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À l'aide d'une aiguille, Virginia Urquizu pique le doigt d'une femme âgée de 70 ans et recueille son sang sur un petit bout de carton. "Nous vous contacterons si nous trouvons quelque chose", ajoute cette membre de l'Equipo Antropológico Argentino Forense (EAAF), un organisme qui œuvre à l'identification des disparus de la dictature de Jorge Rafael Videla (1976-1983). Depuis sa création en 1986, cet organisme a retrouvé les corps de 1 664 desaparecidos et permis d'en identifier 860.
Les locaux de l'EAAF sont situés au sein de l'enceinte de l'ex-Esma, à Buenos Aires. L'ancienne école de la marine, qui a servi de centre de détention clandestin pendant la dictature, est aujourd'hui un lieu de mémoire, déclaré patrimoine mondial de l'Unesco en 2024.
Les politiques mémorielles prises pour cible
Ce 19 mars, Alicia Mabel Ryan a décidé de fournir ses données ADN à l'EAAF afin de relancer les recherches de son père, un ouvrier qui travaillait dans une imprimerie, enlevé par les militaires le 7 avril 1976. Cinquante ans après les faits, le souvenir de sa disparition demeure vivace. "Il était 2 h du matin. Les militaires ont frappé à la porte. J'étais pétrifiée. Ils nous ont ligotées, ma mère et moi, et nous ont enfermées dans une pièce. Deux ou trois heures plus tard, quand nous sommes sorties, mon père n'était plus là", raconte Alicia Ryan.
Alors que l'Argentine s'apprête à commémorer les 50 ans du coup d'État du 24 mars 1976, elle exprime sa "douleur" face au "contexte politique actuel".
En Argentine, la violente croisade de Javier Milei contre le pape François : "Un Jésuite qui promeut le communisme"Depuis deux ans, le gouvernement Milei a en effet engagé un travail de sape des politiques de mémoire et de justice mises en place depuis la transition démocratique.
Les organismes gouvernementaux dédiés aux droits humains et à la mémoire de la dictature ont vu leurs budgets drastiquement réduits et ont fait face à des licenciements massifs. Les "Grands-Mères de la place de Mai", qui recherchent inlassablement les centaines de bébés volés sous la dictature, désormais privées de subvention de l'État, ont perdu 90 % de leurs ressources.
Milei veut réécrire l'histoire
Le gouvernement a en outre démantelé l'équipe d'archivistes des forces armées, qualifiée de "groupe de persécution et maccarthysme", qui jouait pourtant un rôle clé lors des procès pour crimes contre l'humanité. Ces derniers, toujours en cours, ont abouti à la condamnation de 1 231 personnes.
En parallèle, le président Milei a multiplié les déclarations remettant en cause le consensus historique sur la dictature, qualifiant le chiffre de 30 000 disparus d'" invention" des organismes de droits humains. Mais en réalité si le chiffre exact n'est pas connu, c'est d'abord en raison du "pacte du silence" des militaires incriminés.
En 2024, six députés du parti présidentiel ont rendu visite à plusieurs militaires condamnés pour crimes contre l'humanité à la prison d'Ezeiza, les qualifiant de "héros de la patrie". En mai 2025, 19 d'entre eux ont été transférés vers un lieu de détention bien plus confortable, situé sur un camp militaire près de Buenos Aires.
"Délit d'adulte, peine d'adulte" : l'Argentine abaisse l'âge de la responsabilité pénale à 14 ansPour l'heure, le travail de l'EAAF n'a pour sa part pas été entravé par les politiques de Javier Milei. Nuri Quinteiro, coordinatrice du pôle "identification" à l'EAAF, range dans de longs tiroirs métalliques des enveloppes en kraft : les échantillons de sang, très nombreux, envoyés ces derniers jours par des personnes cherchant un membre de leur famille. "Nous sommes souvent débordées à l'approche du 24 mars, mais cette année, c'est particulier", reconnaît-elle.
Nuri Quinteiro, coordinatrice du pôle "identification" à l'EAAF ordonne les échantillons de sang, très nombreux, envoyés ces derniers jours par des personnes cherchant un membre de leur famille disparu sous la dictature. ©Louise André Williams"Mon papa est revenu"
La biologiste fait référence à l'identification retentissante de douze personnes à "La Perla", l'un des principaux centres clandestins de détention de la dictature, situé à Córdoba, une province du centre du pays, où auraient été séquestrées environ 3 000 personnes.
Les fouilles sur ce site de plus de 14 000 hectares ont débuté en 2004. Pendant onze ans, les recherches des anthropologues n'ont rien donné, jusqu'à ce qu'en 2015 quelques fragments osseux calcinés apparaissent, appartenant à quatre étudiants disparus en 1975.
S'ensuit une autre décennie de recherches infructueuses. "Nous savions que plusieurs détenus avaient quitté leurs cellules et n'y étaient jamais revenus. Plusieurs témoins parlaient aussi de fosses communes, mais on n'avait aucune idée de l'endroit où se trouvaient leurs corps", explique Analía González Simonetto, coordinatrice du laboratoire de l'EAAF.
Mais en 2025, les géologues collaborant avec l'EAAF ont fait une découverte décisive : une photographie aérienne de La Perla datant de 1979 prouve qu'une quantité de terre avait été remuée à l'aide de machines, confirmant ainsi leurs craintes : l'armée avait déplacé les corps.
En décembre dernier, les scientifiques ont donc lancé une campagne de fouilles sur la zone en question et, au bout de quelques jours, de minuscules fragments osseux ont émergé de la terre. Grâce aux données génétiques fournies par les familles, l'EAAF a pu restituer l'identité de douze personnes disparues, dont les descendants se sont exprimés lors d'une conférence de presse bouleversante à Córdoba, ce 18 mars.
"Mon papa est revenu. Je n'aurai plus à faire le tour de la place avec ma pancarte", a déclaré, la voix étranglée par l'émotion, le fils de José Nicolás Brizuela, avocat arrêté en 1977. Le fils de Jorge Valverde Suárez, séquestré peu après le coup d'État, a pour sa part témoigné de sa "gratitude éternelle envers les anthropologues légistes, qui apportent de la lumière au milieu de tant d'obscurité".
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