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Municipales 2026. Appel à une voyante, colistiers controversés : la drôle de campagne de Jean-Marie Lejeune

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Jean-Marie Lejeune a gagné son premier pari : boucler une liste pour les élections municipales à Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Ce n’était pas gagné, après des mois agités.

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Cherbourg-en-Cotentin le 26 novembre 2025.
Jean-Marie Lejeune a fait une conférence de presse pour présenter son programme et une partie de sa liste

La campagne aux municipales 2026 de Jean-Marie Lejeune pour Cherbourg-en-Cotentin est émaillée d’incidents notables. ©Jean-Paul BARBIER

Par Julien Munoz Publié le 6 mars 2026 à 20h37

Vendredi 6 mars 2026, en début d’après-midi, Camille Margueritte attend au passage piéton rue Albert-Mahieu, dans le centre-ville de Cherbourg-en-Cotentin (Manche). Jean-Marie Lejeune l’aperçoit et fond sur elle, l’allure bravache, la parole déjà aiguisée. Les reproches fusent : il l’accuse vertement d’avoir cherché à saborder sa campagne.

Un feuilleton

La veille, devant le tribunal administratif de Caen, il s’était livré au même exercice de tirs nourris contre son équipe et elle. Contre le sénateur David Margueritte, son mari. Contre les services de l’État, et jusqu’au sous-préfet en personne, dont il a publiquement mis en doute la probité. Jean Rampon résumera ainsi la situation pendant l’audience : « Je n’ai jamais vu ça». Les membres de la sphère politique locale non plus.

Au sein de la quadrangulaire cherbourgeoise complétée par le maire sortant Benoît Arrivé (liste d’alliance de gauche), Camille Margueritte (liste du centre et de la droite) et Quentin Briegel (liste LFI), la place occupée par l’indépendant est singulière.

Sa campagne, à mesure que les semaines passent, semble moins se structurer autour d’un projet que d’une succession d’épisodes tumultueux aux allures de feuilleton électoral. Au centre de l’attention de la justice, cette semaine, ses candidatures jugées non conformes par la préfecture, finalement validées par le tribunal administratif.

Comment Jean-Marie Lejeune a-t-il procédé pour réunir ses colistiers ? Coucher 55 noms sur une feuille est un exercice ardu et cela l’était sans doute un peu plus pour cet avocat honoraire de 73 ans, qui revendique depuis plus de 30 ans un idéal politique hors de tout parti.

Il est vrai que la politique sait parfois rapprocher les contraires. Pourtant, dans le cas présent, la cohérence d’ensemble est difficilement saisissable. Quelle ligne unit les membres de « Réussir Cherbourg 2026 » ?

C’est une liste de personnes de bonne volonté. Il y a des gens de gauche, de droite, du centre et d’ailleurs. Ce sont des personnes de tous âges, de tous milieux sociaux, de toutes professions, de tous les quartiers.

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Les débuts

Courant 2025, Jean-Marie Lejeune crée la surprise en annonçant son retour en politique (il avait été conseiller municipal d’opposition du temps de Jean-Pierre Godefroy). Sa volonté de briguer la mairie est d’abord accueillie avec circonspection. On sourit sans le prendre au sérieux. On le dit trop seul, trop âgé, trop imprévisible. Certains vont même jusqu’à le qualifier de « fou ». Lui n’en a cure : il sera le prochain locataire de l’Hôtel de Ville. Il en est intimement convaincu.

C’est donc seul, son porte-documents à la main en guise de bâton de pèlerin, qu’il commence à se rappeler au bon souvenir de ses « amis » et à arpenter la ville. Il est partout : dans les rues, sur les marchés, sur les réseaux sociaux, aux manifestations de ses « adversaires », à l’une des mobilisations du barreau de Cherbourg ou encore aux courses hippiques de l’hippodrome.

Jean-Marie Lejeune apostrophe tous ceux qu’il croise, fussent-ils attablés au restaurant. Il adresse aussi moult courriers aux médias locaux, et raconte aux journalistes avoir appelé une voyante après avoir lu dans La Presse qu’elle ne lui prédisait pas la victoire. Il veut occuper le terrain, recueillir les idées, se faire connaître. Il installe son QG, rue Albert-Mahieu. Une vitrine de choix.

Jean-Marie Lejeune mobilise son réseau d’avocat honoraire, d’ancien élu et de catholique-humaniste engagé et parvient à faire fructifier quelques-unes de ses nouvelles connaissances. Au fil des semaines, plusieurs personnes lui emboîtent effectivement le pas dans son entreprise. Des profils hétérogènes qu’il considère comme une force.

Les fidèles

Michel Ladroue, 69 ans (3e sur la liste), fut l’un des premiers à embarquer dans l’aventure. L’un des rares, aussi, à connaître les coulisses d’une campagne. Ancien candidat UDI aux départementales, artisan discret des campagnes de Blaise Mistler puis de Sonia Krimi, sa bonne connaissance des rouages électoraux a vite été considérée comme un atout pour faire voguer un appareil de conquêtes fragile, privé d’une méthodologie de travail claire.

