On imagine souvent qu’envoyer un signal vers les étoiles revient à viser une cible fixe, comme on enverrait une lettre à une adresse connue. C’est faux. En 1974, l’observatoire d’Arecibo a pointé l’amas M13 en sachant que ce dernier se serait déplacé bien avant l’arrivée du message, prévue dans environ 25 000 ans.
À retenir
- Le message, conçu par Frank Drake avec la contribution de Carl Sagan, tient en 1 679 bits organisables en une grille de 73 lignes sur 23 colonnes représentant des informations sur l'humanité et la Terre
- Malgré le mouvement propre de l'amas M13, les calculs montrent que le signal devrait tout de même arriver à proximité de son centre vers l'an 25974
- Le radiotélescope d'Arecibo, qui a émis ce message, s'est effondré en 2020 et ne sera pas reconstruit selon l'annonce de la National Science Foundation en 2022
Un télégramme pour les étoiles : pourquoi Arecibo a choisi M13
Le 16 novembre 1974, l’observatoire d’Arecibo, à Porto Rico, organise une cérémonie pour célébrer la remise à niveau de son immense antenne de 305 mètres de diamètre. Pour marquer l’événement, l’équipe scientifique décide d’émettre un message radio vers l’espace. Ce que les invités entendent ce jour-là n’a rien de spectaculaire : une succession de deux tonalités pendant près de trois minutes, soit 168 secondes exactement.
Derrière cette apparente simplicité se cache un message soigneusement construit, conçu par une équipe dirigée par Frank Drake, avec la participation de Carl Sagan. La cible retenue n’est pas choisie au hasard. L’antenne d’Arecibo, fixe par nature, ne peut viser que ce qui passe au-dessus d’elle. Ce jour-là, à 13 heures, c’est l’amas globulaire M13 qui occupait cette position dans le ciel, offrant une fenêtre de tir idéale.
M13 présentait un autre avantage de taille, si l’on peut dire : il s’agit d’un amas particulièrement vaste, regroupant plusieurs centaines de milliers d’étoiles. Statistiquement, les chances qu’un système planétaire s’y trouve augmentaient donc, du moins sur le papier. La transmission s’est faite à une fréquence de 2 380 mégahertz, avec une largeur de bande effective d’à peine 10 hertz, et une puissance d’émission de 450 kilowatts.
Ramenée à une diffusion omnidirectionnelle, cette puissance équivalait à 20 000 milliards de watts. Autrement dit, n’importe quelle antenne comparable à celle d’Arecibo, placée n’importe où dans la Galaxie, aurait pu détecter ce signal. Un geste technique modeste en apparence, mais capable de porter extrêmement loin.
1 679 bits pour résumer l’humanité : ce que décode le message
Le message tient en 1 679 bits, soit environ 210 octets, une taille dérisoire comparée aux fichiers que l’on échange aujourd’hui en une seconde. Ce chiffre n’a pourtant rien d’arbitraire : 1 679 est le produit de deux nombres premiers, 73 et 23. L’idée est astucieuse. Une intelligence extraterrestre capable de décoder un signal radio devrait logiquement comprendre qu’il faut organiser ces bits en une grille de 73 lignes sur 23 colonnes, seule disposition rectangulaire possible avec ce total.
Une fois assemblée sous cette forme, la grille fait apparaître une image. On y trouve les nombres de 1 à 10 écrits en binaire, la formule chimique de l’ADN, une silhouette humaine stylisée, un schéma du système solaire mettant en évidence la Terre, et un dessin simplifié du radiotélescope d’Arecibo lui-même. Une carte de visite cosmique, en somme, condensant quelques repères essentiels sur notre espèce et notre position dans l’espace.
Les bits ont été émis par décalage de fréquence, au rythme de 10 bits par seconde, ce qui explique la durée de l’émission. Si Frank Drake avait sollicité des étudiants de troisième cycle de l’université Cornell pour l’aider à composer ce message, l’un d’eux, Richard Isaacman, a plus tard affirmé que 90 % du contenu final revenait à Drake seul, alors âgé de 44 ans. Carl Sagan, de son côté, a surtout contribué à populariser la démarche auprès du grand public.
Une cible qui aura bougé : le paradoxe d’un message sans destinataire fixe
Voici le paradoxe au cœur de cette expérience. M13 se trouve à environ 25 000 années-lumière de la Terre, ce qui signifie que le message, voyageant à la vitesse de la lumière, mettra environ 25 000 ans à parcourir cette distance. Les estimations situent son arrivée dans la région de l’amas vers l’an 25974. Autant dire que personne, à Arecibo, n’a jamais imaginé recevoir une réponse de son vivant.
Le problème, c’est que les amas d’étoiles ne restent pas immobiles. M13 possède un mouvement propre, certes faible, mais bien réel. Au moment où le signal atteindra la zone visée, l’amas aura légèrement changé de position par rapport à sa trajectoire actuelle. Les calculs montrent toutefois que ce déplacement reste suffisamment modeste pour que le message arrive malgré tout à proximité du centre de l’amas, sans le manquer complètement.
L’observatoire d’où est parti ce signal n’existe d’ailleurs plus. Le radiotélescope de 305 mètres s’est effondré en 2020, et la National Science Foundation américaine a annoncé en octobre 2022 qu’elle ne le reconstruirait pas. Le site a cessé d’être un observatoire actif après six décennies de service, avant que quatre institutions reprennent sa gestion pour en faire un centre éducatif. Le message, lui, continue son voyage, indifférent au sort de l’antenne qui l’a propulsé.
Cette idée d’envoyer un signal vers l’inconnu n’a d’ailleurs rien d’un épisode isolé. Le 31 mai 2025, l’Agence spatiale européenne a diffusé la valse Le Beau Danube bleu depuis une grande antenne en Espagne, en direction de la sonde Voyager 1, pour célébrer les 50 ans de l’agence. Le signal devait dépasser la sonde en environ 23 heures, un rappel que la tentation de parler aux étoiles, ou du moins au vide qui les sépare de nous, reste bien vivante.
Le message d’Arecibo n’a donc jamais eu vocation à obtenir une réponse rapide, ni même une réponse tout court de son vivant terrestre. Il s’agissait d’un geste symbolique autant que technique, une manière de tester notre capacité à condenser l’essentiel de ce que nous sommes dans quelques milliers de bits. Que M13 existe encore, que l’humanité soit toujours là pour recevoir un éventuel écho, personne ne peut le garantir. Mais le signal, lui, poursuit sa course, silencieux et patient, vers un rendez-vous fixé dans un futur que nous ne verrons jamais.
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