Après le premier tour, l'heure est aux alliances pour le second tour. Mais pour Vincent Tiberj, sociologue, professeur d’université à Sciences Po Bordeaux,  « on n’est plus dans le monde des consignes partisanes », et « les électeurs font un petit peu ce qu'ils veulent ».

Propos recueillis par Clément Argoud - Aujourd'hui à 06:05 - Temps de lecture :

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Photo DR/Pierre-Emmanuel Charon

Photo DR/Pierre-Emmanuel Charon

Il est beaucoup question, notamment du côté de La France insoumise (LFI) et dans des villes comme Lyon ou Nantes, de "fusions techniques". Mais ne sont-elles pas avant tout politiques ?

« Oui, tout à fait. D’abord il faut bien avoir en tête que ces fusions, elles ne concernent qu’une toute petite partie des communes en France. Ensuite, la question de la fusion technique, en fait, c’est : est-ce qu’on fusionne sur le projet ? Est-ce qu’on fusionne en décidant d’avoir un programme d’action ou est-ce qu’on fusionne en se disant qu’après, chacun fera comme il l’entend ? Ce n’est pas simple quand on réfléchit à ce qu’est une municipalité, à comment fonctionne un scrutin municipal [la liste arrivée en tête obtient de fait 50 % des sièges, et le prorata des sièges restants, NDLR]. »

Est-ce que ça peut rendre ces villes ingouvernables ?

« Quelque part, ça peut aboutir à ce que des majorités de sièges se transforment en minorité de fait. Donc oui, ça peut rendre difficile la gouvernementabilité des communes en question. »

Quelles garanties ça offre aux partis politiques ?

« Les logiques de concurrence voire de tension entre organisations politiques au niveau national ne se reproduisent pas forcément au niveau local. Peut-être qu’entre les militants Insoumis et ceux des Verts, il n’y a pas tant de différence que ça quand il s’agit de réfléchir à ce qu’on va faire des cantines, ce qu’on va construire comme école, etc.

« Cette notion de fusion technique, c’est avant tout pour le débat national »

Cette notion de fusion technique, c’est avant tout pour le débat national et l’image que peuvent s’en faire les organisations nationales, alors qu’au niveau local, ça peut très bien se passer. »

Une fusion technique peut permettre à une liste a priori minoritaire d’obtenir des postes de conseillers municipaux, même dans l’opposition. Les partis ont-ils déjà en tête la perspective des sénatoriales ?

« On voit bien combien, effectivement, ce sont des élections à trois tours. Et le troisième tour n’est pas celui auquel on pense régulièrement [la présidentielle, NDLR]. D’autant que dans la configuration actuelle d’une Assemblée nationale divisée, le Sénat a un poids qu’il n’avait plus eu depuis très longtemps. Beaucoup de partis ont en tête cet enjeu. C’est d’ailleurs à ce moment-là qu’on verra si le RN a été finalement capable de transformer l’essai aux municipales. »

« On n’est plus dans le monde des consignes partisanes »

Les électeurs suivront-ils les consignes en cas de fusion, d’alliance ou de désistement ?

« On n’est plus dans le monde des consignes partisanes. Ça marche beaucoup moins. Ne serait-ce que parce que vous êtes face à des électeurs qui ont une relation au parti de plus en plus distante. Les électeurs font un petit peu ce qu’ils veulent. Ils vont réfléchir en fonction du contexte des candidatures, et éventuellement du danger. Par exemple à Marseille, même si vous soutenez Sébastien Delogu, la possibilité que le RN gouverne la ville va peut-être vous faire basculer vers un soutien vers Benoît Payan. Voter pour une liste n’engage pas les électeurs. Ça n’implique pas qu’ils referont la même chose à la prochaine élection.

Dans quelle mesure peut-on déjà tirer des conséquences de ce scrutin local en vue de la présidentielle 2027 ?

« Ça nous dit plusieurs choses. Les acteurs de la politique nationale, notamment les partis, sont de plus en plus hors sol. Ils ont énormément de mal à présenter des candidats, à peser au niveau local, dans beaucoup de grandes villes, etc. Le RN, même s’il est puissant, a beaucoup de mal à réussir à monter des listes et à l’emporter. On observe aussi la progression d’une certaine abstention. Mais elle ne doit pas être vue comme un désintérêt pour la démocratie en général, plutôt comme une démission avérée face à la politique partisane. On a aussi observé des choses intéressantes, notamment du côté de LFI : il y avait la tentative de tester leur théorie "du quatrième bloc", c’est-à-dire la possibilité de remobiliser dans les quartiers des citoyens qui jusqu’ici ne se déplaçaient pas. Et semble-t-il, une partie de leurs très bons scores s’expliquent de cette façon-là, à Roubaix ou Saint-Denis.

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