, vue de dos, à un fruit mûr. Des danseuses en robes blanches surgissent dans la salle et déroulent un immense tapis immaculé. Sur leurs têtes vacillent des saukele, coiffes traditionnelles qui défient la gravité. Puis la mariée apparaît enfin, spectaculaire et spectrale, cachée sous un voile géant.

Le chanteur en armure de nomade entonne alors les (très nombreux) noms de sa belle-famille. Airazhan s’incline en signe de respect, sans jamais montrer aucun signe de fatigue. Aussitôt que la musique s’arrête, elle change de statut: désormais, c'est une kelin, une belle-fille.

Semipalatinsk_E4_7.jpg Rayan et Airazhan, un couple «mixte»: elle est enfant du Polygone. | Manon Madec

«Tu brilles dans le noir?»

Au Kazakhstan, ce statut est autant redouté qu’attendu par les célibataires. La kelin doit tenir la maison, servir les invités, s’occuper des anciens… En réalisant son documentaire, Aigerim a mis le doigt sur le double fardeau des kelins de Semipalatinsk: il y a la stigmatisation qu'elles portent en elles, considérées comme «impures», et celle des enfants qu'elles mettent au monde.

«Tu t’es déjà demandée comment cela se fait que chaque famille ait un enfant malade ou handicapé, alors qu’on en voit si peu dehors?», interroge Aigerim. Elle hésite quelques secondes avant de répondre elle-même: «C’est parce qu’il y a une gêne.» Une honte, même, bien connue au Kazakhstan: le uyat. Une pression sociale si ancrée qu'elle pousse à cacher tout ce qui sort de la norme.

Sur Threads, un réseau social très utilisé au Kazakhstan, des voix commencent à briser l'opprobre. Le post le plus populaire quand on tape «Semipalatinsk» est un coup de gueule: «Avant de plaisanter sur les habitants de Semipalatinsk en leur demandant: “Vous avez un troisième bras dans le dos?”, réfléchissez-y.» En commentaires, une litanie de témoignages raconte les blagues d'apparence anodines, du style «Tu brilles dans le noir?» ou «Tu as combien de doigts?», que beaucoup d'habitants aimeraient ne plus jamais entendre.

On peut comprendre pourquoi. Après 40 ans passés à servir de rats de laboratoire, ils sont nombreux à ne plus supporter d’être réduits à une anomalie radioactive. Au fil de mes rencontres, j’ai senti leur lassitude face à mes questions et celles d'autres journalistes étrangers qui débarquent, parfois, avec des fantasmes de mutants radioactifs.

Mais les reporters ne sont plus les seuls envahisseurs. A l'ère des réseaux sociaux, une nouvelle catégorie d’étrangers débarque dans la steppe: les «dark tourists», avides de récits post-apocalyptiques, prêts à invoquer les fantômes du polygone pour assouvir leur curiosité morbide.  Et eux, ils ne dérangent pas que les habitants…

Manon Madec

Manon Madec Journaliste

Diplômée en économie internationale de l'université Paris-Dauphine, Manon Madec est journaliste au Kazakhstan, d'où elle couvre l'Asie centrale. Elle écrit notamment pour Libération et Alternatives Economiques. Sa série exclusive pour Heidi.news lui a fait arpenter les régions les plus contaminées de la planète.

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