NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
Une fois par mois, Le Devoir lance à des passionnés de philosophie le défi de décrypter une question d’actualité à partir des thèses d’un penseur marquant.
Des principes constitutifs des démocraties libérales, la liberté fait probablement l’objet des interprétations les plus contradictoires. En effet, il y a peu en commun entre la liberté des Patriotes de 1837-1838 inspirés par le républicanisme et celle d’un Parti conservateur du Québec (PCQ) de tendance libertarienne. Cette opposition — à la fois subtile et plus radicale qu’elle n’y paraît — traverse certains débats animant l’actualité québécoise des derniers mois, sur la crise du logement, la laïcité, le syndicalisme ou la question nationale.
Dans son ouvrage Républicanisme : Une théorie de la liberté et du gouvernement (1997), le philosophe irlandais Philip Pettit propose une réflexion approfondie sur la question. Aux côtés d’historiens des idées comme J.G.A. Pocock et Quentin Skinner, il s’inscrit dans un mouvement de redécouverte du républicanisme au sein du monde universitaire anglosaxon, s’employant à mettre à jour la pensée politique républicaine héritée de la Rome antique, comme option aux conceptions libérales dominantes dans les démocraties d’aujourd’hui.
La distinction opérée par Pettit entre liberté libérale et liberté républicaine se situe sur un autre plan que celle faite par des penseurs libéraux comme Benjamin Constant (1767-1830) et Isaiah Berlin (1909-1997), opposant liberté positive (ou « des anciens ») et liberté négative (« des modernes »). Si la première renvoie à la capacité de décider et / ou d’agir, la seconde consiste plutôt à ne pas être contraint ou empêché de le faire. Sans rejeter la pertinence de cette catégorisation, l’originalité de Pettit consiste à montrer qu’à l’intérieur de la catégorie négative, qui est centrée sur l’individu et traditionnellement associée au libéralisme, existe aussi une conception républicaine plus ancienne.
C’est sur la définition de ce qui constitue une contrainte acceptable pour un individu libre que s’opposent libéraux et républicains. Pour les premiers, la liberté signifie la « non-interférence », donc l’absence de contrainte sur les choix individuels. Pour les seconds, elle signifie la « non-domination », c’est-à-dire ne pas être soumis à un autre en mesure d’imposer arbitrairement ses propres contraintes, ce qui se traduit concrètement par le droit de les contester.
Cette distinction a des implications profondes sur la manière dont ces deux courants approchent le rapport entre l’individuel et le collectif. Par exemple, dans le cas d’un locataire affecté par les choix d’affaires de son propriétaire, un libéral soutiendra que le premier « gard [e] [sa] liberté dans la mesure où [il] ne subi [t] pas de coercition ou d’obstruction active ». L’arbitraire qu’implique une hausse de loyer ou une éviction ne prive pas le locataire de la possibilité de choisir, puisque celui-ci peut toujours déménager ou investir dans l’immobilier, comme le suggérait l’ex-ministre de l’Habitation France-Élaine Duranceau. Chaque individu est ainsi renvoyé à lui-même.
Au contraire, un républicain répliquera que, pouvant être forcé de quitter son foyer du jour au lendemain, le locataire est « soumis […] à la volonté […] d’un autre » alors que la liberté « suppose d’être soustrait à une telle subordination ». Dans des sociétés traversées par des rapports de force, bénéficier de cette forme de liberté ne peut reposer sur l’initiative, la chance ou la bonne fois des uns et des autres, mais bien sûr la construction d’institutions communes.
Liberté et institutions
Ainsi, pour les républicains, c’est la loi qui est source de liberté. Puisque, dans une authentique république, elle n’est soumise à l’arbitraire d’aucun maître ou monarque et qu’elle est susceptible d’être contestée par les citoyens, elle acquiert une légitimité justifiant d’éventuelles interférences. Dans ce contexte, un contrôle du prix des logements interférant dans les choix des propriétaires ne serait pas considéré comme une atteinte à la liberté, car il aurait sa source dans des institutions républicaines et contribuerait à la non-domination des locataires.
À l’inverse, les libéraux se méfient des institutions du fait de leur interférence dans les choix individuels. Ils considèrent plutôt celles-ci comme un mal nécessaire, afin d’éviter les atteintes à la liberté plus importantes que produirait un état de désordre social.
Cette divergence renvoie aux postulats plus profonds de ces deux courants. D’un côté, la pensée libérale s’est constituée au sein de la bourgeoisie occidentale émergente, témoignant d’une vision de la société où des individus naturellement libres négocient leurs relations et leurs échanges de gré à gré, en faisant abstraction des rapports de domination.
Le républicanisme, quant à lui, émerge dans la République romaine, dans un univers où l’esclavage était une pratique généralisée. Les Romains étaient protégés du statut d’esclave — et donc à la domination d’un maître — par la citoyenneté, c’est-à-dire un ensemble de droits et devoirs garantissant leur liberté et leur pouvoir de contestation. Dans cette optique, contrairement à la liberté libérale, la liberté républicaine n’est ni segmentée ni naturelle, mais bien relationnelle et politique : elle suppose un lien fort unissant les individus dans une communauté politique.
