Des millions de dollars investis, des décennies de travail, des équipes entières mobilisées. Et juste à côté, une parcelle où personne n’a posé le pied depuis quarante ans qui s’avère, au fil des inventaires, bien plus riche en espèces que celle qu’on a restaurée à grand renfort d’interventions humaines. Ce n’est pas une anecdote isolée : une méta-analyse portant sur 133 études a démontré que la régénération naturelle surpasse la restauration active pour atteindre le succès écologique dans les forêts tropicales, pour les trois grands groupes taxonomiques étudiés : plantes, oiseaux et invertébrés. Un résultat qui bouscule quarante ans de politique forestière mondiale.
À retenir
- Les forêts qui se régénèrent seules surpassent de 34 à 56% les forêts activement restaurées en richesse écologique
- Le Défi de Bonn a dépensé des milliards pour planter des monocultures ressemblant à des forêts mais sans leurs fonctions
- En 20 ans, une forêt tropicale récupère naturellement 80% de sa fertilité et de sa diversité sans intervention humaine
Sommaire
- La nature, meilleur ingénieur que l’homme ?
- Quand les chiffres contredisent les certitudes
- Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
La nature, meilleur ingénieur que l’homme ?
Le succès écologique en matière de biodiversité et de structure végétale s’est avéré de 34 à 56 % supérieur dans les zones de régénération naturelle par rapport aux systèmes de restauration active, après contrôle des facteurs biotiques et abiotiques. laisser faire la nature est plus efficace que de replanter des arbres, et ce, souvent pour beaucoup moins cher.
La plantation d’arbres dans des paysages dégradés est une méthode de restauration populaire mais coûteuse, qui produit souvent des forêts moins diversifiées que la régénération naturelle dans des conditions similaires. Le paradoxe est là : les projets les plus financés, les plus médiatisés, ceux qui font l’objet de communiqués de presse triomphants, sont précisément ceux qui donnent les résultats les plus décevants sur le plan de la biodiversité.
La raison tient à une logique simple que les écologues connaissent bien. Les espèces plantées sont souvent uniques : des monocultures ne peuvent simplement pas rivaliser avec le potentiel naturel d’un écosystème forestier, lequel compte en moyenne 10 000 espèces réparties sur plusieurs hectares. Quand on plante une rangée de pins ou d’eucalyptus, on crée un décor. Quand la forêt se reconstruit seule, elle recompose une partition.
Les arbres « mères » jouent un rôle essentiel dans la régénération naturelle : ils transmettent à travers leurs racines des nutriments, de l’eau et même des informations chimiques à leurs jeunes plants, renforçant ainsi leur survie et leur développement. Ce réseau invisible, que la plantation active ne peut pas reproduire, est précisément ce qui différencie un écosystème d’un champ d’arbres.
Quand les chiffres contredisent les certitudes
En seulement 20 ans après l’abandon de l’agriculture, les forêts qui se régénèrent naturellement peuvent retrouver jusqu’à 80 % de la fertilité du sol, de leur structure et de la diversité des arbres des forêts anciennes. Vingt ans. C’est le temps qu’il faut à la forêt tropicale pour faire seule l’essentiel du chemin, sans pelleteuses, sans pépinières, sans budget à dix chiffres.
la fertilité des sols se rétablit généralement à 90 % en moins d’une décennie. Par comparaison, il faut attendre deux à six décennies pour retrouver 90 % de la diversité des espèces que l’on pourrait trouver dans des forêts anciennes. La biodiversité, donc, reste le critère le plus lent, mais aussi le plus déterminant pour qualifier une forêt de vivante plutôt que de simplement verte.
Les chiffres à l’échelle mondiale ont de quoi faire réfléchir. Près de 80 % des engagements pris dans le cadre du Défi de Bonn, le grand programme international de reforestation visant 350 millions d’hectares d’ici 2030 — concernent des plantations de monocultures ou d’espèces non indigènes. Les effets sur le stockage du CO₂ ont été très limités, et négatifs en ce qui concerne la biodiversité. On a donc dépensé des milliards pour planter des forêts qui ressemblent à des forêts mais n’en ont pas les fonctions.
La récupération de la biodiversité est lente, souvent mesurée en décennies, et tend à traîner pour les espèces rares et spécialistes. Et la plupart des projets cessent leur suivi après seulement quelques années, bien avant que les écosystèmes ne se stabilisent. On évalue donc la restauration avant qu’elle ait vraiment commencé à produire ses effets. Pratique pour les bilans d’activité, moins pour la science.
Alors, qu’est-ce qu’on fait ?
Abandonner toute intervention active ? Ce serait aller trop loin dans l’autre sens. Les forêts activement restaurées récupèrent leur biomasse aérienne plus vite que les zones laissées à la régénération naturelle après exploitation forestière, selon une étude de long terme sur la forêt tropicale de Bornéo. La biomasse et la biodiversité ne sont pas synonymes, et les deux comptent.
Selon les chercheurs de l’étude publiée dans Nature Climate Change, « un mix de forêts plantées et naturellement régénérées est souvent la meilleure façon d’équilibrer les nombreuses demandes que la société fait peser sur les forêts ». Tout n’est pas blanc ou noir. La régénération naturelle assistée, ni plantation intensive ni abandon total, se révèle souvent le compromis le plus productif.
La régénération naturelle assistée peut restaurer beaucoup plus de terres, beaucoup plus rapidement que la plantation active, car elle nécessite très peu d’intervention humaine. Cette stratégie est également à plus faible coût : jusqu’à 76 % moins élevé. Ce qui signifie qu’avec le même budget, on peut couvrir une surface cinq fois plus grande.
Le vrai problème n’est pas technique. Praticiens et décideurs préfèrent généralement les approches de restauration active, plus coûteuses, aux approches fondées sur la régénération naturelle. Pourquoi ? Parce qu’un chantier de plantation se photographie. Des millions d’arbres plantés en une journée, ça fait un communiqué de presse. Une parcelle clôturée où on laisse faire la nature pendant vingt ans, beaucoup moins.
Les Jardins botaniques royaux de Kew et l’organisation BGCI conseillent notamment de donner la priorité à la régénération naturelle et de protéger d’abord les forêts existantes : « ces forêts peuvent mettre plus de 100 ans à se reconstituer, il est donc essentiel de protéger ce que nous avons déjà avant d’en planter d’autres ». Ce conseil vaut aussi pour les forêts françaises : 50 % des surfaces boisées actuelles sont en monoculture, exposées aux scolytes, aux sécheresses, aux aléas climatiques de toutes sortes. La parcelle abandonnée d’à côté, elle, s’adapte.
Sources : action-climatique.com | reforestaction.com


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