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Le Québec n’a jamais autant parlé de protéger sa culture, de soutenir ses artistes et d’imposer la découvrabilité de ses contenus. Pourtant, lorsqu’ils choisissent eux-mêmes ce qu’ils veulent écouter sur les plateformes numériques, les Québécois se tournent massivement vers la musique étrangère — et surtout américaine.
Selon des données de la firme Luminate rapportées par Étienne Paré dans La Presse, les artistes québécois n’ont généré que 7 % des écoutes effectuées sur les plateformes dans la province en 2025. En limitant le calcul aux chansons québécoises en français, cette part tombe à seulement 5 %. À l’inverse, 84 % de toute la musique écoutée au Québec était en anglais.
Ces résultats placent le Québec presque au dernier rang des marchés comparés par Luminate. Seules la Belgique et la Suisse, deux pays officiellement multilingues et fortement exposés aux productions de leurs voisins, accorderaient une part encore plus faible à leurs propres artistes.
Le contraste avec d’autres petites nations est frappant. La musique locale représente environ le quart des écoutes aux Pays-Bas et près de 30 % en Suède. Dans de plus grands marchés disposant d’une industrie culturelle solide, cette proportion dépasse 70 % au Japon, au Brésil et en Corée du Sud. En Inde, près de 84 % des écoutes sont consacrées aux artistes du pays.
Les chiffres du Québec ne décrivent donc pas uniquement l’effet inévitable de la mondialisation. Plusieurs sociétés ouvertes sur le monde, parfois beaucoup plus petites que le marché américain, réussissent néanmoins à conserver une place importante pour leur propre musique.
Des décennies d’intervention pour un résultat famélique
Ce constat est d’autant plus préoccupant que le Québec ne laisse certainement pas sa culture entièrement à elle-même. Les gouvernements financent la production musicale, les spectacles, les festivals et différents organismes culturels. Les stations de radio sont soumises à des quotas de musique francophone. Québec a adopté une loi sur la découvrabilité et le CRTC cherche également à étendre aux plateformes étrangères certaines obligations de financement et de mise en valeur des contenus locaux.
Malgré cet imposant dispositif, la musique québécoise ne représente toujours qu’une fraction marginale des écoutes lorsque le public peut choisir librement parmi des millions de chansons.
Le chiffre de 7 % ne permet évidemment pas de conclure que toutes les subventions culturelles sont inutiles. Sans elles, certaines œuvres n’existeraient probablement pas et la situation pourrait être encore plus difficile. Il indique néanmoins que les instruments traditionnels de la politique culturelle ne suffisent plus à rejoindre le public.
À l’époque du disque compact, rappelle Simon Claus, directeur des affaires publiques et de la recherche à l’ADISQ interrogé par La Presse, les albums québécois représentaient entre 40 % et 50 % des ventes annuelles. La chute sous la barre des 10 % sur les plateformes ne peut être ignorée.
Une partie de l’explication tient au changement de médium. Les quotas radiophoniques ont longtemps permis aux artistes québécois d’occuper une part importante de l’espace sonore disponible. Or les jeunes écoutent beaucoup moins la radio. Spotify, Apple Music, YouTube et TikTok ont remplacé une programmation contrôlée localement par des catalogues mondiaux et des systèmes de recommandation largement conçus à l’extérieur du Québec.
Sur ces plateformes, Céline Dion, un groupe émergent de Chicoutimi et une vedette américaine disposant d’une immense machine promotionnelle se retrouvent théoriquement à un clic de distance. Dans les faits, ils ne disposent évidemment pas de la même visibilité.
L’ADISQ réclame donc que les plateformes mettent davantage en valeur les œuvres québécoises. Cette demande est compréhensible. Les algorithmes ne sont pas parfaitement neutres : ils favorisent les chansons qui disposent déjà d’un volume considérable d’écoutes, qui retiennent rapidement l’attention et qui peuvent circuler d’un marché à l’autre.
Il faut néanmoins se garder de croire qu’une nouvelle obligation réglementaire réglera à elle seule le problème. On peut forcer une plateforme à afficher une chanson, mais beaucoup plus difficilement convaincre un auditeur de l’écouter jusqu’au bout, de la partager et d’y revenir. La découvrabilité peut conduire le public jusqu’à l’œuvre; elle ne peut pas fabriquer l’enthousiasme.
Les chiffres de Luminate imposent ainsi un examen plus large de notre modèle culturel. L’objectif ne devrait pas seulement être de produire davantage de contenu québécois ou de réclamer plus de financement, mais de déterminer comment cette musique peut réellement se distinguer dans un marché où l’offre est pratiquement infinie.
Le paradoxe Angine de Poitrine
Or, au moment même où le Québec découvre qu’il écoute très peu ses propres artistes, la Ligue nationale de football américaine vient d’utiliser la pièce Fabienk dans une vidéo publiée sur TikTok pour annoncer qu’il ne restait plus que 50 jours avant le début de la saison. TVA Sports rapporte que la publication montre des joueurs et des arbitres en train de danser sur la musique du duo originaire du Saguenay.
La NFL représente l’une des marques sportives les plus puissantes et les plus rentables au monde. Qu’elle utilise spontanément une pièce expérimentale provenant du Québec constitue une réussite culturelle que des quotas imposés par Québec ou Ottawa n’auraient jamais pu fabriquer.