Laïcité et syndicalisme
L’opposition entre ces deux conceptions de la liberté est bien illustrée par le débat actuel sur le renforcement de la Loi sur la laïcité de l’État (extension des interdictions de signes religieux, interdiction éventuelle des prières de rue, etc.). Les tenants de la liberté libérale approchent la question d’un point de vue individuel : l’adhésion à un culte est un choix personnel, et en interdire certaines pratiques dans certains contextes relève d’une interférence disproportionnée de l’État.
Les républicains considèrent quant à eux les religions comme des institutions de pouvoir qui, laissées à elles-mêmes, cherchent toujours à dominer les individus et à s’ingérer dans les affaires publiques. Contrer ces dérives est l’objectif premier de la laïcité, en garantissant la liberté de conscience et en séparant politique et religions. En ce sens, au-delà des interprétations personnelles d’une pratique particulière, les républicains la considéreront dans son contexte plus large, celui d’un ensemble de tactiques d’occupation de l’espace public visant à renforcer la domination concrète ou symbolique d’un culte, ce dont la prise de contrôle de l’école Bedford par des éléments islamistes a témoigné de manière patente.
L’on constate ainsi, comme l’indique Pettit, que les républicains prônent « le fait de pouvoir faire des choix libres de toute domination, mais pas nécessairement le fait d’avoir la possibilité de choisir en tant que telle » (ne pas se voir imposer ou imposer une forme de domination religieuse), là où les libéraux valorisent plutôt « le fait de pouvoir faire des choix » en soi (par exemple, porter ou non un symbole religieux).
Cette seconde posture est prégnante chez les défenseurs de la loi 14 du gouvernement Legault, qui limite le droit de grève en étendant la notion de service essentiel et en donnant au gouvernement le pouvoir de forcer des arbitrages. Les libéraux considèrent les grèves d’abord comme des interférences pour l’accès des individus à certains services et donc une atteinte à leur liberté.
Une perspective républicaine soutient à l’inverse que dans les milieux de travail, seuls les syndicats (et dans une moindre mesure, le Code du travail) protègent un tant soit peu les travailleurs de la domination des directions d’entreprise, dont le pouvoir est plus autoritaire que démocratique. Dans cette optique, les interférences que pourraient entraîner certaines pratiques syndicales sont justifiées par la nécessité de garantir un minimum de liberté aux travailleurs par l’exercice d’un rapport de force.
L’indépendance comme non-domination
Rejoignant Pettit, l’historien Quentin Skinner rappelait qu’à chaque époque, les républicains ont soutenu qu’on « ne saurait être libre que dans un État libre ». La liberté du citoyen est inexistante sans le droit de contester les lois qui le régissent, et si ces lois devaient être imposées par une puissance étrangère, cette domination n’en serait que plus importante.
En ce sens, le projet de Constitution québécoise défendu par la Coalition avenir Québec (CAQ) n’est pas républicain. Écrit sans le concours d’une Assemblée constituante élue et n’étant pas appelé à être validé par référendum, il réduit le pouvoir de contestation des citoyens tout en s’inscrivant de surcroît dans un cadre constitutionnel canadien auquel les Québécoises et les Québécois n’ont pas donné leur appui. La CAQ reconduit ainsi la logique libérale qui était celle de Pierre Elliot Trudeau : garantir aux individus que les institutions interféreraient le moins possible dans leur choix, tout en les soumettant à la domination douce d’une loi fondamentale dont le contrôle leur échappe.
Ainsi, le débat sur l’indépendance du Québec est aussi un débat entre républicains et libéraux, entre liberté comme non-domination et liberté comme non-interférence. Dans cette optique, il est logique que les deux partis politiques les plus résolument fédéralistes, le Parti libéral du Québec et le PCQ, soient aussi ceux dont les orientations témoignent nettement d’une conception de la liberté comme non-interférence.
De même, le Parti Québécois (PQ) et Québec solidaire (QS), les deux partis indépendantistes, sont aussi les plus républicains, malgré quelques contradictions ou ambiguïtés (par exemple, la laïcité chez QS et le rapport au syndicalisme et aux modalités d’adoption d’une constitution québécoise au PQ). L’indépendance du Québec aurait effectivement la vertu de donner aux citoyens l’occasion d’adopter un cadre constitutionnel dans lequel ils seraient libres parce qu’ils seraient en mesure de le contrôler.
Cette question amène cependant à considérer un autre aspect essentiel du républicanisme, malheureusement resté dans l’angle mort de Pettit : le principe de souveraineté populaire, intégré à la tradition républicaine avec Rousseau et la Révolution française. La liberté négative consistant à ne pas être dominé y est complétée par la liberté positive de décider et d’agir. Dans cette optique, « maître chez nous » ne signifie pas seulement pour les citoyens le droit de contester, mais bien d’être souverains dans leur vie et dans leur pays.
Pour proposer un texte ou pour faire des commentaires et des suggestions, écrivez à Dave Noël à [email protected].


5 month_ago
48



























.jpg)






French (CA)