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Au bout du monde, en Terre de Feu, prolifère depuis 1946 un rongeur venu du Canada que l’Argentine et le Chili tentent aujourd’hui d’effacer de toute l’île

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Environ 20 couples de castors lâchés en 1946, plus de 100 000 bêtes aujourd’hui. Le rongeur canadien (Castor canadensis) a conquis toute la Terre de Feu et franchi la frontière pour passer côté chilien. Depuis 2008, l’Argentine et le Chili ont signé un accord pour l’effacer de l’île entière.

Le projet de fourrure, lui, n’a jamais vu le jour.

Cette année-là, le gouvernement argentin fait relâcher les animaux près du lac Fagnano, dans l’espoir de lancer une industrie locale. Les publications scientifiques parlent plutôt de 20 individus que de 20 couples, mais le résultat est le même. Le climat froid, les cours d’eau et les forêts rappellent le Canada, et surtout il n’y a ni ours, ni loup, ni lynx pour freiner l’expansion. Les castors couvrent désormais environ 95 % des bassins hydrographiques de l’île, selon des chiffres relayés par la presse argentine, et ont traversé le détroit de Magellan.

Compter des castors au bout du monde relève de l’estimation. En 2011, les fourchettes allaient de 100 000 à 200 000 individus, et le quotidien argentin Clarín évoquait en 2013 environ 150 000 castors pour 134 000 habitants.

À retenir

  • Vingt castors canadiens lâchés en 1946 se sont multipliés en plus de 100 000 individus en Terre de Feu
  • Les castors ont créé plus de 200 000 barrages détruisant environ 30 000 hectares de forêt indigène
  • L’éradication coûterait 31 millions de dollars sur 17 ans avec un succès loin d’être assuré

Sommaire

  1. Des forêts qui meurent sur pied
  2. Piéger 100 000 castors : le test grandeur nature

Des forêts qui meurent sur pied

Plus de 200 000 barrages ont été détectés sur l’archipel. Ils touchent environ 30 000 hectares de forêt indigène, une surface proche du double de celle de la ville de Buenos Aires. Les rivières de montagne, rapides et claires, se transforment en étangs boueux, ce qui dégrade la qualité de l’eau et chasse une partie de la faune.

Les victimes principales sont les hêtres austraux, des Nothofagus qui peuvent atteindre 30 mètres de haut. Un responsable des aires protégées de la province décrit des castors capables d’abattre un petit arbre en quelques heures et un gros en quelques jours, parfois âgé de 100 à 150 ans. Surtout, ces arbres sud-américains rejettent bien moins de la souche que leurs cousins nord-américains, adaptés à la présence du castor depuis des millénaires. Une fois inondée ou coupée, la forêt ne revient pas, et les troncs gris restent debout dans l’eau, d’où le nom de « forêts fantômes ». Même après le démantèlement des barrages, le sol peut mettre des décennies à retrouver ses conditions d’origine.

À Ushuaïa, des câbles de fibre optique rongés ont déjà coupé internet.

Piéger 100 000 castors : le test grandeur nature

L’accord de 2008 vise à restaurer les milieux touchés par l’éradication de l’espèce. Entre octobre 2015 et juin 2018, dix trappeurs ont travaillé dans sept zones pilotes de la partie argentine, avec des pièges à mâchoires, des collets et parfois le tir. Selon l’étude publiée fin 2024 dans le Journal of Wildlife Management, ils sont intervenus sur 505 colonies et ont capturé 1 012 castors.

Coût estimé de l’éradication côté argentin : 31 millions de dollars sur 17 ans.

Le chiffre pèse d’autant plus que le terrain résiste. En montagne, où la densité de castors est la plus forte, il faut en moyenne 23 épisodes de piégeage par kilomètre de cours d’eau. Dans la tourbière de l’ouest argentin, l’isolement a tout simplement empêché l’équipe d’intervenir. Et dans une zone nettoyée, des caméras ont filmé des castors que les trappeurs croyaient disparus, sans qu’on sache s’il s’agissait de survivants ou de nouveaux arrivants.

Les sceptiques ne manquent pas. Une anthropologue qui a enquêté sur place rapportait en 2020 que ses interlocuteurs doutaient de la faisabilité de l’éradication, en raison du climat et du manque de continuité des institutions, alors que les financements internationaux touchaient à leur fin. Erio Curto, directeur de la faune et de la biodiversité de la province, répond que le succès dépendra uniquement d’une volonté politique durable. L’enjeu dépasse l’île, puisque des castors ont déjà été observés sur le continent et qu’un biologiste du CONICET, Christopher Anderson, juge que la colonisation pourrait atteindre la région de Bariloche.

Le Chili mène de son côté ses propres opérations, notamment sur la péninsule de Brunswick et l’île Dawson. La planification officielle prévoit désormais des interventions sur environ 75 000 hectares, pour produire des connaissances applicables à plus grande échelle.

Sources : wildlife.onlinelibrary.wiley.com | wildlife.org | rse-magazine.com

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