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FIGAROVOX/ENTRETIEN - Le parti indépendantiste a remporté les élections provinciales ce lundi. Si les Québécois n’ont pas directement voté pour l’indépendance, ils ont plébiscité un parti qui aura le mérite de replacer cette question au cœur de leur existence collective, estime l’essayiste.
Mathieu Bock-Côté est philosophe et chroniqueur pour le Figaro. Dernier livre paru : Le pessimisme joyeux (Fayard, 2026).
LE FIGARO. - Faut-il voir cette victoire comme un désir d’alternance, ou une véritable adhésion à la question de l’indépendance ?
Mathieu BOCK-CÔTÉ. - Il faut surtout y voir la fin d’un cycle, et le début d’un nouveau. Je donne quelques balises historiques. En 1995 se tenait le deuxième référendum sur l’indépendance du Québec. Le camp du Oui a obtenu 49,4% des voies, le Non, 50,6%. Le taux de participation était de 94%. 61% des Francophones, qui représentaient 82% de la population, ont voté Oui. L’immense majorité des anglophones et des immigrés ont voté Non. Cette défaite crève-cœur a brisé les reins du peuple québécois, d’autant que le régime canadien a alors entrepris de mater assez brutalement le nationalisme québécois, en le diabolisant, en le disqualifiant, et en cherchant même à mettre le droit à l’autodétermination du peuple québécois sous la tutelle du parlement canadien et des autres provinces.
Les années post-référendaires furent des années de déprime politique. De 2003 à 2018, avec une parenthèse de 18 mois entre 2012 et 2014, le Parti libéral du Québec, fédéraliste, multiculturaliste, partisan du Canada à tout prix, a dominé la vie politique québécoise, en misant notamment, sur la division des nationalistes entre eux et sur l’appui quasi unanime de la communauté anglaise et des populations immigrées. L’indépendance semblait inatteignable, et bien des nationalistes, alors, voulurent prendre un détour autonomiste pour déloger le Parti libéral, et remettre à Québec un parti fidèle au Québec d’abord.
C’est dans ce contexte qu’on a assisté en 2012 à la création de la Coalition Avenir Québec, qui entendait remplacer le nationalisme souverainiste du Parti Québécois par un nationalisme autonomiste consentant au cadre canadien. Elle a gouverné le Québec de 2018 à 2026. Elle s’est effondrée hier soir. Elle n’a obtenu aucun député. Aucun ! On aura rarement vu une telle faillite politique. Son autonomisme a fait faillite, sa défense de l’identité québécoise s’est contentée de quelques mesures valables, mais vite laissées de côté – il ne fallait pas risquer de provoquer une crise constitutionnelle avec le Canada.
Bien des Québécois qui pour l’instant, se tiennent éloignés du camp du Oui le rejoindront quand cette question cessera d’être réduite à un référendum négativement connoté depuis 30 ans.
Inversement, le Parti Québécois, dont on annonçait la disparition il y a quelques années à peine et qui avait grandement souffert du contexte post-référendaire, est de retour en force, et formera le gouvernement. Il est dirigé par Paul St-Pierre Plamondon (surnommé PSPP) qui l’a reconstruit intégralement depuis 2020. Le Parti Québécois ne cache pas son option indépendantiste, il la place au cœur de son offre politique. La question nationale revient au centre du jeu. Le PQ marque aussi son hostilité au multiculturalisme, à l’immigration massive, au wokisme, d’ailleurs, tous ces enjeux participent à la définition de la question nationale aujourd’hui. Bien des Québécois qui pour l’instant, se tiennent éloignés du camp du Oui le rejoindront quand cette question redeviendra concrète, quand elle cessera d’être réduite à un référendum négativement connoté depuis 30 ans. Alors pour répondre à votre question en un mot, les Québécois n’ont pas voté hier soir pour l’indépendance directement, mais ont voté pour un parti qui la replacera au cœur de notre existence collective.
Le référendum pourra-t-il se tenir même sans majorité absolue (59 sièges acquis sur 64 requis) ? D’autres partis sont-ils susceptibles d’épauler PSPP dans cette idée pour atteindre la majorité absolue ?
Nous n’y sommes pas encore, mais le référendum est annoncé en fin de mandat par PSPP. Bien des choses peuvent se passer d’ici là. Et avant de tenir le référendum, le Parti Québécois peut mener une politique de rupture – l’occasion se présentera bientôt quand la Cour suprême du Canada prononcera son jugement sur la loi 21, qui consacre la laïcité québécoise. On s’attend à ce qu’elle la déconstruise, soit directement, soit indirectement. Comment les Québécois réagiront-ils? La prise de conscience de leur déclin culturel et linguistique dans le Canada poussera aussi les Québécois vers l’indépendance. Car le peuple québécois, dans le Canada, est appelé à se dissoudre. Le régime canadien veut faire de ce peuple de langue et de culture française une population bilingue d’abord canadienne, et secondairement attachée au Québec.
