Les villes tuent les insectes. Ce postulat, répété dans les manuels d’écologie depuis les années 1970, vient de se prendre un démenti de taille. Des comptages réalisés au cœur de Berlin ont établi que la capitale allemande abrite plus d’espèces de pollinisateurs que les zones agricoles intensives qui l’entourent. En comparant les insectes pollinisateurs à l’intérieur et en dehors des villes allemandes, les chercheurs ont montré que les espaces urbains concentrent une diversité élevée d’abeilles sauvages, supérieure à celle des sites ruraux voisins. Cinquante ans d’enseignement en biologie à remettre sur la table.
À retenir
- Une métropole allemande détient la moitié des espèces d’abeilles du pays : qu’a-t-elle fait de différent ?
- Les zones rurales affichent un déclin d’insectes volants de plus de 75 % en quelques décennies
- L’effet d’îlot de chaleur urbain crée une saison de butinage prolongée que la campagne ne peut pas égaler
Sommaire
- Berlin, hotspot inattendu de la faune ailée
- Ce que Berlin a compris avant tout le monde
- Une nuance que la recherche refuse d’effacer
- La campagne agricole, nouveau désert biologique
Berlin, hotspot inattendu de la faune ailée
La moitié des espèces d’abeilles d’Allemagne a été recensée à Berlin. Ce chiffre, à lui seul, résume toute l’absurdité de l’idée reçue. Une métropole de 3,7 millions d’habitants, avec ses avenues à huit voies, ses U-Bahn et ses chantiers permanents, qui héberge une part aussi considérable de la faune entomologique nationale. Berlin dénombre environ 300 espèces d’abeilles sauvages, ce qui fait de la capitale allemande un hotspot non négligeable en termes de biodiversité.
Comment l’expliquer ? La réponse tient à un renversement de la menace. Les exploitations agricoles se sont étendues et consolidées pour couvrir une grande partie du paysage, et les produits chimiques agricoles ont anéanti les plantes sauvages et les insectes indigènes. Pendant ce temps, les villes, contraintes réglementairement depuis le début des années 2000 — ont abandonné les pesticides. La plupart des grandes villes sont désormais « zéro pesticide », conformément à la réglementation et par conviction environnementale. L’agriculture intensive empoisonne les campagnes ; la ville, elle, s’est malgré elle transformée en refuge.
Les chiffres du déclin rural donnent le vertige. En utilisant des pièges standardisés sur 27 ans dans 63 zones protégées en Allemagne, les chercheurs estiment un déclin saisonnier de 76 % et un déclin au cœur de l’été de 82 % de la biomasse des insectes volants. Ces zones protégées se trouvent, justement, à proximité de terres agricoles intensives. Une étude à l’échelle nationale a détecté 92 pesticides agricoles courants dans des pièges à insectes installés dans des réserves naturelles, et les échantillons d’insectes présentaient en moyenne une contamination à 16,7 pesticides différents. Les insectes meurent dans les réserves censées les protéger. L’ironie est totale.
Ce que Berlin a compris avant tout le monde
Les études sur l’écologie urbaine berlinoise ont débuté bien avant que les crises de biodiversité ne fassent les gros titres. Dès les années 1950, Herbert Sukopp, botaniste à la TU Berlin, se mettait à explorer les espaces oubliés de la ville. Ce qui ressemblait à une curiosité académique s’est transformé en une tradition de recherche unique : Berlin comme laboratoire vivant, dont les ruines de la Seconde Guerre mondiale avaient créé des habitats sans équivalent.
Les chercheurs ont découvert que les plantes indigènes, les abeilles sauvages et les coléoptères étaient au moins aussi diversifiés dans les sites fortement urbanisés que dans d’autres milieux, y compris de nombreuses espèces inscrites sur les listes rouges. Traduction concrète : des espèces en danger critique de disparition survivent dans les bordures de routes berlinoises quand elles ont disparu des campagnes bavaroises. Malgré une plus grande diversité d’insectes volants en zone rurale, davantage d’abeilles en ville pollinisent davantage de fleurs. Les bourdons sont les pollinisateurs les plus actifs, bénéficiant probablement de l’abondance des habitats en milieu urbain.
