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Dans le désert du Nevada a rugi pendant 5 minutes en 1964 un moteur nucléaire de 500 MW : six semaines plus tard, tout était enterré

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Le 20 mai 1964, dans un coin reculé du désert du Nevada, un réacteur nucléaire de la taille d’une locomotive s’est mis à rugir. Pendant cinq minutes, sans interruption, il a tourné à pleine puissance, aux alentours de 500 mégawatts, avec des chiffres publiés allant de 461 à 513 MW, produisant l’équivalent d’environ 35 000 livres de poussée. Six semaines plus tard, le programme qui l’avait fait naître était rayé de la carte. Cette histoire, c’est celle du projet Pluto, l’une des tentatives les plus démentes de la guerre froide américaine : construire un missile de croisière propulsé par un réacteur nucléaire à l’air libre, sans blindage, conçu pour survoler le territoire ennemi en laissant derrière lui un sillage radioactif.

À retenir

  • Un réacteur nucléaire révolutionnaire a surpassé tous les tests en 1964, avec une autonomie illimitée
  • Le missile SLAM aurait pu voler à Mach 3 en laissant un sillage radioactif derrière lui
  • Un problème sans solution technique l’a condamné six semaines après son plus grand succès

Sommaire

  1. Un statoréacteur qui n’a jamais brûlé une goutte de carburant
  2. Cinq minutes de succès total à Jackass Flats
  3. Enterré en six semaines, pour des raisons qui n’avaient rien de technique

Un statoréacteur qui n’a jamais brûlé une goutte de carburant

Le principe tient en une phrase, presque enfantine dans sa simplicité : de l’air entre à l’avant, il est chauffé, il se dilate, il ressort à l’arrière et propulse l’engin. C’est exactement le fonctionnement d’un statoréacteur classique. Mais ici, pas de combustion. Tous les statoréacteurs avant et après celui-ci chauffaient cet air en brûlant du carburant, ce qui limitait la portée à la capacité des réservoirs. Le pari du projet Pluto, lancé en 1957 sous la direction du Lawrence Radiation Laboratory (l’ancêtre du Lawrence Livermore National Laboratory) était radicalement différent : remplacer la chambre de combustion par le cœur d’un réacteur nucléaire. Résultat théorique ? Une autonomie illimitée, puisqu’il n’y a plus de carburant à épuiser.

Le missile qui devait accueillir ce moteur portait le nom de SLAM, pour Supersonic Low Altitude Missile. L’idée : le lancer depuis un silo grâce à des boosters classiques, puis laisser le réacteur prendre le relais pour une croisière à Mach 3 au ras du sol, capable de voler à Mach 3 avec un réacteur nucléaire non blindé et transporter plus d’une douzaine de bombes à hydrogène, son bang supersonique pouvant assourdir quiconque se trouvait en dessous. Un bombardier sans pilote, increvable, indétectable par les radars de l’époque parce qu’il volait trop bas. Sur le papier, une arme absolue. Dans les faits, un cauchemar d’ingénierie et de radioprotection.

Cinq minutes de succès total à Jackass Flats

Pour tester une chose pareille, il fallait un endroit où personne ne viendrait poser de questions. Le choix s’est porté sur Jackass Flats, un site du Nevada Test Site rebaptisé Site 401, où des installations ont été construites pour 1,2 million de dollars sur huit miles carrés, comprenant six miles de routes, un bâtiment d’assemblage critique, un bâtiment de contrôle et des ateliers. Il a même fallu enterrer 25 miles de tubage de puits de pétrole nécessaires pour stocker le million de livres d’air pressurisé utilisé pour simuler artificiellement les conditions d’un vol à Mach 3 au niveau de la mer.

Le premier prototype, Tory-IIA, avait déjà fait ses preuves en mai 1961 en tournant quelques secondes sur un wagon de chemin de fer téléguidé. Mais c’est son successeur, Tory-IIC, qui représentait la vraie promesse : un réacteur allégé, conçu pour ressembler à ce qu’un vol réel exigerait. Son cœur contenait une quantité proprement hallucinante de combustible : environ 500 000 éléments de combustible de la taille d’un crayon, fabriqués par la Coors Porcelain Company, oui, l’ancêtre industriel de la marque de bière, qui produisait alors de la céramique haute performance. Ces éléments devaient encaisser des températures d’air proches de 1 370°C sans fondre, tout en résistant à des contraintes aérodynamiques que les ingénieurs estimaient cinq fois supérieures à celles endurées par l’avion hypersonique X-15.

Le jour du grand test, l’angoisse était palpable : les tiges de commande qui régulaient la puissance du réacteur fonctionnaient elles-mêmes à des températures extrêmes, et une panne aurait rendu impossible tout arrêt d’urgence une fois la pleine puissance atteinte. Rien de tout cela ne s’est produit. Le 20 mai 1964, le Tory-IIC a été amené sur la zone de test et raccordé à un système d’alimentation en air élargi, et le test a duré cinq minutes à pleine puissance ; après démontage pour inspection, tout fonctionnait parfaitement, sans aucun dommage. Autre bonne nouvelle inattendue : moins de radiations que prévu se sont échappées dans le flux d’échappement. Sur le plan strictement technique, le pari était gagné. Certains ingénieurs ont même fêté l’événement en poussant un piano jusqu’au bar le plus proche.

Enterré en six semaines, pour des raisons qui n’avaient rien de technique

Et pourtant, six semaines plus tard, le couperet tombe. Le 1er juillet 1964, sept ans et six mois après son lancement, le projet Pluto est annulé par l’Atomic Energy Commission et l’Air Force. Le paradoxe est total : jamais un programme n’avait été arrêté après un succès technique aussi net. La raison ne tenait pas à un défaut du réacteur, mais à une question à laquelle personne n’a jamais su répondre : où teste-t-on en vol un missile qui traîne derrière lui un réacteur nucléaire non blindé ?

Impossible de le faire voler au-dessus du territoire américain sans exposer des populations entières à des radiations. Impossible de le faire voler au-dessus de l’océan et de le larguer ensuite, l’idée de jeter des tonnes de déchets hautement radioactifs dans la mer devenant, même dans les années 1960, difficile à justifier. En raison des craintes de contamination, aucun essai en vol n’a jamais été mené : aucun trajet terrestre sûr n’existait, et l’immersion des réacteurs usagés en mer a été jugée inacceptable. À cela s’ajoutait un calcul stratégique implacable : la technologie des missiles balistiques intercontinentaux s’est développée plus vite que prévu, réduisant le besoin de missiles de croisière aussi coûteux et aussi provocateurs. Pourquoi construire une arme si dangereuse qu’elle risquait de pousser l’URSS à développer son équivalent, alors que les ICBM classiques remplissaient déjà la mission de dissuasion, plus vite et sans traîner un nuage toxique derrière eux ?

Le site de Jackass Flats a fini par accueillir d’autres essais de moteurs nucléaires, notamment les fusées du programme NERVA, avant d’être définitivement démantelé. Il reste aujourd’hui, sur cette portion de désert classée site de sécurité nationale, deux réacteurs Tory rouillant sous une chape de béton et de terre, vestiges d’une arme jamais volée qui avait pourtant fonctionné à la perfection. L’histoire retient rarement les projets abandonnés malgré leur réussite technique. Celui-ci mérite une exception : il rappelle qu’une prouesse d’ingénierie ne suffit jamais à elle seule à justifier qu’on la mette en service.

Sources : projectblackecho.com | aviatorsdatabase.com

L'équipe Sciencepost

Rédigé par L'équipe Sciencepost

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