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Lobo Antunes, la dernière avant-garde

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Dans sa nouvelle chronique littéraire, Jacques-Emile Miriel évoque le dernier roman – posthume- de Lobo Antunes, écrivain fascinant récemment décédé.


En écoutant dernièrement le nouvel album des Rolling Stones, une belle réussite, je me disais que le grand âge pouvait apporter aux artistes une inspiration étonnante. Les Stones ne répètent pas ce qu’ils ont fait jadis, du temps de leur jeunesse, au contraire, ils se moulent dans la vague actuelle, pour y redécouvrir leur génie musical propre. Cela crée un résultat fascinant, que je vous conseille d’écouter de vos deux oreilles bien ouvertes. Ce phénomène peut également se retrouver en littérature, chez quelques vieux écrivains d’avant-garde, bien accrochés au mât du bateau. Le bateau prend l’eau, mais pas eux. Du moins pour l’instant.

Avant-gardisme politique

Il en va ainsi, je trouve, avec le nouveau livre de l’écrivain portugais António Lobo Antunes, paru en France de manière posthume. D’abord, cet opus d’outre-tombe est une bonne illustration de son travail littéraire dans sa phase conclusive. Chez Lobo Antunes, lâchons le mot, tout est orienté vers l’avant-gardisme littéraire. Grâce à un style précis, chirurgical, il fait passer une réflexion éminemment politique. En fait, Lobo Antunes, né en 1942, est un pur produit des avant-gardes européennes des années 70, qui firent florès avant de s’éteindre brusquement, au seuil des années 80. De s’éteindre, par manque de lecteurs, surtout. Et par lassitude peut-être d’une revendication de gauche devenue trop caricaturale.

On se rappelle qu’en 1983, adoptant ce tournant idéologique avec habileté, sinon opportunisme, un Philippe Sollers publiait Femmes, brûlot réactionnaire, d’ailleurs instructif à lire, où il s’attaquait directement au féminisme. En ce sens, Sollers avait pressenti certaines grandes mutations à venir, mais sans en appréhender néanmoins toute l’irréversibilité.

L’histoire du Portugal en arrière-fond

Lobo Antunes, dans ce roman intitulé Dictionnaire du langage des fleurs, reprend bien des éléments propres aux avant-gardes défuntes. Le Portugal, de par son histoire spécifique, a joué un rôle majeur dans cette aventure. C’est ce que Lobo Antunes montre d’une manière exemplaire dans ce livre touffu, qui adopte, comme personnage central, un homme politique ayant vraiment existé : Júlio Fogaça (1907-1980), figure du PC portugais. Rappelons l’importance du PC au Portugal, et ce, de tout temps. En premier lieu pendant la dictature, comme force d’opposition clandestine. Et ensuite, lors de la transition démocratique, après la révolution des Œillets (25 avril 1974), quand il fallut tout reconstruire. Lobo Antunes apporte son témoignage critique sur ces événements qu’il a vécus. Bien qu’ayant sans tarder quitté le PC, petite erreur de jeunesse, Lobo Antunes, issu d’une famille de la haute bourgeoisie lisboète, fut partie prenante de la vague d’après 1974, qui regroupait tant d’esprits aspirant à la démocratie.

A relire: Mort de Lobo Antunes: une carte mentale du Portugal

Un travail éminemment littéraire

Tout l’intérêt de Dictionnaire du langage des fleurs est d’être mené dans un style romanesque très littéraire. Lorsqu’on parle de Lobo Antunes, on n’omet pas de s’interroger sur le style qu’il adopte : à savoir, une narration par brefs fragments, avec des brisures, une sorte de feu d’artifice qui mêle à peu près toutes les couleurs possibles. La prose baroque de Lobo Antunes fait en particulier s’exprimer, par le procédé du monologue,la conscience déchirée de ses personnages, procédé utilisé avant lui par Joyce, entre autres. Bien entendu, ce style particulier de narration ne va pas sans une certaine complexité, qu’on peut apprécier ou non. Beaucoup de lecteurs n’auront pas la patience de lire jusqu’au bout cette écriture délicate de dentellière.