Dans cette campagne aux contours mouvants, les alliances se nouent vite, parfois en une soirée, parfois sous les rafales d’un événement imprévu. Un jeudi, celui de la tempête Goretti, Hubert Leblondel, 72 ans, ancien directeur des services de la Ville de Sarcelles du temps où celle-ci était dirigée par Dominique Strauss-Kahn, entre dans la permanence du candidat pour le saluer, sans trop le connaître. La semaine suivante, on le retrouve à la salle des fêtes de la place Centrale, dans le centre-ville de Cherbourg. Il y a là 28 personnes qui assistent à la réunion publique de Jean-Marie Lejeune, Le Chant des partisans à la sono et de la galette des rois pour un régiment.

Entre-temps, Hubert Leblondel a été promu conseiller spécial du candidat (5e sur la liste). C’est lui qui, à mi-voix, suggère alors aux journalistes de poser « une vraie question » pour, dit-il, « relever le niveau » de la réunion publique.

On ne se connaissait pas et il se trouve qu’il m’a invité chez lui le soir de la tempête pour discuter, racontait-il alors. J’ai vraiment découvert quelqu’un de formidablement engagé et courageux, qui a envie que la vie des autres s’améliore. Ce n’est pas un politique comme les autres.

Autre cheville ouvrière : Alexandre Amchin, 40 ans (9e sur la liste), présenté comme musicien. Élégant, d’allure juvénile, cet homme novice en politique est décrit comme « sympathique » et « serviable » par Sébastien Gréard, un Cherbourgeois d’une cinquantaine d’années qui a momentanément côtoyé le mouvement. « Il a passé des soirées entières à quatre pattes, par terre, à trier les fiches des adhérents par ordre alphabétique, cite-t-il à titre d’exemple. On le surnommait le cravateux. Il en a fait un paquet pour Jean-Marie Lejeune. »

Ce dernier le confirme par ailleurs : « Il est très actif et très brillant en informatique. » Le principal concerné se définit lui-même comme son « bras droit chargé de constituer la liste ».

Les désistements

Présent sur la première mouture de la liste du candidat, Sébastien Gréard, connu dans le monde du baseball cherbourgeois, s’est finalement désisté avant son dépôt officiel. « Jean-Marie Lejeune était venu me voir pour me parler de sport, de subventions…, retrace-t-il. Il connaît tout ça très bien. Mais nous, les petits clubs, on passe à côté de plein de choses. » Intéressé par la vie politique locale depuis quelques années, Sébastien Gréard, membre du Cercle du Cotentin, explique d’être laissé tenter par l’aventure avant de constater que cet environnement ne lui convenait pas.

C’était vraiment très amateur, très décevant. C’est la première fois que je vois ça. C’était un peu comme à « L’École des fans », Jean-Marie Lejeune demandait à chacun ce qu’il voulait faire… Ce n’est pas comme ça qu’on fait en politique. Je pense qu’il a été dépassé par la situation. Et ce qui me gêne, c’est qu’il ne recherche pas de nouveaux adhérents, il cherche plutôt à descendre les autres candidats. J’ai le sentiment que c’est juste une bande qui tente de faire un coup politique tout en se regardant de travers les uns les autres.

Deux autres personnes, un homme d’une vingtaine d’années et sa mère, « vulnérable », figuraient eux aussi sur cette première liste. Mais selon ce jeune homme, qui a depuis lors déposé plainte contre X pour faux et usage de faux, ils n’ont jamais donné leur accord pour s’y retrouver. Il explique avoir été « induit en erreur » par un « collaborateur » de Jean-Marie Lejeune, qui balaie ces accusations. Malgré ces trois désistements de dernière minute, le candidat avait pu déposer une liste remaniée à temps le jour-même.

Le bouquiniste Gérard Destrais apparaît sur cette deuxième liste qui fait aujourd’hui foi. Mais plus question pour lui d’y être associé désormais, a-t-il très tôt fait savoir, « pour des raisons personnelles et à la suite d’informations ». Ce septuagénaire, qui n’avait jamais voulu être mêlé à la chose politique, n’est pas prêt à renouveler l’expérience. Sébastien Gréard est, quant à lui, retourné au Cercle du Cotentin. « Je suis parti au bon moment, estime-t-il. Je sais que d’autres se demandent comment faire pour partir aussi de cette liste. »

Mardi, une nouvelle colistière s’est présentée à la sous-préfecture, inquiète à l’idée de voir son nom figurer sur les bulletins de vote du candidat. Les services de l’État ont par ailleurs signalé la présence, toujours au sein de cette liste définitive, d’une personne placée sous curatelle renforcée. Et continuent d’exprimer de « sérieux doutes » quant à cette liste.

