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Après Jeffrey Dahmer, les frères Menendez et Ed Gein, Ryan Murphy s’intéresse à Lizzie Borden dans la saison 4 de Monstre, en ligne sur Netflix depuis le 17 septembre. Qu’est-ce que ça change quand le tueur appartient au genre féminin ?
Lancée en 2022, la série d’anthologie Monstre, créée par Ian Brennan et Ryan Murphy, connait un succès qui ne se dément pas. Elle a trouvé une formule imparable : fictionnaliser des affaires de true crime qui ont marqué l’histoire américaine, comme celles de Jeffrey Dahmer, des frères Menendez ou encore d’Ed Gein. C’est la première fois que la série s’intéresse à une figure de tueuse.
Moins connue en France qu’aux États-Unis, où elle a même sa comptine enfantine flippante (on l’entend dans la série), Lizzie Borden, au centre de cette quatrième saison, est une jeune femme de la haute société, accusée d’avoir assassiné son père et sa belle-mère à la hache, dans le Massachusetts du XIXe siècle.
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L’affaire a passionné la presse de l’époque. Le procès qui s’ensuivit n’a pas permis de prouver sa culpabilité, malgré un faisceau d’indices concordants. Lizzie Borden a emporté ce secret dans la tombe, tout comme sa sœur Emma Borden et sa bonne, Bridget Sullivan, probablement impliquées. De nombreuses théories sur le mobile du meurtre et les différents suspects ont circulé, ouvrant un champ des possibles fictionnel.
Une sanglante émancipation
La première partie de la saison, composée de huit épisodes, nous expose l’environnement toxique dans lequel la douce adolescente Lizzie Borden (Ella Betty) grandit, entre un père, Andrew Borden (Charlie Hunnam) alcoolique et misogyne, qui ne s’est jamais remis de la mort de sa première femme, Sarah (et mère de Lizzie), une belle-mère abusive et cruelle, Abby Borden (Rebecca Hall) et une soeur, Emma Borden (Billie Lourd), absente et distante.

L’arrivée de Bridget Sullivan (Vicky Krieps), une bonne peu conventionnelle dont elle s’éprend, précipite la décision de tuer le père et la belle-mère et toucher l’héritage pour mener une vie de liberté. Après une tentative d’empoisonnement ratée, Lizzie et Bridget se rabattent sur la collection de haches du père, qui gère une entreprise de pompes funèbres.
Comme de nombreuses productions estampillées Ryan Murphy (même s’il n’est pas impliqué comme scénariste sur cette saison), la série n’y va pas de main morte sur l’hémoglobine. La tuerie à la hache d’Abby et Andrew prend deux bons épisodes, qui soulèveront le cœur des âmes sensibles.

Il faut louer la performance d’Ella Beatty (vue dans Feud) dans le rôle-titre : l’actrice propose un spectre des extrêmes, tantôt terrifiante dans ses accès de violence hache à la main, tantôt touchante dans son amour de la nature et des animaux et dans son ignorance des conventions sociales.
À ses côtés, de Vicky Krieps (qui assume un double-rôle, celui de Bridget et de la Comtesse Bathory) à Charlie Hunnam en passant par Rebecca Hall, le casting est sans fausse note. Si la série se complait parfois dans le too much (cette scène de vomi bien WTF en CGI !), les personnages, même les plus vils, sont tous écrits avec différentes couches de complexité.

Le plus intéressant vient presque après le fameux double-meurtre, au moment du procès durant lequel Lizzie Borden tire avantage de la société victorienne sexiste de l’époque, qui la voit comme une femme faible et innocente. Imprégnés de stéréotypes de genre et d’une vision classiste de la société, le jury ne peut envisager qu’une femme, jeune et jolie (ça aide !) et élevée dans une classe bourgeoise ait pu commettre un tel crime.
Good for her
Entre les rumeurs d’une liaison lesbienne, le spectaculaire du crime (plus de 40 coups de hache assénés) qui va à l’encontre des stéréotypes de genre et le fait que l’accusée s’en soit sortie grâce à ces mêmes stéréotypes, cette saison 4 de Monstre opte logiquement pour un axe féministe, par ailleurs déjà exploité dans le film Lizzie (2018, Craig William Macneill) qui était porté par le duo Chloé Sevigny et Kristen Stewart. Comparé au film, de facture classique, la série Netflix propose une mise en scène bien plus pop, méta et gore.
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Elle inscrit Lizzie Borden dans un panthéon de tueuses célèbres. Lizzie et Bridget sont en effet fascinées par l’histoire de la Comtesse Elisabeth Bathory, jugée coupable de meurtres en série sur des jeunes femmes au 16e siècle et obsédée par le sang (le mythe a retenu qu’elle se serait baignée dans le sang de vierge pour rester jeune, inspirant la figure de Dracula).
Souffrant de menstruations très douloureuses et abondantes et shamée par sa belle-mère, Lizzie apaise son rapport au sang à travers cette histoire de purification, aussi morbide soit-elle.

