Ouvrez n’importe quel vieil album de famille datant de la fin du 19e ou du début du 20e siècle. L’expérience est toujours un peu déconcertante. Qu’il s’agisse d’un mariage, d’une réunion de famille ou d’un portrait individuel, les visages qui vous fixent sont graves, fermés, parfois même franchement inquiétants. Pas l’ombre d’un sourire. Pour expliquer cette austérité collective, on dégaine souvent l’argument technique : « Ils devaient rester immobiles pendant 15 minutes, c’était impossible de garder le sourire ! » C’est une légende urbaine tenace. En réalité, dès les années 1870, la technologie permettait déjà des prises de vue rapides. Si vos aïeux ne souriaient pas, ce n’est pas parce qu’ils ne le pouvaient pas, mais parce qu’ils ne le voulaient surtout pas.
Le mythe de la « statue de cire »
Il est vrai qu’aux tout premiers balbutiements de la photographie, avec le daguerréotype des années 1840, les temps d’exposition pouvaient être longs. Mais la technologie a évolué à une vitesse fulgurante. Dès la fin du 19e siècle, grâce aux plaques au gélatino-bromure d’argent, le temps de pose était descendu à quelques secondes seulement.
N’importe qui est capable de sourire pendant trois ou quatre secondes. Si le temps de pose était la seule contrainte, nous verrions au moins de légers sourires ou des visages détendus. Or, nous voyons des masques de marbre. La raison de cette rigidité n’est pas technique, elle est profondément culturelle. Pour comprendre, il faut se glisser dans la tête d’un bourgeois de 1880 : pour lui, la photographie n’est pas un loisir, c’est une cérémonie.
Le sourire, marqueur de la folie et de la bêtise
À cette époque, se faire tirer le portrait est un événement rare, coûteux et solennel, qui n’arrive parfois qu’une seule fois dans une vie. Le modèle culturel de référence reste la peinture classique. Promenez-vous dans un musée : les rois, les généraux, les penseurs et les saints ne sourient jamais.
Dans les codes sociaux victoriens, le contrôle du visage est le reflet du contrôle de l’âme. Le sourire large, celui qui retrousse les lèvres et dévoile les dents, possède une connotation extrêmement négative, voire vulgaire. Dans l’iconographie de l’époque, ceux qui montrent leurs dents sont les ivrognes, les fous internés dans les asiles, les enfants mal élevés ou les acteurs de théâtre (une profession alors jugée moralement douteuse). Sourire, c’est perdre sa contenance. Pour une personne respectable, avoir l’air sérieux n’est pas un signe de tristesse, mais une preuve de caractère et de moralité.
Crédit : lawcain
L’immortalité ne supporte pas la niaiserie
Il y a aussi une dimension temporelle. La photographie était perçue comme un ticket pour l’éternité, un document destiné aux générations futures (c’est-à-dire vous). L’écrivain Mark Twain, immense célébrité de son temps et grand consommateur de photos, a résumé cet état d’esprit avec son humour habituel dans une lettre : « Une photographie est un document très important, et il n’y a rien de plus damnant pour la postérité qu’un sourire idiot et niais figé pour toujours. »
On ne voulait pas capturer un instant éphémère de joie (un « moment »), mais l’essence durable de sa personnalité (une « identité »). À cette exigence morale s’ajoutait, il faut l’avouer, une raison plus pragmatique et moins glamour : l’hygiène dentaire du 19e siècle était catastrophique. Garder la bouche fermée était aussi une excellente stratégie pour dissimuler des dents gâtées ou manquantes, à une époque où la dentisterie relevait encore souvent de l’arrachage pur et simple.
Kodak et l’invention du bonheur obligatoire
Comment sommes-nous passés de ces visages de pierre à l’injonction tyrannique du « Cheese » ? Le coupable est le marketing. Au début du 20e siècle, la firme Kodak lance ses premiers appareils portatifs accessibles au grand public. Leur modèle économique change : ils ne vendent plus des portraits d’art, ils veulent vendre de la pellicule en masse.
Pour cela, Kodak devait changer la fonction même de la photo. Elle ne devait plus servir à prouver son statut social, mais à documenter la vie quotidienne, les vacances et les fêtes. À travers des campagnes de publicité massives inondant les journaux, Kodak a montré des « gens normaux » en train de rire et de s’amuser. Ils ont littéralement éduqué le regard du public. En associant la photographie au bonheur familial et à l’instantanéité, ils ont inversé la norme sociale en quelques décennies. Aujourd’hui, ne pas sourire sur une photo de vacances est devenu aussi suspect que de sourire l’était en 1880.


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