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Pourquoi la reconnaissance du génocide arménien par Israël suscite autant de scepticisme

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«Il n'est jamais trop tard pour faire ce qui est juste», a déclaré le ministre israélien des Affaires étrangères Gideon Saar, le 28 juin 2026, en présentant la reconnaissance du génocide arménien par le gouvernement de l'État hébreu comme un «devoir moral et historique». Une initiative qui doit encore être confirmée par un vote à la Knesset, le Parlement israélien, mais qui n'est pas encore totalement entérinée. De son côté, la Turquie a dénoncé une décision «politique», en accusant Israël de chercher à détourner l'attention de ses propres actions et d'un éventuel autre «génocide» commis dans la bande de Gaza.

Cette volonté de reconnaissance officielle intervient de façon paradoxale pour les Arméniens d'Israël. Si elle constitue une victoire mémorielle, elle contraste aussi avec les liens stratégiques étroits qu'Israël entretient avec l'Azerbaïdjan, ennemi historique de l'Arménie. Depuis plusieurs années, Bakou est en effet devenu un partenaire stratégique important de l'État hébreu dans le domaine militaire. Cette coopération a été particulièrement scrutée après l'offensive azerbaïdjanaise de septembre 2023 au Haut-Karabakh, qui a fait environ 400 morts et conduit au départ de plus de 100.000 Arméniens de la région.

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Les limites d'une reconnaissance historique

Pour Bedross Der Matossian, historien arméno-américain, professeur à l'université du Nebraska à Lincoln et spécialiste du génocide arménien (perpétré par l'Empire ottoman en 1915-1916), cette reconnaissance ne peut être dissociée des choix géopolitiques actuels d'Israël. «Si Israël est sincère, ce dont je doute profondément, il devrait prendre des mesures concrètes pour réparer sa relation avec le peuple arménien, estime-t-il. Il devrait d'abord reconnaître et présenter des excuses pour son rôle dans le soutien apporté à la campagne militaire de l'Azerbaïdjan, qui a conduit au nettoyage ethnique de l'Artsakh [le Haut-Karabakh, ndlr]. La reconnaissance d'une atrocité historique perd toute crédibilité lorsqu'elle s'accompagne de politiques qui en facilitent une autre.»

À Erevan, les autorités arméniennes y voient elles-mêmes un geste instrumentalisé par les tensions entre Israël et la Turquie. Au lendemain de la décision israélienne de reconnaître le génocide arménien, le Premier ministre arménien Nikol Pachinian a ainsi pris du recul et réagi avec détachement. «Nous estimons qu'il est dans l'intérêt de la République d'Arménie de ne pas entrer dans le débat sur l'instrumentalisation du génocide arménien. Par conséquent, nous ne voyons pas la nécessité d'y répondre», a-t-il lancé face à la presse, le 29 juin.

Armenian Prime Minister Nikol Pashinyan said Armenia does not see the need to respond to Israel’s recent decision to recognise the 1915 events as genocide. Speaking on June 29 in Yerevan, Pashinyan stated that avoiding the “weaponisation” of the 1915 events serves Armenia’s… pic.twitter.com/CTp5F4V1wW

— TRT World (@trtworld) June 30, 2026

Le Haut-Karabakh, une grosse épine dans le pied pour Israël

Cette volonté de reconnaissance intervient toutefois dans un contexte qui nourrit l'incompréhension d'une partie des Arméniens. Israël continue d'entretenir un partenariat stratégique avec l'Azerbaïdjan, le principal allié de la Turquie dans le Caucase. Fondée sur des intérêts énergétiques, sécuritaires et militaires, cette relation s'est illustrée lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020. Selon l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), 69% des principales importations d'armes de l'Azerbaïdjan provenaient d'Israël entre 2016 et 2020, contre 17% de Russie et 4,8% de Biélorussie. Les équipements livrés comprenaient notamment des drones de reconnaissance et d'attaque, des munitions rôdeuses et des missiles balistiques, largement utilisés lors de la dernière guerre du Haut-Karabakh.

Israël devient progressivement un client important du pétrole azerbaïdjanais, tandis que l'Azerbaïdjan voit en l'État hébreu un partenaire technologique et militaire.

En 1992, Israël est l'un des premiers pays à reconnaître l'indépendance de l'Azerbaïdjan après la chute de l'URSS, le 25 décembre 1991. À cette période, Bakou cherche des soutiens internationaux alors que s'intensifie la première guerre du Haut-Karabakh (1988-1994). Cette région autonome à majorité arménienne, rattachée à l'Azerbaïdjan soviétique depuis l'époque stalinienne, réclame son rattachement à l'Arménie en 1988. Une escalade aboutit à un conflit ouvert entre les forces azerbaïdjanaises et les forces arméniennes du Haut-Karabakh, soutenues par Erevan. Cette guerre, qui s'achève par un cessez-le-feu en 1994, fait environ 30.000 morts et provoque le déplacement de centaines de milliers de personnes.

Un double jeu diplomatique et stratégique de la part d'Israël?

De son côté, Israël développe une politique de rapprochement avec certains États non arabes du Moyen-Orient et des régions voisines. Israël devient progressivement un client important du pétrole azerbaïdjanais, tandis que l'Azerbaïdjan voit en l'État hébreu un partenaire technologique et militaire. La proximité géographique de l'Azerbaïdjan avec l'Iran joue aussi un rôle central, Israël considérant Bakou comme un partenaire stratégique dans une région proche de son principal adversaire régional.

