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Lumière, vitalité, sensorium

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Chaque semaine, Le Devoir offre un espace aux artisans d’un périodique. Cette semaine, nous vous proposons la version écourtée d’un texte paru dans la revue « ESPACE art actuel », no 143 (Lumière, printemps 2026).

Le spectacle White Out est une expérience théâtrale sensorielle créée par la compagnie québécoise L’eau du bain, dont la démarche se situe au croisement des arts visuels, de la performance et de l’installation.

La metteuse en scène Anne-Marie Ouellet, le concepteur sonore Thomas Sinou et moi-même, conceptrice lumière, articulons gestes plastiques, dispositifs scéniques et réflexion critique dans une perspective de porosité entre les moyens d’expression. Nous traversons des processus d’écriture scénique pour développer un langage composite se déployant dans des espaces sensibles à éprouver.

Dans cet esprit, White Out plonge le public dans le brouillard et la désorientation, évoquant un vide intérieur et invitant à un voyage au tréfonds de soi. La lumière, le son et le jeu déferlent en une tempête sensorielle qui, au lieu de représenter des espaces concrets, ouvre des seuils de perception visuels, sonores et imaginaires.

Lumière diffuse

La recherche de lumière est née un hiver où j’étais partie expérimenter l’obscurité, bien au-delà du cercle polaire. Là où le soleil, même levé, se maintient sous la ligne d’horizon, baignant les paysages de sa réflexion sur les nuages d’une singulière lumière diffuse.

Si singulière, bien plus que la noirceur qui m’avait attirée, c’est cette lumière qui m’habitait. Elle m’offrait des couleurs que je ne reconnaissais pas. J’essayais de les archiver, mais elles restaient furtives, elles vivaient, dynamiques comme la lumière qui les rendait visibles. J’avais l’impression de les halluciner.

Je comprendrais, plus tard, que ces couleurs existaient non pas sur l’objet, mais dans mon œil intérieur, formées par mon sensorium, d’où leur caractère fugace. Et que cette lumière exacerbait tous mes sens sans diriger mon regard, stimulait la sensation de mon corps et mon engagement dans la contemplation : j’en ressentais toute la vitalité.

Elle m’invitait à explorer le paysage non pas en l’analysant par la vision, sens isolé et prédominant dans la culture oculocentrique qui est la mienne. Je la percevais tant de l’extérieur que de l’intérieur, pleinement consciente de l’activité en moi de divers sens qui se rencontrent et forment, par leurs interactions, un ressenti unique.

Cette lumière diffuse me fascinait. Je me donnai donc le défi de la transposer sur scène. Comment opérer un déplacement de l’attention passive de l’observateur à une expérience physique active de la lumière telle que je l’avais vécue ?

Lumière théâtrale

La lumière théâtrale m’apparaît le plus souvent ossifiée : on restitue, de soir en soir, une succession de tableaux de lumière fixes à l’intérieur desquels se déroule le spectacle pourtant dit vivant.

Cette impression m’amène à me demander comment le temps est généralement envisagé dans l’art de la conception lumière au théâtre, et je réalise qu’il est le plus souvent évincé. Cet art s’est développé dans une perspective linéaire et spatiale : il véhicule du sens à partir d’images scéniques et représente souvent une histoire adressée à l’œil et au cerveau rationnel.

En témoigne l’acte de plonger le spectateur dans le noir, qui propose un sentiment de n’être dans aucun espace, et entraînant une perte de proprioception et d’engagement. Les lieux sont conçus comme des espaces non temporels, limitant l’expérience des usagers. Or, l’engagement incarné que je ressentais dans la lumière diffuse polaire reposait sur sa temporalité, gage de vitalité et d’investissement multisensoriel.

Quitter l’art rétinien et s’adresser au sensorium passe donc par la réintroduction du temps dans l’expérience d’une lumière qui, non assujettie aux impératifs classiques, se concentre sur ses qualités dynamiques.

Le processus de recherche-création de White Out s’est donc intéressé au travail sur la dynamique de la lumière pour lequel un outil de contrôle a été créé. Ainsi, la lumière a été envisagée sous forme de comportements (émerger, palpiter, frissonner, ondoyer, errer, etc.) dont les qualités se ressentent de manière préréflexive et permettent de véhiculer l’affect. D’après le psychiatre et psychologue américain Daniel Stern (Forms of vitality, Oxford UP, 2010), c’est le contour temporel d’un sentiment (intensité, rythme, durée) qui permet le partage émotionnel, et mon hypothèse est qu’il en va de même pour la lumière. L’outil produit a permis un travail de finesse pour créer différents contours temporels, impossibles à générer avec les consoles d’éclairage traditionnelles, et les adapter en temps réel selon l’affect véhiculé dans l’instant présent. La lumière qui se comporte ainsi ne se déploie plus pour être observée ou interprétée, mais pour être expérimentée.

Des commentaires ou des suggestions pour Des Idées en revues ? Écrivez à [email protected].

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