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Il est toujours cocasse de voir des admirateurs d'un artiste tourner casaque sitôt découvert un aspect déplaisant de sa personnalité. D'idole, il devient du jour au lendemain l'objet de tous les opprobres. L'amour, quand il est déçu, se transforme souvent en une haine des plus farouches et plus cet amour aura été pur et intense, plus le rejet suscité sera puissant et fort.
Ainsi de Morrissey. Véritable icône quand il chantait avec les Smiths (1982-1987), il a connu la disgrâce une fois sa carrière solo lancée, après s'être répandu en propos qui sentaient bon le nationalisme de bas étage, avec tout ce que cela peut supposer comme relents racistes ou populistes. Depuis, il est devenu la bête noire de toute une partie de la gauche, qui voit en lui l'image même du diable incarné. Pourtant, le chanteur britannique de 66 ans n'a pas changé. Et si ses disques ont varié en qualité et en intensité, il demeure un parolier hors pair et l'un des chanteurs les plus éclairés de sa génération, le dernier des monstres sacrés.
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Alors quoi, m'interroge-je faussement, faudrait-il boycotter Morrissey parce qu'il est ceci ou cela, qu'il s'acoquine avec une droite qui sent bon les extrêmes, qu'il tient des propos outranciers ou polémiques? Avec la plus grande des véhémences, je m'y refuse. Ou dit autrement, je me contrefous des opinions politiques de Morrissey. Elles sont ce qu'elles sont, je ne les partage en rien. Mais si fort soit mon désaccord avec ces opinions, elles ne m'empêcheront pas d'écouter sa musique ou d'assister à un de ses concerts.
La vie est bien trop courte pour s'embarrasser de polémiques pareilles. Morrissey n'est ni Joseph Goebbels ni David Duke. Il a des opinions tranchées sur l'immigration? Grand bien lui fasse! Il se lamente du multiculturalisme et de son incidence jugée néfaste sur la société britannique? Et alors?! Si je commençais à boycotter tous les chanteurs, écrivains, peintres, musiciens et artistes en tout genre dont les opinions me révulsent ou sont contraires à mes valeurs, ma vie serait un enfer dans lequel je passerais mes journées à écouter l'intégralité de la discographie de Nana Mouskouri.
Ma tolérance a bien évidemment des limites. Ce n'est pas pour rien si je me suis toujours interdit de lire les écrits de Louis-Ferdinand Céline. Il existe un seuil à partir duquel j'estime que je ne puis plus en conscience écouter ou lire telle ou telle œuvre. Lorsqu'elle véhicule dans toute sa volubile monstruosité une idéologie à l'abjection avérée. Quand l'accomplissement artistique cesse d'être un reflet de la sensibilité pour devenir un support à des discours haineux.
Hormis quelques chansons tendancieuses, rien de tout cela chez Morrissey. Et quand il s'y essaie, il demeure dans la limite du raisonnable. Dans son quatorzième album solo, Make-Up Is a Lie (sorti le 6 mars 2026), l'un des morceaux intitulé «Notre-Dame» laisse penser que l'incendie de la cathédrale parisienne ne fut pas le fruit du hasard, mais d'une intention délibérée. Ce n'est pas flamboyant, sans être non plus le scandale du siècle. Je n'ai pas l'âme d'un commissaire politique. Je ne vais pas aller soupeser chaque parole pour savoir si elle répond à la déclaration des droits de la personne.
C'est une maladie de la gauche de vouloir absolument que tout le monde lui ressemble ou pense comme elle. C'est entendu: Morrissey n'est probablement pas de gauche. Puis-je savoir en quoi cela m'interdit de goûter à ces chansons dont quelques-unes des plus réussies figurent sur ce dernier album, comme l'émouvant «Lester Bangs», l'entêtant «Boulevard», le sardonique «Kerching Kerching» ou encore le somptueux et déjà classique «The Monsters of Pig Alley»?
On y retrouve à la fois l'acidité de l'humour de Morrissey, son sarcasme, sa manière bien à lui de régler ses comptes, son hostilité à la modernité et à ses modes déshumanisantes, sa quête éperdue d'authenticité, d'amour… Oui, d'amour, tant il est vrai que le chanteur mancunien ressemble parfois à un misanthrope prompt à aimer l'humanité sans particulièrement apprécier son prochain.
Il faut continuer à aimer Morrissey, malgré ses provocations et ses outrances. Il faut l'aimer dans la candeur d'une passion qui ne veut pas mourir. Il faut l'aimer pour tout ce qu'il nous a donné et apporté. Il faut l'aimer comme on aime toute sa vie son premier amour, lucide sur ce qu'il a pu devenir, mais résolu à le garder intact dans notre mémoire. Il faut l'aimer pour ce qu'il a été et pour ce qu'il est encore aujourd'hui, un chanteur à la voix indémodable, capable du pire comme du meilleur.
Il faut aimer son dernier album pour ces quelques chansons qui, le temps d'un instant, renouent avec la grâce et la délicatesse d'antan, ces envolées lyriques à la mélancolie légère où Morrissey réapparaît au meilleur de sa forme, tel un crooner sans concession qui n'entend rien céder aux canons de son époque. Morrissey ne triche pas. Son dernier disque est ainsi à son image: entier, corrosif, élégiaque et d'une beauté chaotique.
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