Angine de Poitrine a précisément compris — volontairement ou instinctivement — les règles du nouvel environnement musical. Le duo ne ressemble à rien d’autre. Ses costumes à pois, ses immenses masques en papier mâché, sa guitare microtonale à deux manches, ses rythmes complexes et son langage inventé produisent une identité immédiatement reconnaissable. Quelques secondes de vidéo suffisent pour provoquer la curiosité.
La musique demeure au centre du phénomène : derrière l’absurdité de la présentation se trouvent deux instrumentistes remarquablement précis. Mais cette virtuosité est accompagnée d’un univers visuel parfaitement adapté à YouTube, TikTok et Instagram. Angine de Poitrine ne demande pas au public international de s’intéresser au groupe parce qu’il est québécois. Il lui offre plutôt quelque chose qu’il ne peut trouver nulle part ailleurs.
Cette stratégie a produit des résultats spectaculaires. Après la diffusion d’une prestation par la station américaine KEXP, la vidéo a franchi les dix millions de visionnements. En avril, Billboard Canada rapportait que les écoutes mondiales du duo sur Spotify avaient bondi de plus de 340 % en un seul mois, tandis que son nombre d’auditeurs mensuels avait augmenté de près de 300 %. Le groupe gagnait alors du terrain aux États-Unis, au Royaume-Uni, au Brésil, au Mexique, en France, en Allemagne, en Espagne, en Italie et au Chili.
Son album Vol. II a atteint le 11e rang du palmarès canadien. Le duo a joué à l’émission britannique Later… with Jools Holland, aux côtés notamment de Shania Twain, qui a publiquement exprimé son admiration pour le groupe. Il a également rempli la Place des Festivals à Montréal devant une foule décrite par les organisateurs comme étant à capacité maximale.
Quand la guerre culturelle empêche de reconnaître une réussite
Ce succès devrait normalement réjouir autant les défenseurs de la culture québécoise que ceux qui insistent davantage sur l’autonomie, l’entrepreneuriat et la rentabilité. Angine de Poitrine représente une création locale singulière qui a réussi à conquérir un public international, à vendre des albums et des billets et à attirer l’attention de grandes institutions étrangères.
Or une partie de la droite culturelle est demeurée prisonnière de sa première impression.
Lors de son passage à Tout le monde en parle, le duo avait refusé de rompre avec ses personnages. Khn et Klek avaient répondu aux questions dans leur langage inventé, manipulé des dés et participé à une entrevue volontairement absurde. Leur gérant, Sébastien Collin, avait fourni les explications plus conventionnelles.
La séquence avait amusé une partie du public et profondément irrité l’autre. Chez certains internautes, le malaise s’est progressivement transformé en une interprétation littérale de la mise en scène : les triangles, les masques, le langage étrange et les costumes seraient devenus les signes d’un groupe occulte, voire d’une « secte ».
Le mot est pourtant employé depuis des mois sur le ton de la plaisanterie par les admirateurs et même dans certains comptes rendus de spectacles, précisément parce que l’univers du duo joue avec les codes de la transe, du mystère et de l’absurde. Rien ne permet d’y voir autre chose qu’une esthétique scénique minutieusement construite.
Cette réaction montre à quel point les guerres culturelles peuvent finir par brouiller le jugement. À force de chercher des symboles idéologiques ou occultes derrière chaque œuvre déroutante, certains deviennent incapables de reconnaître une réussite culturelle et commerciale lorsqu’elle se présente devant eux.
On peut ne pas aimer la musique d’Angine de Poitrine. On peut trouver ses personnages agaçants ou son passage à Tout le monde en parle interminable. Mais confondre une performance dadaïste avec une organisation occulte revient à reprocher au groupe exactement ce qui lui a permis de se distinguer sur un marché mondial saturé.
Produire moins mécaniquement, rayonner davantage
Le phénomène Angine de Poitrine ne constitue évidemment pas une formule que tous les artistes pourraient reproduire. Une industrie musicale ne peut pas être composée uniquement de personnages masqués conçus pour devenir viraux. Son parcours fournit néanmoins une leçon utile.
Dans l’économie numérique, l’origine d’une œuvre ne suffit plus à garantir son public. Les Québécois n’écouteront pas nécessairement une chanson parce qu’elle a reçu une subvention, satisfait à une définition réglementaire du contenu national ou apparaît dans une liste de lecture obligatoire. Ils l’écouteront si elle les touche, les intrigue, les fait danser ou leur donne envie de la partager.
Le Québec doit continuer de défendre l’espace nécessaire à sa création culturelle. Mais les résultats de Luminate montrent que la multiplication des subventions, des quotas et des obligations de découvrabilité ne peut tenir lieu de stratégie complète. Notre défi n’est plus seulement de protéger la production québécoise contre l’effacement. Il est de créer les conditions permettant à des artistes québécois de devenir désirables dans un marché mondial.
Au milieu de statistiques particulièrement sombres, Angine de Poitrine apporte au moins une démonstration encourageante : la mondialisation numérique qui marginalise une grande partie de la musique québécoise peut aussi propulser une création née au Saguenay jusque dans une publication de la NFL. Encore faut-il accepter que la culture québécoise vivante ne ressemble pas toujours à l’image rassurante que nous nous en faisions.


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