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«Mi madre y el dinero»: discussions avec ma mère

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Le premier rôle qu’Anacarsis Ramos a joué après son arrivée à Mexico, il y a 10 ans, était celui du fils d’une ouvrière d’usine dans… La divine illusion, de Michel Marc Bouchard. Le dramaturge, scénographe et metteur en scène mexicain a d’ailleurs invité l’auteur québécois à voir son spectacle à lui, Mi madre y el dinero, lors de son passage au FTA. Une pièce dans laquelle, amusante coïncidence, Ramos incarne à nouveau le fils d’une travailleuse : sa propre mère.

Le titre du spectacle, Ma mère et l’argent, décrit bien ce dont il s’agit : il retrace d’abord l’histoire économique de Josefina Orlaineta, dont Anacarsis Ramos, en la questionnant un jour, a découvert avec stupéfaction toute l’ampleur : elle a exercé une quarantaine de métiers différents durant sa vie pour survivre. Mère et fils recréent certains de ces petits boulots sur scène : elle coupe ses cheveux, ils fabriquent ensemble du chorizo. Une activité délicate et chronophage qu’ils avaient déjà partagée durant sa jeunesse, alors que Ramos participait à certaines entreprises familiales.

Et ce récit est mis en lien avec l’histoire de la région dont il est originaire : Campeche, un État dans le sud du Mexique, avec une «grosse histoire de colonisation, d’impérialisme et d’extraction», explique le créateur lors d’une entrevue virtuelle avec le Devoir. On a trouvé là une importante réserve de pétrole — «en fait, la deuxième plus grosse sur la planète. Mais en même temps, c’est l’État le plus pauvre du Mexique ».

Ramos rappelle que dans son pays, beaucoup vivent de l’économie informelle. Il était important pour lui de rendre ce témoignage de sa mère public. «Ce n’est pas seulement une histoire personnelle. Il y a ce discours puissant dans le monde sur l’échec individuel : cette bullshit selon laquelle si tu es très dévoué à ton travail, un jour tu vas devenir riche.» Une vision qui fait de nos vies une affaire qui tient de l’individu plutôt que d’une structure. « Et moi, je ne peux pas changer ce système avec la pièce. Mais je pense que le théâtre, comme n’importe quel médium visuel, peut être fort. Il peut produire un autre narratif, sans nécessiter beaucoup de moyens. »

L’artiste, qui a une formation en sociologie, y aborde également la violence dans sa ville natale de Campeche, dans sa famille. Elle aussi est souvent attribuée à une cause individuelle. «Mais ce qu’on essaie de raconter, c’est qu’une grande part de la violence est produite par le manque d’argent. Les conditions de vie des gens créent un contexte où elle est plus facilement reproduite. Alors, dans la pièce, il était important pour moi de ne pas juste décrire la violence à Campeche en matière d’homophobie ou de machisme — ça en fait partie —, mais de la structure qui la génère.»

Une négociation

En écoutant l’historique maternel, Anacarsis Ramos s’est mis à discerner un parallèle entre son propre métier au théâtre et certains boulots de sa mère comportant de la vente, où elle devait performer. «Par exemple, quand elle se rendait dans un bureau pour vendre du chorizo aux employés, elle faisait beaucoup d’improvisation. Et peu importe comment elle se sentait à l’intérieur, elle devait toujours sourire, faire des blagues, afin de créer ce genre d’énergie. »

Bref, Josefina Orlaineta était déjà une actrice. «Et d’un autre côté, j’ai commencé à comprendre comment grandir dans cette famille particulière a créé mon ambition artistique, ma propre relation avec le travail. Cela m’a aidé à évaluer mon boulot au théâtre sur un plan économique, ou à le comprendre comme faisant partie d’un système. Le processus créatif a donc été réciproque : le théâtre a été un outil pour raconter les différentes vies de ma mère et, en même temps, son histoire à elle et ce qu’elle représente comme travailleuse nous aide à saisir que le théâtre n’est pas à part de ce système économique. Nous partageons en fait beaucoup de choses, en ce sens qu’on est des travailleurs autonomes.»

