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Chez Madrigall, le suspense était faible. Le groupe éditorial fondé par la famille Gallimard a en effet réussi un grand chelem inédit en portant en finale du Goncourt quatre de ses auteurs: Yannick Haenel avec La solitude des professeurs est infinie (Gallimard), Philippe Jaenada (L'Inconnue du quai de Javel chez Flammarion), Clémentine Mélois avec Choses que je croyais perdues (L'Arbalète/Gallimard) et Sylvain Prudhomme (De l'autre côté du lac, Minuit).
En dépit de la diversité de sujets et des formes, chacun des ouvrages finalistes évoque une perte: cold case chez Jaenada, amours disparues pour Mélois et Prudhomme, jeunesse chez Haenel. Il en résulte des récits évoquant un passé plus ou moins proche porté par des styles littéraires très différents.
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Le parcours singulier de Philippe Jaenada
Inscrite dans les années 1950 avec un hommage répété à Simenon (plusieurs Maigret sont cités (mais l'on songe parfois à Léo Malet)), l'histoire de L'Inconnue du quai de Javel reprend la forme narrative chère à Philippe Jaenada: progression au jour le jour d'une enquête à la première personne, parsemée de passages au bistro ou au resto (son goût pour le whisky et la blanquette de veau reviennent avec insistance (avec des réticences pour l'andouillette), digressions régulières (qui se traduisent parfois par des parenthèses doublées (digression dans la digression (voire triplées!))), souci obsessionnel du détail qui fait parfois ressembler ses livres à une succession de notes de bas de page, savoureux «dialogues» avec ChatGPT et Claude, écho involontaire au grand sujet de la rentrée littéraire.
Les fans y retrouveront avec plaisir une forme de connivence, l'humanité du narrateur qui irrigue chaque page et l'amène à réhabiliter des inconnues mortes dans des circonstances tragiques, qu'il sort de l'oubli pour leur redonner vie, jusqu'aux bises claquées sur les joues de la fille de la disparue, l'ironie métaphysique (dort-il dans la même chambre que Bescherelle?). D'autres y verront beaucoup de longueurs, la forme courte n'étant pas exactement celle que privilégie l'écrivain (plusieurs de ses textes avoisinent ou dépassent les 500 pages), et une manière de confusion tant les personnages et les bifurcations abondent.
Néanmoins, d'un récit à l'autre, il y a indéniablement une petite musique Jaenada. Après des débuts marqués par une forme d'autofiction clownesque, l'écrivain déploie aujourd'hui une littérature documentaire très personnelle. Après le Grand Prix des lectrices de Elle pour Sulak (2014), le Prix Fémina pour La Serpe (2017), une sélection du Goncourt des lycéens pour La Désinvolture est une bien belle chose (2024), le prix Goncourt 2026 récompense logiquement ce parcours assez singulier.
Et les autres, ces finalistes (pas si) malheureux (que ça)?
De Tinder au survivalisme
De l'autre côté du lac est un roman étrange. Déroutant au sens où il change plusieurs fois de parcours. Après un début qui ressemble à une rencontre sentimentale fortuite (un date sur un parking), le texte bifurque ensuite vers une reconstitution biographique pour se diriger vers l'enquête policière, hésiter avec le thriller pour finalement irriguer un récit survivaliste d'une touche de solidarité sororale. Autant de fausses pistes ou plutôt de pistes brouillées, entrecroisées, qui tournent autour d'un personnage de femme, à peine entrevu par le narrateur mais qui lui devient obsessionnelle après qu'elle a disparu. La reconstitution de son parcours obéit en partie au récit d'enquête, photos et références à l'appui, mais l'écriture se refuse à la frénésie du roman policier.
Écrit au présent, fractionné en brefs chapitres, situé pour l'essentiel dans une réserve naturelle à la fois sublime et terrifiante (une cuvette avec un lac, qui paraît inaccessible et isolée), le texte est tour à tour contemplatif et évocateur, attentif aux bruits, aux couleurs d'une nature présente, à la fois refuge et menace. Située «un pied dans le réel, un pied dans l'imaginaire», son écriture témoigne d'une certaine lenteur, légèrement onirique. Il se dégage un charme discret de ce roman court et prenant qui se lit d'une traite. Pas assez pour le Goncourt. Mais il reste un honorable cadeau de fin d'année lorsqu'on veut être certain que le bénéficiaire n'abandonnera pas sa lecture après quelques dizaines de pages.
Au malheur des profs
La solitude des professeurs est infinie est un texte déconcertant. À la fois ironique et désabusé, complaisant et acéré. Le personnage principal est un jeune prof qui, après l'agrégation, se retrouve à exercer dans un lycée difficile comme on le dit pudiquement. Le récit de cette première année d'enseignement alterne scènes de cours, discussions (et parfois amours) avec les collègues, moments personnels (logement, musique, musée…). Comme le romancier s'estime, il fait de son alter ego Jean Deichel un excellent prof ; comme il ne s'épargne pas, il en fait aussi un parfait imbécile, incapable de se contrôler dès qu'il s'agit de picoler, ce qui entraîne quelques mésaventures ridicules.
