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Poupées réalistes : les vertus et les limites de la thérapie

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Entre ses études et son travail, Danica Grégoire joue aussi le rôle de mère et de sage-femme à ses heures perdues. Sur la table de son salon, qui fait office de pouponnière, sont alignés Youcef, Kyron, Leah et Ally. Toute la journée ils garderont la même position, sans ouvrir une fois la bouche, ni même cligner des yeux. Bien que leurs veines et les plis sur leurs petits fronts soient visibles de loin, ils ne sont pas faits de chair et d’os, mais de silicone.

Danica Grégoire est ce que l’on appelle une artiste reborn. Durant son temps libre, elle assemble, peint et habille des poupées réalistes avant de les vendre sur Internet. Cette passion pour cet univers est née lorsqu’elle était au secondaire.

Ce ne sont pas juste des poupées que tu achètes à Walmart, ce sont des poupées qui ont été peintes avec l’attention spéciale d’un artiste.

L'artiste reborn Danica Grégoire pose avec son matériel.

Danica Grégoire passe environ dix heures par poupée et les vend à partir de 500 $ sur Internet.

Photo : Radio-Canada / Océane Kouassi

Au-delà d’être un passe-temps artistique, les créations de la jeune artiste franco-manitobaine représentent à ses yeux un outil de réconfort.

Apparues aux États-Unis dans les années 1990, ces poupées sont initialement utilisées dans les productions cinématographiques. De nos jours, leur popularité ne cesse de croître et elles rassemblent désormais une véritable communauté d’artistes et de collectionneurs à travers le monde.

L'appellation reborn (traduit de l'anglais par renaître ou réincarné ) tire son origine de la volonté, au cœur de cette pratique artistique, de conférer une dimension humaine réaliste ou une nouvelle existence à une poupée.

Cependant, leur présence dans la société fascine autant qu’elles dérangent. Sur les réseaux sociaux, de nombreux comptes mettent en avant des influenceurs qui miment une vie parentale avec ces poupées.

Personnellement je ne fais pas ce que l’on appelle le rôle-playing (jeu de rôle), explique Danica Grégoire, qui essuie des critiques depuis la découverte de sa passion.

Face à ces mises en scène qui peuvent laisser certains internautes perplexes, Émilie St-Hilaire, docteure en sociologie et auteure de la thèse The Therapeutic Power of Synthetic Relationship with Dolls, met en garde contre les préjugés qu’elles alimentent. On va avoir plus de cliques et plus d’interactions si on donne l’impression que c’est un bébé, défend-elle.

Emilie St-Hilaire prend la pose avec ses poupées reborn.

La thèse d'Émilie St-Hilaire porte sur les relations entre les humains et les objets humanoïdes.

Photo : Radio-Canada / Océane Kouassi

La docteure en sociologie déplore notamment la façon dont les médias de masse ont longtemps nourri l’idée de personnes mentalement instables.

Il y a maintenant quinze ans, la série américaine à succès Desperate Housewives, dévoilait l’épisode 12 de sa septième saison, intitulé Les Personnes seules . L’intrigue nous plonge dans le deuil de Gabrielle Solis qui développe une obsession inquiétante vis-à-vis d’une poupée à l’effigie de sa fille dont elle a dû se séparer. Au Canada, près de 2 millions de téléspectateurs ont assisté au déclin psychologique de ce personnage phare de la série.

En 2011, ces scènes exposaient déjà le profond malaise que beaucoup ressentent face aux relations adultes/objets.

C’est important de dire que les propriétaires de reborn savent que c’est une poupée. Souvent dans les émissions de fiction, ils vont donner l’impression que la femme croit que c’est un bébé. Je n'ai jamais rencontré quelqu’un qui ne savait pas que c’est une poupée.

Dans sa thèse, la chercheuse met l’accent sur l’aspect thérapeutique que les poupées « reborn » peuvent apporter.

C’est vraiment un côté qui m’intéresse beaucoup, comment on a cette relation aujourd’hui avec ces entités synthétiques parce que les émotions sont vraies. Même si c’est une poupée, si ça apporte de la joie, c’est vraiment de la joie, affirme-t-elle.

Un portail vers la parentalité

Selon Émilie St-Hilaire, ces objets viennent combler un désir parental et remplissent ainsi plusieurs fonctions, comme préparer de jeunes parents à la venue d’un deuxième enfant ou satisfaire un couple nostalgique de la période de nourrisson.

Pour d’autres qui n’ont jamais eu la chance [d’avoir un enfant] , ça leur permet d’entrer dans cette identité maternelle, ajoute-t-elle.

Mme St-Hilaire apporte cependant une nuance quant à l’appellation des propriétaires de poupées réalistes. Je ne les appelle pas des parents parce que ça donne l'impression qu’ils se croient parents, explique-t-elle.

Un outil efficace face au deuil?

De son côté, Louise Vendette, infirmière et fondatrice de L’approche par la poupée, en vante également les vertus thérapeutiques. Situé à Montréal, l'organisme adopte une approche non médicamenteuse pour des aînés atteints de troubles cognitifs. La fondatrice soutient que les poupées réalistes aident à réduire l’anxiété et l’isolement social chez cette communauté.

Louise Vendette pose avec une poupée reborn.

« L'approche par la poupée » est une thérapie utilisée auprès de personnes âgées atteintes de troubles cognitifs, comme la maladie d'Alzheimer.

Photo : Photo fournie par Louise Vendette

Depuis 2013, elle confectionne et vend des poupées réalistes à des patients qui en font la demande. Chacune de ses ventes raconte une histoire, à savoir aider un couple qui n’a pas pu aller au bout d’une procédure d’adoption, convaincre une adolescente de 16 ans de renoncer à son envie de devenir mère, ou encore soigner une plaie intérieure causée par la perte d’un enfant.

L’infirmière affirme que ces poupées peuvent être un outil efficace pour accompagner un deuil périnatal. La poupée qui est un objet professionnel est aussi bonne pour le père et peut-être aussi bonne pour un grand frère ou une grande sœur, précise-t-elle. Elle alerte cependant sur les limites de ces objets synthétiques.

Perdurer dans le deuil, ça c’est le risque de la poupée. On pourrait traîner le deuil trop longtemps. C’est comme quelqu’un qui fait une dépression; après le deuil, il faut qu’à un moment donné la médication cesse.

Au Canada, la vente de poupées « reborn » à des fins médicales n’est pas réglementée. Bien que leur intérêt prenne de l’ampleur, les recherches quant à leurs bienfaits psychologiques sont rares. Louise Vendette espère que la thérapie par la poupée soit encadrée par les soins infirmiers.

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