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De l’Italie cet hiver, on passe en Europe de l’Est ce printemps : la Compagnie canadienne d’opéra (COC) montre non pas deux, mais trois œuvres : Le Château de Barbe Bleue de Béla Bartók (1918), Erwartung d’Arnold Schönberg et Werther de Jules Massenet (1892).
Les deux premières sont des pièces en un acte et ont été mises en scène par Robert Lepage en 1993. Elles sont présentées successivement à la suite l’une de l’autre, partageant le même cadre scénographique. Elles n’avaient plus été montrées au COC depuis 2015. Il est plutôt rare que des spectacles vieillissent bien, mais, malgré les trois décennies qui nous séparent de leur création, la production reste une réussite.
Plongée dans la noirceur
Le Château de Barbe Bleue commence par le mariage de Judith (Karen Cargill) avec Barbe Bleue (Christian Van Horn). Malgré les nombreux avertissements de son entourage, elle a décidé de se marier avec le duc par amour. Une fois dans le château de son époux, elle se retrouve face à sept portes verrouillées. Sa curiosité la pousse à demander à son mari de les ouvrir l’une après l’autre, malgré les réticences de celui-ci. Elle finit par découvrir sa vraie nature contre laquelle il l’a mise en garde et, comme dans le conte de Charles Perrault, elle connaîtra le même destin que les épouses précédentes.
Le plateau est orné d’un grand cadre doré, soulignant la noirceur absolue du château dans lequel sont enfermés Judith et le duc. Chaque porte qui s’ouvre vient avec ses effets de lumière, rendant la mise en scène un peu répétitive : ce qu’il y a à l’intérieur de chacune des pièces n’est pas montré, seulement décrit par les protagonistes. En organisant le déroulement comme une variation, Robert Lepage suit le livret, mais il prépare le spectateur à une image finale absolument saisissante où se mêlent le sang des précédentes épouses et l’eau de leurs larmes.
Le metteur en scène québécois a recours à des acteurs muets pour composer un environnement mouvant autour des chanteurs, venant casser la nécessaire immobilité de ces derniers, dont les corps sont souvent tout entiers voués au chant.
On retrouve les comédiens dans Erwartung, récit d’une femme qui attend son amant. Ce solo d’une quarantaine de minutes est assuré par Anna Gabler, dont la prouesse vocale est à la hauteur du rôle. C’est une femme enfermée dans un asile psychiatrique qui tente de comprendre ce qu’elle fait là. Encore plus macabre que la précédente, l’ambiance produit l’effet escompté : peur et douleur pour le personnage. Le huis clos est si puissant que la fin vient nous libérer.
Ces mises en scène, qui sont le prolongement l’une de l’autre, soulignent toute la modernité et le génie des compositions de Bartók et de Schönberg. Deux visionnaires en leur temps, comme l’est Robert Lepage aujourd’hui.
Romantisme exacerbé
L’autre soirée à l’affiche du Centre Four Seasons pour les arts de la scène met en vedette le héros romantique par excellence : Werther de Jules Massenet, inspiré du roman épistolaire de Goethe, Les Souffrances du jeune Werther.
Après La Reine-Garçon en 2025, cette nouvelle création illustre la bonne entente entre les principales maisons d’art lyrique au pays : Werther sera à l’Opéra de Montréal en novembre 2026 et prochainement à celui de Vancouver, les trois organismes étant coproducteurs.
La mise en scène d’Alain Gauthier est beaucoup plus classique que celle de Robert Lepage. Il respecte le livret et construit un espace qui se situe d’abord à travers un XIXe siècle bucolique, puis qui se resserre au fur et à mesure que le drame avance dans la deuxième partie.
Werther (Russell Thomas) est amoureux de Charlotte (Victoria Karkacheva), mais celle-ci est promise à Albert (Gordon Bintner). Par respect pour son époux légitime, Charlotte coupe tout espoir à Werther de pouvoir l’aimer un jour, ce qui conduit au suicide de ce dernier, au grand dam de Charlotte qui était amoureuse de lui.
L’œuvre de Massenet est assez peu jouée à Toronto. La dernière production au COC date de 1992. La musique est plus complexe que les grands opéras italiens de la même époque et laisse moins de place aux airs grandioses, même si les deux protagonistes ont des voix à la hauteur de l’exigence attendue. Russell Thomas est magnifique de prestance et porte le désespoir avec ce qu’il faut d’exagération pour un grand opéra.
C’est sur ce contraste que s’achève la saison 2025-2026 de l’Opéra de Toronto. La rentrée se fera à la fin du mois de septembre avec deux classiques : La Traviata de Verdi et Così fan tutte de Mozart, dans une reprise de la mise en scène d’Atom Egoyan.
Le Château de Barbe Bleue de Béla Bartók et Erwartung d’Arnold Schönberg, mise en scène de Robert Lepage et Werther de Jules Massenet, mise en scène d’Alain Gauthier. Présentés par le COC au Centre Four Seasons pour les arts de la scène de Toronto jusqu’au 23 mai 2026. Surtitres en français et en anglais.


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