Prenant soin d'égratigner profs et élèves à égale distance, le texte propose quelques scènes classiques du genre: aux élèves violents et perturbateurs (souvent masculins) répondent des moments de grâce, liés à l'apprentissage des textes avec d'autres élèves (souvent féminines) plutôt brillantes. Le sentiment de déjà vu est réel mais il s'efface devant le bonheur renouvelé de constater la capacité d'un prof à ouvrir une (partie de sa) classe à la littérature, au plaisir de l'apprentissage et à la possibilité de s'extraire de sa condition.
À la lecture, on peut juger le style de Yannick Haenel banal, neutre ou faible. Peu importe: le sujet est éminemment politique. Au moment où la France est traversée d'un mouvement social porté par des lycéens, lorsque l'Éducation nationale semble incapable d'assurer correctement ses missions jusqu'à celle de protéger ses profs, les jurés du Goncourt pourraient ici proposer une couronne politique à un texte ordinaire mais porté par le cours de l'histoire.
Par ailleurs, une enquête du site Actualitte fait état de «13 rapprochements dits "significatifs" » avec un roman de Fabrice Sanchez, Grand Poisson, publié chez Plon (2025) après avoir été refusé par Gallimard. «Ces rapprochements ne montrent ni transmission ni emprunt. Mais leur nombre, leur précision et la présence, dans l'ouvrage paru ce 20 août 2026, de motifs propres à la V3 rendent le mot "coïncidence" insuffisant pour clore le débat.» Les jurés du Goncourt ont gardé ce roman de leur sélection, alors qu'ils avaient écarté celui de Thélyson Orélien pour des soupçons (avérés depuis) de recours à l'IA. Lui attribuer le prix était sans doute risqué.
Ligne de rupture
Dans Choses que je croyais perdues, Clémentine Mélois explore tout ce qui (dé)compose et prépare une séparation, des détails les plus insignifiants aux moments les plus tristes ou brutaux. Ici, le grotesque apitoie, la tristesse ne surprend plus. Un déjeuner chez les parents de son compagnon tourne à l'échouage plutôt qu'au naufrage. Un lit qui accueille les premiers ébats définit bientôt une frontière qui sépare les corps. «Peut-être que je t'aimerais plus si tu dormais du côté droit. Pour moi, c'est là qu'une femme doit être.» À l'éloignement amoureux s'ajoute l'absurde misogyne du conjoint. Un compagnon qu'on qualifiera aimablement d'étourdi le jour où, après qu'elle lui eut demandé de lui apporter des serviettes hygiéniques, il revint avec un paquet de protection contre les fuites urinaires.
L'oeuvre est rythmée par la présence d'objets que l'on garde ou dont on se débarrasse au moment de partir (le livre comprend quelques reproductions gentiment absurdes de coupures de journaux où probablement ils sont emballés). Multiples, encombrants de souvenirs par leur seule présence, leur énumération fait parfois penser aux Choses (Georges Perec, 1965): un verre Musclor, un rouleau de la «marque Sopalin (…) abréviation de "Société du papier linge"», des bigoudis, un pot de sauce Pesto «à consommer de préférence avant le 18/01/16», des assiettes de la Coop et une au filet d'or… La séparation se dessine ici en épisodes minuscules, jamais tragiques toujours amers, avec un brin d'ironie. Ce texte délicat, d'un humour discret, n'a pas l'épaisseur rassurante d'un bon vieux Goncourt compassé mais sa valeur est indéniable.
Témoignage de la vie de prof, enquête sur une jeune femme retrouvée morte sur un quai de l'ouest parisien, stage de survie en haute montagne, séparation douloureuse et salvatrice à la fois: tous ces livres sont intéressants; aucun n'est exceptionnel. D'où sans doute leur présence en finale du Goncourt, qui compose avec l'ordinaire de la littérature française.
Si l'on veut faire preuve d'optimisme, analysons le prix attribué à Philippe Jaenada comme la récompense d'un auteur qui a su quitter l'autofiction et ses impasses pour la réinventer en s'intéressant à d'autres personnages que celui qui tourne autour de son nombril. Si cet exemple pouvait être suivi…
La solitude des professeurs est infinie, Yannick Haenel, Gallimard
L’Inconnue du quai de Javel, Philippe Jaenada, Flammarion
Choses que je croyais perdues, Clémentine Mélois, L’Arbalète/Gallimard)
De l’autre côté du lac, Sylvain Prudhomme, Minuit





























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