Un livre si plein de grâce qu’on le lit et le relit avec un plaisir à chaque fois renouvelé. Quand Mary Anna Barbey nous dit, chez elle, sur les hauteurs de Morges, qu’elle l’a écrit avec un sentiment d’évidence rarement ressenti dans sa vie d’écrivaine, on n’est pas surprise. Fragments d’un amour tardif raconte, par petites touches, comment Elsa et Gautier vont oser le grand saut du risque amoureux. Amicale au départ, leur relation prend un autre tour à la faveur d’un séjour de Gautier chez Elsa. Un ou deux jours, tout au plus. Fait-il une halte au cours d’un voyage? Sans doute, on n’en saura pas plus.
Gautier est là et Elsa, qui écrit le soir dans sa chambre, observe comment il s’insère dans cette maison où elle vit seule, veuve depuis plusieurs décennies. Elle le sait, sa maison et elle sont un peu hantées. Quand Gautier met le tablier de cuisine bleu, il ne peut pas savoir qu’il remue le passé. «Les fantômes, quand ils ne sont pas là, laissent dans l’espace ou sur le sol ou contre un mur le dessin de leur forme, comme quand il y a eu un crime et que l’on dessine à la craie les contours de la victime […]» Elsa et le fantôme ont beaucoup porté le tablier bleu.
Une courte critique en 2005: Mary Anna Barbey. Prosperity Mill
Sotto voce
Sotto voce, et avec élégance, Mary Anna Barbey note la présence feutrée puis de plus en plus manifeste d’un invité supplémentaire, inattendu. Le désir. Elsa et Gautier n’en disent rien, n’osent rien brusquer. Gautier est veuf lui aussi. Le décès de son épouse, après quarante-cinq ans d’amour, est encore récent. Le soir dans sa chambre, Elsa note: «Nous sommes quatre. Deux vivants et deux fantômes, errant et néanmoins présents.» Elle aimerait leur dire «Allez, oust!», s’en veut de le penser. Le séjour de Gautier se prolonge. Balades, préparation des repas, DVD le soir. Ou scrabble, peu inspiré: «Ils ont la tête ailleurs et le jeu le sait.»
Car il faut oser le bonheur. A tout âge, mais peut-être plus encore à 70 ans passés. Mary Anna Barbey, s’inspirant de sa propre histoire, décrit le désir qui de léger «se fait désormais plus dense. Non plus fil de soie mais quelque chose de rond, à tenir entre les mains, à palper doucement. Quelque chose qui a du poids, tout comme leurs corps, pesant d’attentes.» Mais il y a la peur. Comment oser la mise à nu qu’entraîne toute histoire d’amour avec des corps devenus vieux? Elsa passe en revue la situation avec «ses sept décennies et demie»: cheveux gris, visage pâle, vergetures, seins pâles aussi. «Elle a encore, au moins, ses jolis pieds et ses chevilles fines. […] Peut-être que Gautier aimera cette partie d’elle, restée intacte?»
Un roman d’amour pudique
Fragments d’un amour tardif est avant tout un roman d’amour, distillé par éclats, pudique et concret. Un roman d’acceptation de soi aussi puisque aimer «quand on est si loin de la jeunesse arrogante; si loin même du milieu de la vie» impose de faire avec ce qui est. «Ce sera comme un apprentissage: se composer en vieux amants», note Elsa, confiante.
Par la littérature, Mary Anna Barbey rompt ainsi de façon solaire le tabou, étonnamment persistant, de la sexualité après 70 ans. Mettre des mots sur les choses, voilà le moteur d’une vie, pour Mary Anna Barbey, tant par l’écriture que par son parcours, dès les années 1960, de conseillère et de formatrice en santé sexuelle, au sein du planning familial et de la fondation Pro Familia à Lausanne. Née aux Etats-Unis, fille de Liston Pope, célèbre pour son engagement en faveur des droits civiques, elle-même étudiante en philosophie, elle rencontre là-bas le jeune Vaudois Clément Barbey, futur pasteur. La décision de se marier et de vivre en Suisse s’impose vite.
L’ascension d’une figure publique
La curiosité des récits des autres joue un grand rôle dans son engagement pionnier pour la contraception et l’éducation sexuelle à l’école. Il s’agit toujours de mettre en mots ce qui était tu, caché, obscur. De convaincre, malgré les moqueries voire les insultes. Car rapidement, Mary Anna Barbey devient une figure publique sur ces thèmes-là. Elle écrit dans Femina, L’illustré, intervient à la radio avec Bernard Pichon. On n’imagine pas ou plus les attaques subies de la part de lecteurs outrés ou les pressions, au niveau politique, pour qu’elle cesse ses articles.
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Forte de son expérience de l’animation de groupes et de la maïeutique du récit personnel, elle lance en 1980 les premiers ateliers d’écriture en Suisse romande. Pour un public toujours largement féminin. L’écriture comme outil puissant de liberté. Une pratique qu’elle continue jusqu’à aujourd’hui. Elle publie en 1981 Eros en Helvétie (Bertil Galland) sur ses trente ans d’engagement pour la santé sexuelle. Elle est invitée à Apostrophes pour en parler.
Suivront une douzaine de livres dont le best-seller en 1985 Nous étions deux coureurs de fond chez Zoé, où elle raconte la fin de vie de son mari, fauché par la maladie, ou Tracer (Editions des sauvages) en 2012 sur sa pratique des ateliers d’écriture. Déçue par la défection «peu professionnelle» d’un éditeur bien connu en Suisse romande, Mary Anna Barbey a pris le risque de l’auto-édition pour Fragments d’un amour tardif *. Une expérience «passionnante de bout en bout», revendique-t-elle. Avant de partir, on lui dit encore que son livre distille une grande énergie. Que le fait de mettre les corps, tous les corps, en lumière, apaise. «Notre œil est tellement formaté à ne voir que des corps jeunes… Si ce livre peut ouvrir une petite porte vers l’acceptation de soi, à tout âge, tant mieux.»
Retrouvez tous les portraits du «Temps»
Dates
1936 Naissance aux Etats-Unis.
1967 Débute au Centre de planning familial à Lausanne.
1981 «Eros en Helvétie».
1985 «Nous étions deux coureurs de fond».
2025 «Fragments d’un amour tardif».


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