Un mètre carré. C’est la surface qu’occupait Caulerpa taxifolia sous les fenêtres du Musée océanographique de Monaco en 1984, année où cette algue tropicale s’est retrouvée accidentellement dans la Méditerranée. Treize ans plus tard, en 1997, elle recouvrait 4 630 hectares de fonds marins répartis sur cinq pays et 81 kilomètres de côtes, selon le rapport de référence publié par le laboratoire Environnement marin littoral de l’université de Nice-Sophia Antipolis. De quoi transformer une simple négligence d’aquarium en l’une des invasions biologiques marines les plus documentées d’Europe.
À retenir
- Un centimètre carré devient 4 630 hectares : la progression spectaculaire d’une invasion marine en 13 ans
- Pourquoi une algue tropicale censée mourir en hiver a non seulement survécu mais prospéré en Méditerranée
- L’ADN révèle un secret bien gardé : ce n’était pas une mutation locale mais une fuite d’aquarium depuis l’Australie
Sommaire
- Une algue tropicale qui n’aurait jamais dû survivre
- Le mystère de l’origine, enfin résolu par la génétique
- Une algue toxique qui a changé les fonds marins
Une algue tropicale qui n’aurait jamais dû survivre
Sur le papier, l’histoire n’avait aucun sens. Caulerpa taxifolia pousse naturellement dans les eaux chaudes des Caraïbes, du golfe de Guinée, de la mer Rouge ou des côtes tropicales australiennes. Rien ne la prédisposait à coloniser une mer tempérée où l’eau descend régulièrement sous les 15°C l’hiver. Pourtant, dès son apparition au pied du musée monégasque, la colonie a résisté à des températures hivernales oscillant entre 11 et 13°C, selon les relevés effectués par les scientifiques niçois qui ont suivi le phénomène dès 1989.
La progression a été spectaculaire. D’un mètre carré en 1984, la tache verte est passée à un hectare en 1989. Trois ans plus tard, des plongeurs la repéraient à Cap Martin, à trois kilomètres de Monaco, puis jusqu’à 150 kilomètres de là, près de Toulon. Le biologiste Alexandre Meinesz, professeur à l’université de Nice, avait donné l’alerte dès 1989 en signalant la prolifération aux autorités françaises et monégasques. Mais le mal était déjà fait : cette algue se reproduit uniquement par bouturage végétatif, sans phase sexuée, ce qui signifie qu’un simple fragment arraché par une ancre ou un filet de pêche suffit à fonder une nouvelle colonie ailleurs.
Le mystère de l’origine, enfin résolu par la génétique
Pendant plus d’une décennie, une querelle scientifique a opposé deux camps. D’un côté, l’équipe du musée monégasque défendait l’idée d’une caulerpe méditerranéenne banale, simplement métamorphosée par les conditions locales. Un partisan de cette thèse allait jusqu’à évoquer une algue de la mer Rouge qui aurait migré seule sur 4 000 kilomètres avant de s’installer à Monaco, une hypothèse qui a fini par lui valoir le surnom ironique de « Caulerpa Godzilla » chez certains observateurs, tant elle semblait relever de la science-fiction.
La réponse est venue du laboratoire, pas de l’océan. En 1998, deux études génétiques indépendantes, l’une suisse et l’autre néerlandaise, ont mis fin au débat. Des chercheurs de l’université de Genève, Olivier Jousson et Jan Pawlowski, ont comparé les séquences ADN d’échantillons prélevés dans les aquariums publics à celles récoltées en Méditerranée. Le résultat était sans équivoque : la comparaison des séquences ADN a révélé une identité génétique parfaite entre toutes les taxifoliae prélevées en aquarium et en Méditerranée. l’algue méditerranéenne n’était pas une mutante locale, mais bien une évasion pure et simple.
Cette découverte a permis de reconstituer toute la filiation de la souche. Selon l’Encyclopédie Universalis, l’origine de Caulerpa taxifolia a pu être reconstituée : elle a été récoltée par des aquariologistes au début des années 1960 dans une baie tempérée de la côte ouest de l’Australie, avant d’être cultivée en France, à Nancy, puis à Monaco au début des années 1980. Une équipe de l’université de Southampton a confirmé ce lien de parenté australien par des empreintes ADN, établissant que la souche aquariophile partageait une proximité génétique étroite avec une population sauvage australienne. Le zoo de Stuttgart, en Allemagne, aurait aussi joué un rôle dans la sélection d’une variété capable de tolérer des eaux plus fraîches que sa version tropicale d’origine, avant qu’elle ne transite vers les aquariums français et monégasques.
Une algue toxique qui a changé les fonds marins
Ce qui rend Caulerpa taxifolia particulièrement redoutable, ce n’est pas seulement sa vitesse de propagation. C’est aussi sa toxicité, qui la protège des herbivores marins censés réguler naturellement les populations d’algues. Sans prédateur, elle forme des tapis denses et continus qui étouffent les herbiers de posidonie, ces prairies sous-marines pourtant classées habitats prioritaires en Europe. Le Global Invasive Species Database de l’UICN résume la situation sans détour : cette algue forme des monocultures denses qui empêchent l’installation d’algues indigènes et excluent presque toute vie marine, avec des conséquences directes sur l’activité des pêcheurs locaux.
À son apogée, dans les années 2000, l’algue avait dépassé les 13 000 hectares selon les estimations de l’UICN, essaimant de la France jusqu’à la Croatie et la Turquie. La bonne nouvelle, c’est que la dynamique s’est finalement essoufflée : les campagnes de sensibilisation auprès des plaisanciers et des pêcheurs, invités à ne pas transporter de fragments accrochés aux ancres, ont ralenti la dissémination à longue distance à partir du milieu des années 2000. Sur certains tronçons du littoral français, l’algue a même quasiment disparu depuis 2015, remplacée localement par d’autres espèces de caulerpes, comme Caulerpa cylindracea, elle aussi invasive mais d’origine différente.
Reste une question qui dépasse le seul cas monégasque : combien d’autres espèces décoratives, sélectionnées en laboratoire pour résister au froid ou à la pollution, dorment aujourd’hui dans des bacs d’aquarium en attendant une simple vidange malheureuse ? La Californie en a fait l’expérience en 2000, avec une population de Caulerpa taxifolia détectée dans une lagune de Carlsbad et éradiquée au prix de sept millions de dollars. Monaco, lui, continue d’assumer son rôle involontaire de point de départ d’une des invasions biologiques marines les mieux documentées de la planète.
Sources : gisposidonie.osupytheas.fr | cisr.ucr.edu


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