L’époque des revues littéraires

Ceux qui ont vécu les années 70, lorsque les avant-gardes fleurissaient pour la dernière fois quasiment, se retrouveront chez Lobo Antunes en territoire connu et se souviendront de leur jeunesse. Moi, je me souviens de la mienne. Alors, les revues tenaient le haut du pavé, et constituaient autant de chapelles, avec leurs rites particuliers et leurs papes. Aujourd’hui, bien sûr, je me rends compte de l’extrême futilité de tout ceci, mais je ne peux m’empêcher de regretter un monde où la littérature avait autant d’importance. Les revues ont sombré dans l’oubli. On se souvient quand même de Tel Quel, par exemple, dirigée par le très touche-à-tout Philippe Sollers, alors maoïste, faute qu’il ne s’est jamais pardonnée. Il y avait aussi des revues comme Luna-Park de Marc Dachy. Récemment, je m’en suis procuré quelques exemplaires à la librairie Le Dilettante, place de l’Odéon à Paris. C’est l’occasion ou jamais de vous dire quelques mots en passant de cet endroit et de son fondateur, Dominique Gaultier, gardien du temple. Cela me permettra, quitte à me répéter, de souligner combien les avant-gardes ont marqué leur époque et comment elles offrent la possibilité, à cinquante ans de distance, de penser encore le présent.

Aujourd’hui Le Dilettante

J’ai donc accompli cette expérience très instructive d’entrer l’autre jour dans cette petite librairie-maison d’édition, sise près du Théâtre de l’Odéon, à deux pas du Marco Polo, l’excellent restaurant italien de la rue Saint-Sulpice tenu par Renato Bartolone. Dominique Gaultier, après un périple post-soixante-huitard, a créé cet endroit en 1984. Il lui a donné un nom qui lui ressemblait et qui attire la sympathie : « Le Dilettante ». C’est ce qu’il est sans doute, comme quelques-uns d’entre nous ; en tout cas davantage que « despote éclairé », expression qu’il aime employer pour se caractériser, mais que je ne trouve pas adéquate. Dominique Gaultier, et c’est ce qui compte le plus, est un bibliophile passionné, féru des avant-gardes. Son merveilleux catalogue, dont il rédige lui-même les commentaires soignés, est chaque fois une œuvre d’art en soi (il suffit de le demander pour le recevoir gratuitement). Si vous vous passionnez pour les châteaux de la subversion, vous y trouverez des tas de livres intéressants, mais seulement de l’époque moderne, le XXe siècle. J’ai eu l’heureuse surprise d’être accueilli dans sa librairie par Dominique Gaultier lui-même, vêtu d’un costume blanc immaculé, comme celui que portait Mastroianni dans Les Yeux noirs. Dominique Gaultier ne se planque pas dans son bureau, comme tant d’éditeurs parisiens, mais reste présent dans sa boutique pour conseiller ses clients. J’ai pu échanger avec lui sur la revue Luna-Park, et il m’en a proposé un autre exemplaire qui venait de lui parvenir, le numéro 3 de la première série, daté de novembre 1977 (avec des photos de Pierre Guyotat, les connaisseurs sauront de quoi je parle). 

Mais revenons. Le roman de Lobo Antunes fait voyager dans cet univers délicat de la pensée en pointe, il nous ramène à cette époque où tout n’était pas encore joué. Nos conditions de vie se comprennent mieux quand on essaie de saisir d’où nous venons. C’est ce que n’a cessé d’illustrer Lobo Antunes, non avec une mentalité figée dans le passé, mais en tant qu’Européen de grande tradition, si typique au Portugal. Cette littérature nous guide ; en réalité elle n’est pas morte, et j’ai la conviction qu’elle nous conduira quelque part un jour.

António Lobo Antunes, Dictionnaire du langage des fleurs. Traduit du portugais par Dominique Nédellec. Éd. Christian Bourgois. 411 pages.

Librairie Le Dilettante, 7, place de l’Odéon, Paris 6e

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