Imaginer un char d’assaut blindé conçu par l’un des plus grands génies de l’Histoire, puis découvrir qu’il n’a jamais pu avancer d’un centimètre : voilà le paradoxe que cache un dessin vieux de plus de cinq siècles. Léonard de Vinci y a glissé un détail technique qui intrigue encore historiens et ingénieurs.
À retenir
- Vers 1487, Léonard de Vinci dessine pour Ludovic Sforza un char blindé actionné par huit hommes via un système de manivelles et d'engrenages.
- Les engrenages reliant roues avant et arrière sont disposés en sens inversé, ce qui bloquerait totalement le char sur le plan original.
- En 2009, une reconstitution télévisée a corrigé l'ordre des engrenages et fait rouler le véhicule, confirmant l'hypothèse d'une erreur volontaire de Léonard pour protéger son invention.
Un char à manivelle qui n’aurait jamais pu rouler
Nous sommes vers 1487. Léonard de Vinci travaille alors sous le patronage de Ludovic Sforza, duc de Milan, qui l’emploie notamment pour imaginer des machines de guerre. C’est dans ce contexte qu’il esquisse à la plume et à l’encre brune un étrange véhicule blindé en forme de carapace, destiné à semer la terreur sur un champ de bataille.
Le dessin est aujourd’hui conservé au British Museum, sous le numéro d’inventaire 1860,0616.99. La feuille montre plusieurs études de machines de type char, dont une version tirée par des chevaux et équipée de faux rotatives à l’avant. Un croquis redoutable sur le papier, pensé pour semer la panique dans les rangs ennemis.
Léonard avait d’ailleurs envisagé d’utiliser la force de chevaux pour faire avancer l’engin. Il a finalement abandonné cette piste, redoutant que les animaux ne s’affolent une fois enfermés dans cet espace confiné et blindé. Une crainte assez logique quand on imagine le vacarme et l’obscurité régnant à l’intérieur d’une telle coque.
La solution retenue repose finalement sur la force humaine. Selon la fiche de référence française consacrée à cette invention, huit hommes placés à l’intérieur du char devaient actionner un système de manivelles relié par engrenages aux quatre roues. Un principe ingénieux, sur le papier du moins.
Le détail des engrenages qui trahit Léonard de Vinci
C’est en étudiant précisément le mécanisme que le problème apparaît. Sur le plan, les engrenages reliant les roues avant à celles de l’arrière sont disposés dans un ordre inversé. Résultat concret : les roues avant et les roues arrière tourneraient en sens opposé l’une par rapport à l’autre.
Imaginez pousser une voiture dont les roues de devant voudraient avancer pendant que celles de derrière chercheraient à reculer. L’engin resterait purement et simplement bloqué sur place, quelle que soit l’énergie déployée par les huit hommes chargés d’actionner la manivelle.
Un article publié par The Conversation en 2025 cite justement ce cas parmi les projets de Léonard qui ne fonctionnent pas lorsqu’on tente de les reconstituer à l’identique. Le chercheur signant ce texte pointe précisément les engrenages du char d’assaut, qui feraient tourner les roues avant et arrière en sens contraire.
Le musée américain The Henry Ford va dans le même sens. Son analyse ajoute même un second obstacle : la machine aurait été bien trop lourde pour être mise en mouvement par seulement huit hommes, même avec un système d’engrenages correctement agencé.
Pourquoi certains historiens parlent d’un sabotage volontaire
Face à une erreur aussi flagrante, difficile de croire qu’elle soit simplement due à un moment d’inattention. Léonard de Vinci était un dessinateur technique d’une précision redoutable, capable de représenter des mécanismes bien plus complexes sans se tromper. Cela interroge forcément.
Sur le dessin conservé au British Museum, l’agencement des engrenages bloque effectivement le char mû à la manivelle. Une partie des historiens y voit une erreur volontaire, pensée comme une protection contre le vol de l’invention ou son utilisation détournée par un rival peu scrupuleux.
Ce rapprochement n’a rien d’anodin. Léonard pratiquait régulièrement l’écriture en miroir dans ses carnets, rendant ses notes difficiles à déchiffrer pour un regard non averti. Glisser une erreur technique dans un plan militaire s’inscrirait dans la même logique de protection de ses idées.
La preuve que le défaut n’avait rien d’insurmontable est venue bien plus tard. Dans le documentaire Les Machines de Léonard de Vinci, diffusé en 2009, une équipe d’ingénieurs et d’artisans a reconstruit le char blindé en corrigeant simplement l’ordre des engrenages. Le véhicule a alors roulé sans difficulté.
Cette affaire illustre à merveille la personnalité de Léonard de Vinci, aussi brillant ingénieur que stratège méfiant. Pour les passionnés qui veulent approfondir ce genre de mystère, la plateforme Leonardotheka, lancée récemment après dix ans de travail entre le Museo Galileo de Florence, le Royal Collection Trust, la Biblioteca Ambrosiana et la Biblioteca Leonardiana, réunit désormais une grande partie de ses écrits et dessins en libre consultation.
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