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FIGAROVOX/TRIBUNE - Pour s’être opposé à l’ouverture d’une chaîne de poulets halal dans sa ville, le maire socialiste Karim Bouamrane a été pris à partie par le député LFI Éric Coquerel. Une «guerre des gauches» faite davantage de postures que de véritables divergences sur le fond, estime la journaliste.
Noémie Halioua est journaliste et essayiste. Elle a notamment publié La terreur jusque sous nos draps (Plon, 2024).
On nous traitera de déclinistes, de réactionnaires nostalgiques, d’apôtre du déclin. Il n’en demeure pas moins que la guerre des gauches, jadis articulée autour de désaccords idéologiques majeurs, s’est muée en foire d’empoigne sur des guerres picrocholines. Au XXe siècle, on s’étripait encore sur des sujets qui prétendaient refaire le monde : ampleur des nationalisations, degré d’allégeance à l’Union soviétique, position à tenir face à la guerre d’Espagne. Des débats fratricides, parfois sanglants, qui avaient l’avantage d’opposer de véritables visions du monde. Aujourd’hui, c’est l’implantation d’un fast-food en banlieue parisienne qui fait office de ligne de fracture. Faut-il autoriser la vente de poulet frit à Saint-Ouen-sur-Seine ? Tel est, en 2026, le débat qui enflamme les héritiers de Jean Jaurès, Léon Blum et Georges Marchais.
Pendant que la droite et le centre savourent le spectacle avec malice, «l’affaire Master Poulet» oppose deux tendances de gauche qui se plaisent à s’afficher distinctes. D’un côté le maire socialiste, Karim Bouamrane, qui invoque la nécessaire «diversité de l’offre» commerciale tandis qu’un Burger King est déjà positionné en face, ainsi que la «qualité de vie des habitants», alors que se multiplient les plaintes liées aux «livraisons tardives», aux «nuisances sonores répétées» et aux «odeurs» de friture que le maire se garde bien de décrire. De l’autre, La France Insoumise, qui a trouvé dans ce poulet halal à bas prix le nouveau drapeau de la résistance populaire. Selon les insoumis, entraver Master Poulet, c’est condamner les classes laborieuses à subir une gentrification sournoise, avec ses hausses de prix et ses commerces «bobo».
Et si, horreur suprême, l’enseigne laissait place à l’un de ces salons de thé branchés où le matcha au lait d’avoine s’affiche à 7 euros et attire la petite bourgeoisie parisienne en quête d’exotisme et de sensation forte en banlieue ? Pour LFI, défendre Master Poulet, c’est résister à l’embourgeoisement de Saint-Ouen, menacé de voir sa sociologie bouleversée et ses habitants modestes repoussés au-delà de la périphérie, dans une forme d’exil que beaucoup connaissent déjà.
La social-démocratie, en large perte de vitesse depuis les années Hollande, a déjà consenti à sa propre vassalisation par sa petite sœur radicalisée.
Ce qui aurait pu rester un banal contentieux d’urbanisme de banlieue a rapidement pris une dimension nationale grâce au déplacement en grande pompe d’Éric Coquerel. En héros du peuple, le député LFI s’est rendu sur place, a rencontré les propriétaires de l’enseigne et saisit le préfet de Seine-Saint-Denis pour dénoncer le «harcèlement administratif» orchestré par le maire socialiste contre l’enseigne. Alors que la dette de l’État s’enfonce tel le Titanic sur son iceberg, que la désindustrialisation s’accélère à la vitesse de la lumière et que la souveraineté économique fond comme neige au soleil, le patron de la commission des Finances de l’Assemblée nationale a choisi d’investir sa priorité : le droit imprescriptible au poulet frit industriel.
Un choix d’autant plus étonnant que, comme le rappelle la journaliste Géraldine Woessner dans Le Point, Master Poulet importe chaque année 10 000 tonnes de volaille en provenance d’élevages intensifs étrangers. Ainsi, le chantre de la lutte contre les fermes-usines et des dérives de l’agro-industrie, défend bec et ongles une chaîne qui nourrit le prolétariat avec du poulet venu d’ailleurs. Elle trahit d’ailleurs, dans le fond, une forme de mépris de classe. Les classes populaires seraient-elles jugées trop méprisables, pour se voir proposer autre chose qu’un seau de poulet frit à bas prix ?
En tout cas, politiquement, «l’affaire Master Poulet» donne à voir une guerre des gauches largement surestimée, artificielle, faite davantage de postures et de mises en scène que de véritables divergences de logiciel. Sur l’essentiel de la ligne programmatique : l’augmentation sans fin des dépenses publiques, le mépris affiché pour le récit national, ou la violence rhétorique anti-israélienne qui frise avec l’antisémitisme, les différentes familles du progressisme savent parler d’une seule et même voix.
De François Mitterrand jouant au socialiste respectable face au Parti communiste jusqu’aux savantes recompositions d’aujourd’hui sur fond clientéliste, la gauche a toujours excellé dans l’art de dramatiser ses fractures par temps calme, puis les oublier dès que l’appel de l’urne se fait entendre. Elle se diversifie bruyamment, brandit le slogan des «gauches irréconciliables», se construit des guerres picrocholines, mais le jour venu, c’est le drapeau blanc qui est hissé. La social-démocratie, en large perte de vitesse depuis les années Hollande, a déjà consenti à sa propre vassalisation par sa petite sœur radicalisée. Aux dernières élections législatives et européennes, l’alliance s’est construite sous la bannière LFI, avec une facilité à toute épreuve.


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