Selon le quotidien Haaretz, le pouvoir israélien aurait retiré le sujet de l'ordre du jour de la Knesset, où il devait être soumis à l'avis des parlementaires du pays, avant d'entériner officiellement cette reconnaissance du génocide arménien.

Ce rapprochement suscite toutefois les critiques de l'Arménie qui dénonce depuis plusieurs années la coopération militaire entre Israël et l'Azerbaïdjan. Lors de la guerre du Haut-Karabakh en 2020, Erevan proteste officiellement contre les livraisons d'armes israéliennes à Bakou, allant jusqu'à rappeler son ambassadeur en Israël. La porte-parole du ministère arménien des Affaires étrangères, Anna Naghdalyan, avait alors déclaré: «La manière d'agir d'Israël est inacceptable.»

Et s'il fallait une nouvelle preuve que les relations entre Israël et l'Azerbaïdjan sont très étroites, il semblerait que la diplomatie azerbaïdjanaise ait mis la pression sur le gouvernement de Benyamin Netanyahou, après l'annonce de reconnaissance du 28 juin. Selon le quotidien israélien Haaretz, dans un article paru le 19 juillet, le pouvoir israélien aurait retiré le sujet de l'ordre du jour de la Knesset, où il devait être soumis à l'avis des parlementaires du pays, avant d'entériner officiellement cette reconnaissance du génocide arménien. Toujours d'après le journal d'opposition israélien, le Premier ministre serait lui-même intervenu pour bloquer le vote, après le coup de fil d'un conseiller du président azerbaïdjanais Ilham Aliyev au cabinet de Benyamin Netanyahou.

Pressured by Azerbaijan, Israel drops Knesset Armenian genocide recognition vote https://t.co/dQJCxMmMFK

— Haaretz.com (@haaretzcom) July 19, 2026

Des inquiétudes pour l'historique communauté arménienne de Jérusalem

Ces inquiétudes quant à la sincérité d'Israël subsistent, d'autant plus qu'à Jérusalem même, la communauté arménienne est menacée chez elle, comme le rappelle Bedross Der Matossian. «Les quelques milliers d'habitants arméniens de Jérusalem continuent d'être confrontés à des discriminations et à des actes de harcèlement de la part de groupes juifs ultranationalistes, indique l'historien arméno-américain. Les crachats visant des membres du clergé, les insultes, les actes de vandalisme et les profanations de lieux de culte sont devenus malheureusement fréquents.»

La controverse actuelle trouve son origine dans un accord signé en 2021 entre le Patriarcat arménien de Jérusalem et la société immobilière Xana Capital, prévoyant la construction d'un hôtel de luxe sur une partie importante du quartier arménien.

Cette situation est aujourd'hui cristallisée autour du «Jardin des vaches» («Goveroun Bardez»), un terrain d'un hectare qui représente près d'un quart du quartier arménien de la vieille ville de Jérusalem. Propriété du Patriarcat arménien de Jérusalem depuis des siècles, il constitue un symbole majeur de la présence arménienne dans la ville.

Autrefois utilisé pour l'élevage de vaches destinées à approvisionner le Patriarcat en produits laitiers, ce site abrite encore plusieurs familles arméniennes et jouxte l'un des principaux centres de formation religieuse arménienne au monde. Hormis une occupation temporaire par l'armée ottomane durant la Première Guerre mondiale, le terrain est toujours resté sous contrôle arménien. Il est aujourd'hui considéré comme le cœur historique, culturel et spirituel de la communauté arménienne de Jérusalem.

La controverse actuelle trouve son origine dans un accord secret signé en 2021 entre le Patriarcat arménien de Jérusalem et la société immobilière Xana Capital, portant sur un bail de 98 ans prévoyant la construction d'un hôtel de luxe sur une partie importante du quartier arménien. Conclu sans consultation préalable du monastère Saint-Jacques de Jérusalem ni de nombreux membres de la communauté arménienne, cet accord a rapidement provoqué une fronde interne, alimentée par des accusations de corruption et des contestations sur la légitimité de la transaction.

«Tensions à Jérusalem-Est autour du projet de démolition d'une partie du quartier arménien», France 24, diffusion le 6 janvier 2024.

Face à la pression, le Patriarcat arménien de Jérusalem a annoncé son annulation en 2023. Après avoir rejeté son accord initial avec Xana Capital, il a réaffirmé en septembre 2025 que le bail de 98 ans signé en 2021 était «illégal, non canonique, nul et non avenu», refusant également un projet d'accord de compromis issu d'une médiation. L'accord demeure au cœur d'une bataille judiciaire opposant le Patriarcat arménien de Jérusalem, qui cherche à faire reconnaître son annulation, et Xana Capital, qui conteste cette remise en cause.

L'affaire a aussi rapidement pris une dimension politique et identitaire, certains membres de la communauté arménienne accusant des acteurs liés au projet immobilier d'être proches de réseaux nationalistes juifs cherchant à coloniser davantage de quartiers historiques de Jérusalem.

Sur le terrain, des habitants et le collectif Save the ArQ ont dénoncé des intimidations, des menaces et des affrontements autour du «Jardin des vaches». «Si Israël est véritablement déterminé à faire face à l'héritage du génocide arménien, son engagement doit aller au-delà d'une reconnaissance symbolique, appuie Bedross Der Matossian. La protection des communautés arméniennes vulnérables, tant en assumant les conséquences de ses partenariats militaires qu'en garantissant la sécurité des Arméniens de Jérusalem, constitue un test essentiel de cette volonté.»

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