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Il y a des lumières dans la nuit. Des vigies qui nous obligent à éviter les raccourcis. De ces chercheuses qui, par leur travail, nomment le monde avec justesse et portent notre regard sur des lignes de faille que sans leurs feux on ne saurait voir si finement.
Elles sont opiniâtres et se sont fait un plumage de canard pour laisser passer sur leur dos une ribambelle de commentaires effarants qui se déversent, bon an mal an, à leurs propos sur les réseaux sociaux et parfois même dans les journaux ou à la radio. On mesure mal l’ampleur de ce phénomène envers celles qui décrient et combattent des mouvances passéistes qui semblent être nourries par quelques figures rétrogrades disposant d’espaces d’expressions étonnamment larges pour répandre dans notre collectivité des idées aussi dévastatrices que ringardes.
Parmi ces phares, il n’est pas possible de passer sous silence l’incontournable Martine Delvaux et son corpus de livres tous plus pertinents les uns que les autres.
Que ce soit Les filles en série, Le boys club ou Il faut beaucoup aimer les femmes qui pleurent, l’écrivaine pousse constamment sa plume pour élucider des mécanismes alarmants qui meuvent nos sociétés contemporaines. En traquant les mouvances à l’œuvre qui cherchent à instituer ces idéologies nauséabondes, cette battante oblige à la pensée critique. Elle agit comme révélatrice acharnée de mouvements sociaux qui détruisent le vivre-ensemble et combat sans relâche une toxicité qui cherche à s’installer dans tous les recoins de notre tissu social.
Bien qu’elle s’active à écrire et à publier à l’encre de force des livres, on peut aussi témoigner d’un travail magistral d’enquête qu’elle poursuit au jour le jour et qu’elle diffuse en ligne sur la page Instagram qu’elle anime. En publiant peu de commentaires, en surlignant seulement sur des captures d’écran d’articles et de chroniques les lignes les plus étonnantes de discours douteux et de raccourcis intellectuels, elle se rompt elle-même à une pratique individuelle et aiguë de vigilance. Cela afin que nous puissions ensemble mieux nous protéger de ces ruissellements insidieux de paroles et d’écrits renforçant des idées masculinistes, classistes, racistes ou transphobes déversées dans l’espace public.
Il s’agit d’un don de soi unique, d’une constance d’exigence individuelle et d’un relais continu de mises en garde d’une rare pertinence et d’une attention des plus soignée, voire délicate. Difficile de comprendre le prix intérieur qu’elle paie pour cet engagement. Il y a là une artiste qui a en elle une voix plus forte que l’effroi. Une voix qui témoigne d’une vocation qui dépasse largement la notion de militantisme. Nous sommes ici devant l’écriture et tout ce que cela comporte de responsabilités. C’est la main qui s’active guidée par les élans irrépressibles du cœur et la sagacité tenace de l’esprit qui refusent que nous soyons collectivement vaincus par la bêtise.
Il y a, en fait, de l’amour profond dans ce travail en ligne et dans cette littérature que certains qualifieraient « de combat ». Pour ma part, j’y vois plutôt une vaste affection pour autrui, un véritable besoin de couvrir les autres, de les mettre à l’abri d’un torrent insensé d’idées qui divisent et rabaissent, ou plutôt « médiocratisent » notre si précieuse pensée critique collective.
On attend avec impatience son nouvel opus, intitulé Divas, à paraître le 19 août prochain chez Héliotrope. Son descriptif donne fort à penser au courage des celles qui se sont, au fil du temps, débattues dans ce monde d’hommes pour émerger. À la fois insulte et piédestal, le titre laisse imaginer la complexité qu’il y a à être sur la place publique pour celles qui ouvrent la voie, font éclater le plafond de verre et portent ce besoin irrépressible de faire entendre.
« Il ne s’agit pas ici d’attraper les divas, toutes les divas, dans le but de les collectionner, d’en faire une encyclopédie ou un dictionnaire, de coller sur elles des connaissances exhaustives, un savoir universitaire, il ne s’agit pas de les épingler comme on le fait avec les papillons. Non, il s’agit simplement d’en choisir certaines, d’écouter leurs voix monter pour y puiser une leçon de création et d’ambition, en même temps que d’humanité et d’humilité. Ce livre est un geste d’amour à leur endroit, un salut final, une révérence pour les remercier de permettre à des femmes comme moi, tentées de se cacher dans la solitude et le silence pour échapper à la violence, de continuer à essayer, malgré tout, de parler », peut-on lire comme citation et avant-goût sur les différents sites qui annoncent sa parution.
L’adaptation performative au théâtre de son livre Pompières et pyromanes, par le Bureau de l’APA en 2023, avait donné à voir la potentialité scénique de son travail d’écriture. Parions que celle qui a consacré une vaste partie de sa vie à enseigner au Département d’études littéraires de l’Université du Québec à Montréal ainsi qu’à faire de la recherche à l’Institut de recherche et d’études féministes, trouvera à nouveau des acolytes pour créer de nouvelles voies de passages artistiques afin de déplier, sous plusieurs formes, sa pensée cruciale. Celle-ci agit comme un dôme contre la petitesse des discours qui renforcent des idées qu’on croyait ardemment décriées et combattues par les forces de la société civile et les pouvoirs publics depuis, entre autres, l’effroyable et terriblement glaçante ignominie de l’attentat antiféministe de Polytechnique.
Il y a beaucoup à faire. Il nous faut avoir le courage collectif de créer plus d’espaces importants pour nous laisser entendre et écouter ces voix salvatrices : ces phares — elles sont plusieurs, et rendons-leur hommage —, qui nous protègent de la tourmente des tempêtes d’abrutissement. Détrompez-vous : elles ne détestent pas les hommes. C’est tout le contraire : elles les aiment même jusqu’à refuser de les abandonner à la violence terrifiante de la simplification de la pensée.
Artiste multidisciplinaire, l’auteur travaille au théâtre à titre de metteur en scène et de performeur.


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