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Par ailleurs, Québec solidaire, qui représente la gauche radicale, et qui dispose de neuf députés à l’Assemblée nationale, est indépendantiste. Autrement dit, quand le temps viendra, il y aura une majorité de députés favorable au déclenchement d’un référendum sur l’indépendance. J’ajoute que le jour où le référendum sera déclenché, on ne sait pas comment réagira le Parti conservateur, qui vient de faire son entrée à l’Assemblée nationale. Car refuser un référendum ne veut pas dire qu’on votera non si on le tient malgré tout. Le Parti conservateur se veut autonomiste et nationaliste, mais croit pour l’instant pouvoir mener ce programme dans la fédération. Mais que se passera-t-il quand il faudra trancher entre le Oui et le Non à l’indépendance?
Les sondages actuels ne donnent pas l’indépendance du Québec comme une cause gagnée (environ 30-40% seulement des Québécois la souhaitent) : la tendance peut-elle encore s’inverser ? À quoi bon tenir un référendum qui semble perdu d’avance ?
Les sondages actuels analysent assez mal la question nationale. Les Québécois, depuis 30 ans, se sont fait marteler une propagande pour délégitimer et diaboliser tout à la fois la possibilité même d’un référendum sur l’indépendance. Il s’agissait, à bien des égards, d’une véritable guerre psychologique relevant du conditionnement mental à grande échelle. Le mot référendum sert aujourd’hui à faire peur. Il fait écran à la réalité. Bien des Québécois qui disent refuser l’indépendance sont plutôt stationnés dans une forme de parking mental où ils demandent surtout de ne pas être dérangés, d’autant que la défaite référendaire de 1995 a été un véritable traumatisme pour un grand nombre. Ils disent moins «non» que «pas maintenant». J’ajoute que nous évoluons dans un système médiatique radicalement hostile à l’indépendance du Québec.
Il faut aller encore plus loin. Il existe un consensus fort au Québec pour la défense de la langue française, pour la laïcité, pour la fin de l’immigration massive et pour la fin du multiculturalisme d’État. Nous ne voulons pas devenir étrangers dans notre propre pays – d’autant que nous le sommes déjà dans notre métropole, Montréal. Mais ce consensus est intenable dans le Canada multiculturaliste qui entend parachever la dissolution du peuple québécois, en remplaçant le français comme langue officielle par un bilinguisme donnant structurellement l’avantage à l’anglais, qui travaille à déconstruire la laïcité, et entend l’invalider par sa Cour suprême, qui a l’immigration massive dans son ADN idéologique et qui a fait du multiculturalisme un principe constitutionnel et son pilier identitaire. Autrement dit, il y a une contradiction fondamentale entre les aspirations existentielles au cœur du nationalisme québécois et l’appartenance du Québec à la fédération canadienne. Plus cette contradiction sera visible, et ressentie, plus l’appui à l’indépendance augmentera.
La souveraineté canadienne s’impose au Québec, et le multiculturalisme canadien est imposé aux Québécois. Passer la publicité
Le contexte international (Trump, droits de douane, sécurité) renforce-t-il ou affaiblit-il l’argument souverainiste ?
C’est paradoxal. Le contexte, en soi, devrait favoriser l’indépendance, d’autant que l’administration Trump pourrait, à la différence des administrations antérieures, se montrer plus favorable envers la reconnaissance d’un État québécois indépendant. J’ajoute que notre époque redécouvre le langage de l’indépendance, de la souveraineté des nations, de la frontière, des identités profondes. Donc l’époque est favorable à l’indépendance des peuples. Mais voilà le paradoxe : l’élection de Donald Trump, et sa volonté apparente d’annexer le Canada, pour le transformer en 51e État américain, ont provoqué une peur panique chez les Québécois, une peur instrumentalisée de manière grossière mais très efficace par Ottawa, pour renforcer le nationalisme canadien.
C’est là tout le sens de la politique de Mark Carney. Cette peur s’explique aussi par la remontée à la surface de la conscience collective du vieux fond colonisé du peuple québécois, qui devant la menace de l’empire, s’est réfugié sous la protection du pouvoir fédéral – alors que dans les faits et à l’échelle de l’histoire, le régime canadien est infiniment plus menaçant pour le peuple québécois que l’empire américain. C’est le Canada qui nous impose la noyade migratoire, c’est le Canada qui nous anglicise, c’est le Canada qui nous impose son multiculturalisme, c’est le Canada qui limite les pouvoirs de notre Assemblée nationale avec son gouvernement des juges. Et ainsi de suite.
Faut-il voir dans cette élection l’arrêt de mort du multiculturalisme au Québec ?
Non, car le multiculturalisme comme idéologie officielle, et comme doctrine d’État, nous vient d’Ottawa. La souveraineté canadienne s’impose au Québec, et le multiculturalisme canadien est imposé aux Québécois. D’ailleurs, il ne faut pas oublier qu’il fut d’abord une arme de guerre pour déconstruire et dissoudre le peuple québécois, en le faisant passer de peuple fondateur à minorité ethnique parmi d’autres. Cela dit, le gouvernement péquiste, et je crois qu’il le fera, peut marquer une rupture nette avec le multiculturalisme d’État, en plaidant pour ce qu’on appelle ici la convergence culturelle, c’est-à-dire que les immigrés ont vocation à rejoindre la majorité historique francophone, à s’y fondre. Je pense depuis longtemps que c’est en s’opposant directement au multiculturalisme canadien que le Québec arrivera à faire son indépendance. Il semble que le Parti Québécois le pense aussi. Je crois que le Québec sera indépendant à court ou moyen terme. La marche vers le Québec libre vient de reprendre.


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