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Quand l’Alberta songeait à utiliser des explosifs nucléaires… pour extraire le pétrole

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Les sables bitumineux constituent la locomotive de l’économie albertaine. La fracturation hydraulique permet de séparer le sable du reste du pétrole, une technique qui a été découverte au milieu du 20e siècle. Or, l’Alberta a également envisagé d’utiliser des explosifs nucléaires afin d’extraire l’or noir des sables bitumineux. Retour sur un aspect méconnu de l'histoire de l'exploitation de l'énergie fossile dans la province.

Au début des années 1950, l’Alberta connaît un boom pétrolier avec la découverte d’importants gisements, notamment à Leduc. À l'époque, les ingénieurs n'avaient pas encore trouvé de méthode efficace pour extraire le pétrole des sables bitumineux.

Il a fallu attendre vers la fin des années 1950 pour voir une première idée germer. Les ingénieurs américains qui observaient le potentiel énergétique du nord de l’Alberta ont pensé à utiliser le pouvoir de l’atome pour fracturer le bitume.

Les entreprises et le gouvernement avaient très peur de manquer une telle occasion d'extraire le maximum de pétrole possible et ils se sont tournés vers l’atome, affirme Petra Dolata, professeure d’histoire à l’Université de Calgary.

Une technologie expérimentale

L’entreprise américaine de Los Angeles, Richfield Oil Corporation, et son ingénieur en chef, Manley Natland, ont alors proposé un plan ambitieux en 1958, qui consistait à recourir à un explosif nucléaire de 9 kilotonnes juste en dessous des sables bitumineux.

L’explosion aurait créé une cavité souterraine de 70 mètres, où le pétrole serait liquéfié. C’est ainsi qu’ils ont baptisé le Projet Cauldron, ou chaudron, pour faire référence au procédé de liquéfaction des sables bitumineux grâce à une explosion atomique.

Un croquis à la main d'un plan d'explosion sous terre.

Le plan de détonation proposé par l'ingénieur américain Manley Natland en utilisant des explosifs sous les sables bitumineux de l'Athabasca, publié en 1970.

Photo : Manley Natland, Richfield Oil Corporation

Le Projet Oilsand faisait partie de l’Opération Plowshare, du gouvernement américain qui visait à utiliser les explosions nucléaires à des fins civiles. Les Américains voulaient utiliser l’énergie nucléaire pour de grands projets industriels, miniers ou encore pour raser des terrains très rapidement, raconte Paul Royer, étudiant en maîtrise d'histoire dont le sujet de thèse porte sur le Projet Oilsand.

La classe politique à l'origine du projet

Dès 1959, le premier ministre Ernest Manning s’est rapidement penché sur cette occasion. Pour donner une meilleure image à l’opération, il a changé le nom de Projet Cauldron pour Projet Oilsand (sables bitumineux).

Ernest Manning avait une réelle passion pour les mines et le pétrole. Lorsqu’il était à la tête du gouvernement, il était également ministre des Mines et il invitait des entrepreneurs du secteur chez lui, raconte Darrell Dochuk, professeur d’histoire à l’Université Notre-Dame, dans l'Indiana, et auteur d’un ouvrage sur l’histoire du pétrole en Amérique du Nord.

Initialement, le projet a reçu l’appui d’experts de l’énergie en Alberta et du gouvernement fédéral conservateur de John Diefenbaker.

En avril 1959, le ministère fédéral des Mines a approuvé le projet et a choisi Pony Creek, à une centaine de kilomètres de Fort McMurray, pour y effectuer le premier test.

Une vue éloignée de l'usine de base de Suncor et de ses usines de valorisation à Fort McMurray en juin 2017.

Selon la professeure d'histoire Petra Dolata, le Projet Oilsand aurait pu compromettre les ressources pétrolières des sables bitumineux de l'Athabasca pendant des décennies ainsi que la santé de la faune et la flore de la région.

Photo : La Presse canadienne / Jason Franson

Les préoccupations de la population

L’un des angles morts du projet demeure les conséquences environnementales, explique Paul Royer, qui a analysé les documents des comités techniques du gouvernement.

Dans les documents, les représentants du gouvernement indiquent qu’ils ont des réserves pour certaines espèces d’animaux et que certaines zones seraient inhabitables. Ils avaient une idée très approximative des retombées radioactives, ajoute-t-il.

Dès les balbutiements du projet, certains habitants s'étaient montrés préoccupés par les potentielles conséquences d’un tel procédé pour les réserves de pétrole et l’environnement.

Ainsi, en février 1959, l'un d'eux avait écrit sous le couvert de l'anonymat au Calgary Herald que, si la compagnie allait de l’avant avec l'idée de recourir à un explosif nucléaire, elle devrait déposer une caution équivalant à la valeur estimée des sables bitumineux si ces derniers étaient contaminés par l’explosion.

Dans une autre lettre envoyée au même journal en novembre de la même année, une lectrice, Lawrie Tyrrell, s’inquiétait du risque majeur qu'une telle expérimentation pouvait représenter pour la santé de la population et des animaux, un aspect qui, selon elle, n'avait pas été pris au sérieux dans le projet.

Aucun membre du comité n’a remarqué que les territoires du Nevada et du nord de l’Alberta sont géographiquement différents. Les États-Unis ont choisi le Nevada parce qu'il s’agissait d’un État désertique et sans population proche des sites. En Alberta, il y a des arbres, des animaux et surtout des villes à proximité des sables bitumineux, a pour sa par trelevé Paul Royer.

Trois tests similaires ont été effectués en 1959 au Nevada. Selon Paul Royer, le dernier a été classé comme un échec, car le sol n’a pas réussi à contenir l’explosion.

En 1959, des représentants du gouvernement albertain et de Richfield Oil Corporation ont visité les lieux où avaient eu lieu ces essais et ont décidé malgré tout d’aller de l’avant avec le projet des sables bitumineux.

Une prise de conscience

Dès le début des années 1960, l’optimisme à l'endroit du nucléaire a tendu à s'effacer, notamment en raison de la guerre froide et du risque d’un conflit nucléaire mondial entre les États-Unis et l'Union soviétique. Des discussions, qui ont lieu sur la scène internationale pour limiter la prolifération d’armes nucléaires, ont abouti à la signature d'un traité en 1963.

[Les membres du] gouvernement Diefenbaker étaient divisés sur la question du nucléaire. Certains étaient très enthousiastes à l’idée de ce projet, tandis que d’autres ont tout fait pour lui mettre des bâtons dans les roues, affirme Petra Dolata.

Le secrétaire aux Affaires étrangères Howard Green a été celui qui s’est le plus battu contre ce projet, notamment avec la menace d’espionnage de la part de l’URSS.

En avril 1962, face à la pression d’une partie du caucus conservateur, le gouvernement Diefenbaker a mis le projet d'utiliser des explosifs dans les sables bitumineux sur pause. Quelques mois plus tard, la crise des missiles de Cuba a définitivement scellé le sort du projet. Celui-ci sera ravivé dans les années 1970 par une entreprise américaine, mais sans succès.

C’est une leçon qui montre ce que l’enthousiasme à l'endroit d’une nouvelle technologie peut procurer, mais que la confiance aveugle envers cette dernière nous amène parfois à oublier les dangers pour l’environnement, conclut Petra Dolata.

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