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Ententes non respectées, essais dans des conditions médiocres et aucun contrat de signé avec un club. De jeunes talents québécois du soccer affirment avoir été trompés par une agence, pourtant licenciée FIFA, qui leur a fait miroiter une carrière pro en Europe. Derrière leurs rêves brisés se trouve un secteur réglementé, mais où le manque de surveillance des fédérations sportives laisse place à des pratiques peu éthiques. Enquête.
Damien a grandi avec un ballon dans les pieds et une ambition : jouer au soccer professionnel en Europe. Mais le rêve de ce jeune Québécois dans la vingtaine a viré au cauchemar lorsqu’il a signé un contrat de représentation de la Generational Agency, une agence canadienne licenciée par la Fédération internationale de football association (FIFA), qui avait promis de lui ouvrir les portes d’essais avec de grands clubs européens.
Deux ans et plusieurs séjours européens plus tard, l’adepte du ballon rond constate que c’est lui qui s’est fait rouler.
Après une expérience « ridicule » marquée par des engagements non respectés et des conditions précaires en Belgique et aux Pays-Bas, il ne joue pour aucun club et il estime que l’agence lui doit des milliers de dollars. « J’ai quand même payé un montant, et j’ai pas eu ce que je voulais », dit celui qui tait son vrai nom afin de ne pas mettre en péril sa carrière.
Le Devoir s’est entretenu avec plusieurs Québécois disant avoir été lésés par la Generational Agency. En échange de milliers de dollars, cette agence leur a promis des essais, et même une « signature directe », dans certains cas, y compris les frais de séjour, selon des contrats que nous avons pu consulter. Loin d’être détectés par un club professionnel, les jeunes athlètes se sont souvent retrouvés dans une équipe de faible niveau et complètement laissés à eux-mêmes dans des conditions difficiles, sans perspective de jouer en Europe. Et plusieurs attendent toujours d’être remboursés.
Talentueux attaquant de la région de Québec, Alexandre Hébert, 22 ans, dit s’être lui aussi fait prendre au jeu : après une mauvaise expérience en Belgique et aux Pays-Bas vécue aux côtés de Damien, il raconte avoir accepté, à l’été 2024, une proposition de l’agence ottavienne pour jouer dans un soi-disant bon club en Albanie. « Le pire mois de ma vie », lâche-t-il.
Non seulement il n’a jamais pu signer de contrat, mais il dit avoir vécu dans des conditions de « misère », à six joueurs dans un appartement sans eau ni électricité courante sous une chaleur infernale. « Je ne mangeais pas à ma faim. J’ai genre perdu 10 livres en un mois », dit le jeune homme.
Ses multiples plaintes aux dirigeants de la Generational Agency ne donnent rien. « Ils me disaient : “T’inquiète, ça va changer, tu vas signer un contrat bientôt” », rapporte Alexandre Hébert. « Mais tu ne peux pas perdre du poids comme un fou, t’entraîner alors que tu ne manges pas, et te sentir mal à chaque entraînement. Tsé, il fait chaud en Albanie. Si tu ne manges pas et ne bois pas, t’es foutu ! »
En entrevue, le dirigeant principal de l’agence, Blaise Mukishi, dit avoir été en « colère » en apprenant les conditions en Albanie, mais décline toute responsabilité, la rejetant plutôt sur le tiers partenaire local et le club. « Quand j’envoie le joueur sur l’ordre de l’équipe, ça devient l’équipe qui est responsable. »
Admettant tout de même avoir commis des « erreurs », qu’il impute à un « manque d’expérience », M. Mukishi nie toutefois toute responsabilité directe dans les conditions de vie déplorables rapportées en Belgique et aux Pays-Bas. À ses yeux, si les projets de signature avec un club ont échoué, c’est notamment parce que les joueurs n’ont pas su performer sous pression, a-t-il déclaré en entrevue au Devoir.
Des règles enfreintes
Fondée en 2021 à Ottawa par les frères Blaise et Jonathan Mukishi, qui sont associés avec l’agent licencié FIFA Marco Sbergamo, la Generational Agency représente des athlètes de soccer du Canada, mais aussi du Brésil et du Congo, et leur facilite des essais et une carrière pro en Europe grâce à son programme de développement « Road2pro ». Lui-même ex-athlète, Blaise Mukishi dit avoir voulu « aider les jeunes ». « Parce que nous, quand on jouait, les talents étaient là, mais il y avait peu d’opportunités. »
L’idée derrière l’agence était d’offrir aux joueurs de s’entraîner en Europe dans le but de les présenter à des clubs par l’entremise des tiers partenaires sur place. Selon les divers contrats et des forfaits consultés, les joueurs paient entre 3000 $ et 15 000 $ pour couvrir billets d’avion, hébergement, transport et entraînement privés, y compris des essais avec des clubs européens pouvant mener à une « signature directe », selon ce qu’a constaté Le Devoir.
Or, les règles du jeu sont claires : un club ou un agent n’a pas le droit de « demander, proposer ni recevoir de paiement lié à une mise à l’essai », stipule l’article 19 des Règlements de la FIFA sur le statut et le transfert des joueurs. Des frais de séjour (hébergement, transport, etc.) peuvent être chargés, mais le tout doit être clairement détaillé dans un formulaire de la fédération sportive.