Depuis le 26 novembre, une dizaine de personnes qui composaient l’entourage politique renaissant de Jean-Marie Lejeune ont par ailleurs disparu ou font profil bas. Ce jour-là, sur les marches du théâtre à l’italienne, Jean-Marie Lejeune posait avec ses premiers colistiers, comme pour faire taire les rumeurs d’échec de son projet. Une apparition fugace pour une partie d’entre eux, désormais aux abonnés absents.

Les ratés

Qui imagine un candidat essayer de distribuer des tracts pendant une audience au tribunal ? Jean-Marie Lejeune aura réussi son pari de s’imposer dans les esprits. Mais davantage pour son comportement parfois déroutant que par adhésion à ses propositions, pour l’heure sommaires.

Dans les rues du centre-ville de Cherbourg, plusieurs personnes sans domicile fixe rapportent l’avoir vu apparaître à leurs côtés du jour au lendemain.

Pendant un moment, il nous donnait de l’argent ou de la nourriture, par exemple. Il est venu nous faire beaucoup de promesses. Il disait qu’il nous trouverait des logements à tous s’il était élu. Ça nous faisait rire parce qu’on sait très bien que les choses ne fonctionnent pas comme ça. Et la plupart d’entre nous ne sont même pas inscrits sur les listes électorales !

Des habitants et commerçants de la rue Albert-Mahieu rapportent de leur côté que des personnes sans abri ont dormi dans sa permanence, avec son accord. Jean-Marie Lejeune semble avoir littéralement traduit l’une de ses premières idées très tôt exprimée : « Personne ne dormira dans la rue si je suis élu. »

Dans une vidéo transmise à La Presse de la Manche, dont l’origine et la date sont indéterminées, Jean-Marie Lejeune apparaît à deux pas de la gare en train de dégrader les affiches de campagne de Camille Margueritte. Entre deux saillies contre ceux qu’il considère comme ses « adversaires politiques », la tête de liste revendique également le soutien d’une kyrielle de personnalités, de l’évêque aux propres colistiers de Benoît Arrivé, en passant par divers élus et ex-élus de la Manche. La réaction du diocèse ne s’était pas fait attendre : Monseigneur Grégoire Cador avait catégoriquement démenti tout soutien à ce candidat (comme à tout autre d’ailleurs). Quant aux autres personnes mentionnées : silence radio.

Mi-décembre, Jean-Marie Lejeune assurait que sa voiture, qu’il avait stationnée à Équeurdreville-Hainneville dans le cadre d’une tournée électorale, lui avait été volée. Une plainte était déposée. « Le vol de ma voiture, de mon téléphone…, énumère-t-il encore aujourd’hui. J’ai également des attestations qui prouvent que les pneus de mes colistiers ont été crevés. Tous les moyens sont employés pour nous empêcher. C’est lamentable ! » La voiture de Jean-Marie Lejeune sera pourtant retrouvée non loin du lieu de sa « disparition », sans trace d’effraction ni objet volé. Mais il n’en démordra jamais : il est « l’homme à abattre », dénonce avec constance une « volonté de lui nuire », des « pressions de ses adversaires politiques », des « méthodes de voyous » ou encore des « méchancetés ».

Autre séquence le 22 janvier. Ce soir-là, Camille Margueritte lance sa campagne salle Montécot, à Cherbourg-Octeville, en présence du président des Républicains Bruno Retailleau. Jean-Marie Lejeune s’y présente avant d’être éconduit. Qu’importe, c’est de l’extérieur, à grand renfort de cris et de coups dans les parois, qu’il manifestera son mécontentement sous les yeux médusés des forces de l’ordre.

Des profils défavorablement connus sur la liste

La réputation dont semblent jouir certains de ses colistiers pose également question. Si la liste de 56 noms déposée par Jean-Marie Lejeune respecte la parité, le profil de certains d’entre eux interpelle les observateurs avertis de la cité portuaire.

Selon nos informations, confirmées par plusieurs témoignages concordants, certains individus sont en effet défavorablement connus des autorités pour avoir fait l’objet de signalements et/ou avoir a minima été entendus pour des faits graves. Il est question de comportements et de propos déplacés, notamment envers des mineurs, de menaces de mort ou encore d’idéologies mortifères. « Nous avons fait des vérifications sur les personnes qui composent la liste, rassure Jean-Marie Lejeune. Que ce soit clair : personne sur cette liste n’a été condamné. »

Nul n’aurait pu imaginer assister à une campagne émaillée de tant d’incidents à Cherbourg-en-Cotentin. Un peu plus de trois mois après que Jean-Marie Lejeune a annoncé son intention de concourir à la mairie, que reste-t-il, sinon un homme qui crie sans cesse au loup, au moins quatre désistements connus, des personnalités décrites comme interlopes dans son entourage et une liste qui doit sa survie au tribunal administratif de Caen ?

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