Dans son élan pour les tueuses incomprises, la série convoque aussi Aileen Wuornos, déjà immortalisée à Hollywood sous les traits de Charlize Theron dans le film Monster (2003, Patty Jenkins) et ici interprétée par la toujours géniale Sarah Paulson, égérie de la série American Horror Story. On suit Aileen avec son amoureuse en 1988, alors qu’elles passent quelques jours dans la maison de Lizzie Borden, devenue une chambre d’hôtes pour les amateurs de frisson. Dans la série, Aileen est fan de Lizzie Borden et de son émancipation sanglante.
Ce que nous dit la série, c’est que Lizzie Borden et Aileen Wuornos ont en commun d’être deux tueuses qui ont violemment répliqué face à une société patriarcale implacable. Le personnage d’Aileen souligne cet aspect dans des monologues passionnés. Elle admire aussi le fait que Lizzie s’en soit tirée indemne, évitant la peine de mort (ça n’a pas été le cas d’Aileen Wuornos, exécutée en 2002).

La série s’inscrit dans un genre de films dit « Good for her » ( « Tant mieux pour elle »), dans lesquels l’anti-héroïne triomphe de diverses formes d’injustices liées à sa condition de femme, utilisant au passage des moyens peu moraux. Des films comme Midsommar, Send Help, The Witch ou Pearl entrent dans cette catégorie. Dans une société où les femmes voient rarement la couleur de la justice, ces fictions possèdent un pouvoir cathartique indéniable pour la moitié de l’humanité.
En revanche, cette version de Lizzie Borden perpétue l’imagerie dominante du female rage, soit la représentation de la colère féminine dans la pop culture qui explose face à une société patriarcale : une jeune femme blanche, jeune et attirante, le visage ensanglanté. Les affiches promotionnelles de cette saison 4, par ailleurs mal reçues car accusées de glorifier la violence, en jouent : Lizzie terrifie par l’extrême violence de ses actes mais aussi excite le regard masculin.
Une saison divertissante mais peu subtile

La série explore aussi les rapports de classe : la Comtesse Bathory et Lizzie Borden ont survécu à leurs crimes, tandis que la travailleuse du sexe pauvre Aileen Wuornos a eu beau raconter dans le détail l’horreur de ses viols, elle n’a bénéficié d’aucune clémence de la part du jury. De la même manière, la romance lesbienne entre Lizzie et Bridget est traversée par des tensions liées à leurs différences de classe.
On comprend les intentions de Ian Brennan : créer un lien entre des tueuses à diverses époques pour montrer que la violence féminine est bien souvent une légitime défense face à la violence du patriarcat. Mais le personnage d’Aileen Wuornos aurait mérité d’avoir sa saison. On a parfois l’impression de regarder deux séries distinctes. Ce raccord avec le contemporain, un peu artificiel, se fait aussi par des choix de musiques rock comme « Cherry Bomb » des Runaways ou « This is the end » des Doors.

La série possède une réalisation soignée, signée Max Winkler (pour six épisodes), un habitué des productions de Ryan Murphy et un montage rythmé qui embarque. Elle évite l’écueil des films ou séries d’époque empesées par leur classicisme.
Esthétiquement, elle opte pour des fondus au rouge et des gros plans stressants lors des scènes sanglantes, tandis que la romance lesbienne entre Lizzie et Bridget prend des teintes plus douces et ensoleillées. Cette relation n’est jamais diabolisée (malgré les méfaits qu’elles ont commis) mais plutôt présentée comme le cœur de l’émancipation de Lizzie. On sent un regard queer bienveillant.

Les changements de points de vue impromptus dans certains épisodes, son enlacement avec les histoires d’Aileen Wuornos et de la Comtesse Bathory font de Monstre : L’histoire de Lizzie Borden un drôle d’objet, chaotique, inégal, too much mais hautement binge-watchable.
La manière dont nous est racontée cette histoire témoigne des préoccupations de notre époque, qui revisite la figure de la criminelle à l’aune des dernières avancées féministes. Le final achève cette réflexion en reliant explicitement Lizzie Borden au mouvement des Suffragettes, faisant d’elle une mécène (ce qu’elle n’a pas été) du mouvement pour le droit de vote des femmes.

La série aurait gagné en puissance en faisant confiance à son public plutôt qu’à vouloir surligner en rouge son message, clair comme de l’eau de roche. Dans une société patriarcale qui oppresse cruellement les femmes de bien des façons, les tueuses comme Lizzie Borden ne naissent pas monstres, elles le deviennent.
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