« On profite de la crédulité et de l’espoir de ces jeunes-là », s’indigne David Pavot, professeur à l’Université de Sherbrooke et titulaire de la Chaire de recherche sur le sport responsable. « Ça me met en colère qu’on fasse ça à des jeunes. Ce n’est, disons, pas très éthique. Et je reste poli. »
La Generational Agency refuse d’admettre que ses contrats étaient trompeurs et nie avoir fait payer pour un essai. « Je fais payer ce qui entoure les essais », dit Blaise Mukishi. Dans les contrats obtenus, Le Devoir a toutefois constaté qu’il arrivait que des essais soient également facturés plusieurs milliers de dollars.
Des drapeaux rouges
Pour Damien, les drapeaux rouges se sont levés dès le début de son aventure européenne. Au début de 2024, la Generational Agency lui déniche une place avec un club amateur belge, mais avec la promesse d’aller jouer avec des clubs des plus hautes divisions. Tout est inclus, mais pas gratuit. L’agence demande au jeune athlète de lui verser 3000 $.
Cette première expérience en Europe, qu’il vit avec d’autres joueurs du Québec, est « horrible », n’hésite-t-il pas à dire. « Trois mois de souffrance », résume de son côté Alexandre Hébert, qui a aussi fait partie de cette galère avant d’aller en Albanie.
À Maastricht, une ville des Pays-Bas tout près de la frontière belge où les d’athlètes séjournent, la chambre d’hôtel est plutôt un dortoir bruyant avec peu d’intimité. Faute d’un nombre suffisant de lits, l’un des joueurs doit même dormir avec un entraîneur local. Voyant que ce dernier ne paie pas pour leurs repas, le groupe développe un « système D » : ils avalent rapidement le déjeuner de l’hôtel, sans payer, avant que la réception ne les remarque. « J’ai commencé à me dire, c’est quoi ça ? » raconte Damien.
D’autres cartons jaunes s’ajoutent : les premières journées, en rentrant de leur entraînement, ils trouvent leurs effets personnels rangés dans une salle à la réception. « [L’agence] ne payait pas l’hôtel à temps et on se faisait toujours sortir », raconte Alexandre Hébert, ajoutant qu’il ne mangeait pas à sa faim.
Ce sont les joueurs qui doivent payer de leur poche jusqu’à ce qu’ils soient relocalisés. Avec son partenaire local, l’agence finit par leur trouver une maison inhabitée aux Pays-Bas, à plus d’une heure de transport en commun de leur lieu d’entraînement en Belgique. Pour s’y rendre, les jeunes Québécois vont jusqu’à prendre le train sans payer, en espérant ne pas croiser de contrôleurs.
Ce sont les joueurs qui avancent les fonds pour subsister. « Sinon, on allait dormir nulle part, on n’allait rien manger », explique Damien.
Les joueurs disent n’avoir jamais revu l’argent qu’ils ont avancé, ce que nie Blaise Mukishi. « Il n’y a pas un joueur qui a sorti de l’argent de ses poches qui n’a pas été remboursé », assure-t-il. Il reconnaît toutefois certains problèmes liés au logement, notamment au début, à Maastricht, aux Pays-Bas, qu’il attribue au fait que c’est une région touristique très prisée. « Mais chaque fois que quelque chose arrivait, on agissait vite. »
« Ils nous ont vendu du rêve »
Pour Damien, qui touchait à son rêve, pas question d’abandonner si près du but. « J’avais tellement ce rêve dans ma tête », dit-il. Mais finalement, les essais dans de vrais clubs ne se sont jamais concrétisés et il est rentré au Québec, tout comme ses coéquipiers. Il dit vouloir témoigner pour éviter que d’autres jeunes joueurs « se fassent avoir » comme lui. « Ils nous ont vendu du rêve », estime le jeune athlète, qui reste néanmoins nuancé sur les intentions de l’agence. « C’est des gens qui avaient un plan, mais qui étaient incapables de le faire, qui étaient des incompétents. »
Blaise Mukishi nie avoir fait de fausses promesses aux joueurs. « La preuve ? C’est que j’ai envoyé ces joueurs-là vers l’équipe nationale », dit-il, en avançant que certains joueurs ont pu intégrer les académies de clubs professionnels. Or, jouer pour une académie ne garantit en rien un contrat professionnel, nuance le professeur David Pavot.
Tous les joueurs avec qui Le Devoir s’est entretenu ont déploré le silence de l’agence. « On ne m’a jamais répondu », confirme pour sa part Alexandre Hébert, à qui l’agence tarderait à rembourser un billet d’avion.
Après avoir appris que Le Devoir enquêtait sur ses activités, l’agence a recontacté plusieurs joueurs pour leur offrir une entente de remboursement. Blaise Mukishi admet avoir eu des problèmes de « cash flow », mais dit être en voie de tout régler.
Il reconnaît néanmoins que le système de tiers partenaires « ne fonctionnait pas » et dit avoir depuis revu entièrement son modèle d’affaires : plutôt que d’envoyer des joueurs en Europe, l’agence invite désormais des recruteurs à venir au Canada. « On a décidé maintenant que c’est nous qui allons inviter les scouts à venir ici », dit-il, indiquant qu’il est dans une phase de « rebranding ».
Pour Alexandre Hébert, sans être de « mauvaises personnes », les dirigeants de l’agence manquent cruellement d’expérience. « Ils ne savent pas ce qu’ils font », estime le joueur devenu coach privé. « Est-ce que leur but, c’est de mal faire ? Non. Est-ce qu’ils devraient continuer à faire ça ? Non. »
Avec Félix Deschênes
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