Derrière ce paradoxe se cache un mécanisme précis. Les abeilles urbaines bénéficient d’une saison de butinage plus longue grâce à l’effet d’îlot de chaleur urbain, qui rend les villes plus chaudes que leurs environs ruraux. Ce phénomène provoque souvent des périodes de floraison plus précoces, prolongeant l’accès des abeilles aux ressources alimentaires. Une ville comme Berlin, plus chaude de 2 à 4 °C que sa périphérie agricole, offre une fenêtre de pollinisation élargie que la campagne gelée ou desséchée ne peut pas concurrencer.
Une nuance que la recherche refuse d’effacer
Gare, cependant, aux conclusions trop enthousiastes. Le tableau n’est pas uniformément rose. Les sites urbains présentent une richesse spécifique d’insectes plus faible, notamment chez les Diptères et les Lépidoptères. En revanche, les Hyménoptères, et surtout les abeilles, montrent une richesse spécifique et des taux de visite des fleurs plus élevés en ville. la ville favorise les abeilles sauvages mais appauvrit d’autres groupes d’insectes tout aussi indispensables, comme les mouches pollinisatrices ou les papillons.
Les chercheurs berlinois ont également identifié des perdants urbains : leurs collègues ont trouvé beaucoup moins de syrphes, un groupe majeur d’insectes pollinisateurs, dans les sites fortement urbanisés par rapport aux sites plus ruraux. Des études récentes démontrent que face à l’intensification des pratiques agricoles, les espaces verts urbains et péri-urbains peuvent représenter des zones refuges potentielles pour les pollinisateurs. Le mot « potentielles » compte : tout dépend de la façon dont ces espaces sont gérés.
Une recherche de 2022 de l’Université libre de Berlin a conclu qu’il existe une relation directe entre une faible fréquence de tonte et une concentration élevée d’insectes ; une fréquence de tonte plus faible augmente non seulement la présence d’insectes, mais augmente également la biodiversité. Le gestionnaire d’espaces verts qui laisse pousser l’herbe fait plus pour les pollinisateurs que dix années de discours sur la protection de la nature. Berlin l’a intégré en transformant des centaines d’hectares de talus et de délaissés urbains en prairies fleuries non tondues.
La campagne agricole, nouveau désert biologique
Pendant que Berlin se révèle sanctuaire, les campagnes poursuivent leur effondrement silencieux. Sur le Jura souabe, le nombre de nids d’une espèce d’abeille solitaire commune a diminué de 95 % sur une période de 46 ans. Dans les plaines alluviales de l’Isar en Bavière, les trois quarts des espèces d’abeilles sauvages ont disparu en seulement dix ans. La Bavière agricole, visuellement verdoyante avec ses prairies et ses champs, est en réalité un désert chimique pour les pollinisateurs.
À moyen terme, les villes pourraient même contribuer à maintenir la pollinisation rurale. Si les terres agricoles continuent de se dégrader, les villes pourraient servir de source de pollinisateurs pour les terres agricoles environnantes. L’idée paraissait saugrenue il y a vingt ans. Elle s’impose aujourd’hui comme une hypothèse sérieuse parmi les écologues. Berlin, Detroit, Londres ou Paris comme réservoirs biologiques exportant leurs insectes vers les monocultures voisines. Le monde à l’envers, et pourtant logique.
Ce retournement radical invite à repenser la planification urbaine dans son intégralité. Des villes correctement gérées pourraient renforcer la conservation des Hyménoptères et ainsi constituer des hotspots pour les services de pollinisation que les abeilles fournissent aux fleurs sauvages et aux cultures cultivées en milieu urbain. Mais il reste un verrou à faire sauter : les efforts à plus long terme pour sauver les abeilles et les autres insectes doivent dépasser les limites des villes pour s’attaquer à l’utilisation des terres agricoles et aux pesticides. La ville peut gagner du temps. Elle ne peut pas gagner seule la guerre.
Sources : idverde.fr | science-allemagne.fr


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