Un tunnel censé rester scellé par le gel pendant des siècles s’est retrouvé inondé au bout de neuf ans à peine. En octobre 2016, l’année la plus chaude jamais enregistrée sur la planète, le permafrost qui entoure la chambre forte de Svalbard a commencé à fondre, laissant l’eau s’infiltrer dans le tunnel d’accès censé protéger près d’un million de paquets de graines destinés à offrir une mesure de sécurité alimentaire pour le monde. La Norvège a fini par débloquer 100 millions de couronnes, soit environ 10 millions d’euros, pour reconstruire l’ouvrage.
À retenir
- Un site conçu pour survivre à une guerre nucléaire s’effondre face à son ennemi climatique
- Le froid éternel s’est avéré bien moins éternel que prévu après seulement neuf ans
- L’ironie d’une arche de Noé agricole menacée par le problème qu’elle était censée résoudre
Sommaire
- Un coffre-fort pensé pour durer des générations
- Octobre 2016 : l’eau s’infiltre là où elle ne devait jamais passer
- Cent millions de couronnes pour reconstruire le tunnel
- Une leçon qui dépasse largement l’Arctique
Un coffre-fort pensé pour durer des générations
La chambre forte de Svalbard n’est pas un simple entrepôt. Le permafrost et la roche épaisse devaient garantir que les graines resteraient gelées et protégées pendant des siècles. Enterrée à 130 mètres à l’intérieur d’une montagne de l’archipel arctique du Svalbard, l’installation avait coûté 9 millions de dollars à sa construction en 2008. L’idée était simple sur le papier : creuser dans un sol naturellement gelé toute l’année, pour n’avoir besoin d’aucune source d’énergie extérieure en cas de coupure. Le froid éternel du sol devait faire le travail à la place des machines.
Le site abrite aujourd’hui des graines de 5 000 espèces de cultures venues du monde entier, censées se conserver pendant des centaines d’années une fois séchées et congelées. Preuve que ce filet de sécurité n’est pas théorique : en 2015, environ 116 000 échantillons ont été transférés vers une banque de semences d’Alep endommagée par la guerre civile syrienne, puis les graines cultivées ont été renvoyées à Svalbard deux ans plus tard. C’était la première fois que le coffre-fort mondial servait vraiment à ce pour quoi il avait été pensé.
Octobre 2016 : l’eau s’infiltre là où elle ne devait jamais passer
Le problème est arrivé sans prévenir. En octobre 2016, année la plus chaude jamais enregistrée, la fonte du permafrost a provoqué une infiltration d’eau sur environ 15 mètres à l’intérieur de l’entrée d’un tunnel de 100 mètres menant au coffre-fort. Un responsable norvégien décrira plus tard la scène comme celle d’un véritable glacier à l’entrée du tunnel. La cause ? Un hiver anormalement doux suivi de pluies abondantes, alors qu’il aurait dû neiger, une combinaison inédite qui a fragilisé un sol censé rester figé.
Rassurons tout de suite : aucun dommage n’a été causé aux graines, qui sont restées en sécurité à la température de stockage requise de -18°C. L’eau a gelé avant d’atteindre la zone de stockage proprement dite, un peu comme une seconde barrière de glace venant se substituer à celle qui avait fondu. Mais l’incident a suffi à ébranler une certitude : celle d’un site totalement à l’abri du climat qu’il était censé aider à contrer.
Les experts qui ont conçu l’ouvrage ont d’ailleurs relativisé le mot « inondation ». Cary Fowler, qui a participé à la création du site, a rappelé qu’il y avait « une intrusion d’eau à l’entrée du tunnel chaque année », mais que le creusement du tunnel dans le permafrost neuf ans plus tôt l’avait rendu plus vulnérable. Le gouvernement norvégien a été plus direct dans son diagnostic officiel : « Le fond du problème, c’est que le permafrost ne s’est pas établi comme prévu. »
Cent millions de couronnes pour reconstruire le tunnel
Face à ce constat, Oslo n’a pas traîné. Une première enveloppe a permis de lancer les études techniques, avec 1,6 million de dollars consacrés à une investigation complète sur la manière d’améliorer le tunnel, dont les conclusions devaient être livrées en 2018. Puis, en février 2018, le gouvernement a annoncé la suite : une subvention de démarrage de 100 millions de couronnes norvégiennes en 2018, soit environ 10 millions d’euros ou 12,7 millions de dollars.
Le plan de travaux prévoyait la construction d’un nouveau tunnel d’accès en béton, ainsi qu’un bâtiment de service destiné à héberger les groupes électrogènes de secours, les unités de réfrigération et tout équipement électrique dégageant de la chaleur, à l’écart du tunnel. Retirer les sources de chaleur de l’intérieur du tunnel, c’était s’attaquer directement à l’une des causes du problème : les câbles et équipements électriques finissaient par réchauffer localement le sol censé rester gelé en permanence.
Le ministre de l’Agriculture de l’époque, Jon Georg Dale, a justifié cet investissement en rappelant l’enjeu : les améliorations devaient garantir que le coffre-fort continue à offrir aux banques de gènes du monde entier un espace de stockage sûr, une tâche jugée essentielle pour la sécurité alimentaire mondiale. Les travaux ont fini par aboutir : selon Wikipédia, l’agence publique norvégienne Statsbygg a achevé les améliorations du tunnel en 2019, avec l’imperméabilisation des parois, le retrait des sources de chaleur et le creusement de fossés de drainage extérieurs.
Une leçon qui dépasse largement l’Arctique
L’anecdote a de quoi surprendre : le site conçu pour résister à peu près à tout, guerre nucléaire comprise, s’est fait piéger par le climat lui-même. Selon les chiffres de NordGen, l’organisme régional qui gère le site au quotidien, la Norvège a dépensé environ 8,3 millions d’euros pour construire le coffre-fort, puis investi environ 20 millions d’euros supplémentaires dans sa mise à niveau technique. Le budget final aura donc largement dépassé le coût initial de construction, rien que pour corriger un défaut de conception lié au changement climatique.
Le symbole reste frappant : à peine dix ans après son ouverture en 2008, le bâtiment fêtait son anniversaire avec, en cadeau, un chantier de plusieurs millions d’euros pour corriger un défaut que personne n’avait anticipé. Pour le dixième anniversaire de la chambre forte, le 26 février 2018, un envoi de 70 000 échantillons a porté le nombre total de dépôts reçus à plus d’un million. Le paradoxe est presque cruel : plus la collection grossissait, plus le sol censé la garder à l’abri se révélait fragile face au réchauffement qu’elle était en partie destinée à contrer.
Sources : archdaily.com | seedvault.no


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