Lui-même a été victime d’un épuisement professionnel, parce «je travaillais tout le temps au théâtre et, en même temps, j’avais du mal à payer mon loyer, j’étais très serré ». C’est pourquoi, à l’époque où cette idée de pièce a germé, Ramos était revenu dans sa ville natale de Campeche pour se reposer chez sa mère.

Cette précarité matérielle, qui pèse sur un domaine artistique qu’on tend à romantiser, est exposée dans Mi madre y el dinero. Et le spectacle dévoile également la négociation entre mère et fils pour raconter l’histoire de Josefina Orlaineta, ajoute le metteur en scène. «On négocie constamment. Il y a toutes ces discussions sur comment raconter son histoire sur scène avec elle et la représenter. Sur comment on en fait un spectacle qui a du succès. Et évidemment sur les conditions économiques. L’une des premières questions qu’elle m’a posées, c’est : combien je vais gagner? Elle perçoit la pièce elle-même comme un boulot comme un autre. Elle l’envisage comme ses autres emplois avant: ok, je vais avoir un peu de préparation, vite, et puis je commence à le faire, non? Je pense qu’elle a une présence très spéciale sur scène. Et moi, ça m’a rendu [lucide] d’envisager ça comme un travail. D’une certaine façon, elle est critique du théâtre ou de ma vision romantique. »

Tout ça fait avec humour.

Viva la diva

Comment Anacarsis Ramos vit-il cette expérience atypique de jouer avec sa propre mère, de concilier les dimensions personnelle et professionnelle? L’artiste répond en empruntant un terme économique : « Je pense que le solde est positif. Mais ça a été un processus difficile à certains moments, parce qu’on a travaillé ensemble tant d’années durant notre vie. Et nous avions autrefois une manière de le faire. Ce n’était pas ce qu’on appelle maintenant un espace protégé. Il y avait une tout autre dynamique, qui avait à voir avec le contexte. Alors, c’était très important d’introduire une nouvelle façon de travailler qui était différente de l’ancienne dynamique, même lorsqu’on parlons de toutes ces choses très personnelles. »

Avec son collectif Pornotráfico, une compagnie basée à Mexico qu’il codirige, il a eu « beaucoup de discussions afin de créer un autre genre d’espace, plus proche d’un espace créatif idéal, qui ne reproduit pas la violence. Ce qui vient, ultimement, de compétences en communication et de la mise en place de limites : ce n’est pas une mère et son fils, mais un metteur en scène et une interprète. Évidemment, c’était très bizarre pour nous au début. Ce n’était pas si facile à maintenir. Parce qu’en même temps, il y a des choses traumatiques, qui portent tellement de souffrance dans cette histoire.»

Il a d’ailleurs cherché une façon d’’exprimer certaines parties de son témoignage sans qu’elle ait à les rejouer, puisque «ça pourrait être très douloureux pour elle».

«Alors le processus a été très exigeant au début, mais en même temps très enrichissant, conclut Ramos. Et je pense qu’utiliser les outils du théâtre nous a aidés dans d’autres parties de notre vie. Grâce à ça, ma mère a une nouvelle vision du théâtre, tandis que j’ai une autre perception de mon histoire familiale et de Campeche.»

Et il leur est désormais beaucoup plus facile de jouer Mi madre y el dinero. «Sur scène, on s’amuse beaucoup, c’est une expérience très satisfaisante pour nous. Je pense que ma mère est une grande actrice.» Et à l’image de toutes les divas, avance-t-il avec humour, elle n’aime pas répéter, mais adore les représentations. «Elle a détesté toutes les répétitions techniques, mais une fois qu’elle est devant le public, elle établit si aisément une relation très forte avec lui. »

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