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Les gestionnaires de la fonction publique québécoise qui participent le plus régulièrement à des réunions virtuelles avec des collègues se trouvant dans le même bâtiment qu’eux sont plus enclins à souffrir d’épuisement professionnel, suggère une étude. Persuadé que ce risque vaut également pour les simples employés, un syndicat de fonctionnaires presse le gouvernement de revoir l’aménagement des bureaux et les modalités du travail en présentiel.
Le "téléprésentiel", c'est le fait d'être sur Zoom ou sur Teams, donc, sur de la visioconférence, alors qu'on a des collègues qui sont aussi sur le même espace de travail que nous [...] alors que nous pourrions bénéficier des interactions informelles quand on se voit [en personne]. C'est ça, le téléprésentiel, et on l'a conceptualisé ainsi, explique Guillaume Revillod en entrevue à Radio-Canada.
Les chercheurs Guillaume Revillod, de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP), et Isabelle Caron, de l’Université Dalhousie, se sont intéressés aux impacts sur la santé psychologique des réunions virtuelles en coprésence, qui sont parfois désignées sous le terme téléprésentiel.
Pratique répandue
Cette configuration du travail est devenue monnaie courante dans l’administration publique québécoise depuis que les fonctionnaires, au sortir de la pandémie, ont commencé à réintégrer leurs bureaux à raison de deux, puis de trois jours par semaine.
Pour évaluer les impacts psychologique du téléprésentiel, M. Revillod et Mme Caron ont recueilli, au moyen de questionnaires, des données auprès de 279 gestionnaires de l’État québécois.
Leur enquête s’est déroulée entre les mois de mars et d’avril 2026, quelques semaines, donc, après l’implantation des trois jours de travail obligatoires en présentiel.
Les chercheurs ont utilisé trois dimensions servant à mesurer l’épuisement professionnel, soit l’épuisement personnel, l’épuisement lié au travail et l’épuisement lié aux relations avec les collègues.
Épuisement significativement plus élevé
Les résultats de l'étude ont été soumis pour publication à la revue Public Personnel Management. Ils démontrent que les gestionnaires les plus exposés au téléprésentiel présentent un niveau d’épuisement lié au travail significativement plus élevé que leurs comparables moins exposés.
En revanche, les réunions virtuelles en coprésence n’ont eu aucun effet significatif sur le niveau d’épuisement lié aux collègues. Selon Guillaume Revillod et Isabelle Caron, cela démontre que c’est la configuration du travail imposée par l’employeur, le gouvernement du Québec en l’espèce, qui est en cause.

Les postes de travail non assignés s’imposent de plus en plus dans les locaux occupés par les fonctionnaires de l’État québécois. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Bruno Giguère
Parmi les mécanismes théoriques permettant d’expliquer la relation entre l’exposition au téléprésentiel et le niveau d’épuisement professionnel, les chercheurs ont notamment identifié l’augmentation de la charge cognitive et la fragmentation de l’attention entre l’espace physique du travail et l’environnement virtuel. Les auteurs de l’étude soulignent également la sous-utilisation des bénéfices de la coprésence.
Au travail, quand on peut discuter, quand on peut s'échanger des regards, il y a des problèmes qui peuvent se régler en cinq minutes et qui, en télétravail, auraient nécessité 14 mails, plus un échange avec un supérieur hiérarchique. Des fois, il y a des choses qui se règlent plus vite sur place. Donc, le fait d'utiliser du "téléprésentiel" à la place, c’est une sous-utilisation [de la coprésence], indique Guillaume Revillod.
Incohérence
Le chercheur et sa coautrice montrent également du doigt l’incohérence entre les arguments mis de l’avant par le gouvernement pour justifier la présence accrue au bureau, tels que la meilleure collaboration et le sentiment d’appartenance renforcé, et la configuration imposée aux employés.
On nous demande de revenir sur le lieu de travail, mais en même temps, on nous met dans des conditions où on ne peut pas bénéficier des bénéfices de la coprésence. Donc, discuter, boire un café et régler ces fameux problèmes.
M. Revillod précise que les mécanismes censés expliquer théoriquement le lien mis de l’avant entre le téléprésentiel et l’épuisement professionnel restent à être démontrés empiriquement.

Les auteurs de l’étude soutiennent que la participation à des réunions virtuelles en coprésence augmente la charge cognitive et fragmente l’attention entre l’espace physique du travail et l’environnement virtuel. (Photo d’archives)
Photo : getty images/maskot / Maskot
Néanmoins, les résultats de l’étude illustrent à son avis que les décisions liées à la gestion des ressources humaines dans la fonction publique devraient être fondées sur des données probantes, et non sur des intuitions.
On a de grandes volontés de changement, notamment vis-à-vis du personnel de l'État, mais on annonce souvent des choses qui ne sont pas basées sur des évidences ou des preuves empiriques, déplore Guillaume Revillod.
Enjeux de motivation et de performance
C'est assez problématique parce que le téléprésentiel causant ici du burn-out, donc, de l'épuisement professionnel, on va se retrouver avec des employés qui quittent, qui sont démotivés, qui seront moins performants qu'ils auraient pu l'être dans de meilleures conditions de travail, ajoute-t-il.
Le professeur adjoint à l’ÉNAP et sa collègue Isabelle Caron ne vont pas jusqu’à recommander aux employeurs du secteur public de renoncer aux réunions virtuelles, mais ils leur suggèrent d’éviter d’y recourir lorsque cela est possible.
Il y en a qui sont nécessaires. Quand on a un collègue qui est à 300 km, on ne peut pas le faire venir tout de suite, disons. Par contre, on peut limiter [ces réunions virtuelles] puisqu'elles causent de l'épuisement professionnel. Donc, quand on peut les limiter, limitons-les, résume Guillaume Revillod.

Guillaume Revillod enjoint aux employeurs du secteur public de limiter, lorsque cela est possible, le recours aux réunions virtuelles.
Photo : Radio-Canada
Ils comptent élargir l’étude aux employés de la fonction publique québécoise afin de voir si, à l’instar des gestionnaires, leur exposition au téléprésentiel est associée à un niveau d’épuisement lié au travail plus élevé.
Pour le Syndicat de professionnelles et professionnels du gouvernement du Québec (SPGQ), l’impact du téléprésentiel sur ses membres ne fait aucun doute.
Nous, on fait le constat que les résultats seront sensiblement les mêmes lorsqu'on ira plus loin, en questionnant des travailleurs, parce qu'on reçoit des témoignages à cet effet-là, indique en entrevue à Radio-Canada le président du SPGQ, Guillaume Bouvrette.
Fatigue numérique
L’étude a démontré selon lui que l’un des arguments mis de l’avant par le gouvernement pour augmenter la présence au bureau des fonctionnaires, à savoir la réduction de la fatigue numérique, ne s’est pas matérialisé.
C'est même le contraire qui est arrivé parce que des gens qui vont au bureau et qui sont en réunion virtuelle avec des collègues qui sont dans le même édifice, sur le même étage, ça arrive et ça arrive quotidiennement. Alors, il faut se poser ces questions-là parce qu'on a augmenté le phénomène d'absentéisme avec ces décisions-là, relève Guillaume Bouvrette.

Guillaume Bouvrette affirme que l’étude vient corroborer certains éléments que son syndicat a constatés sur le terrain. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Guillaume Croteau-Langevin
Comme le soulignent les auteurs de l’étude, le président du SPGQ est d’avis que le téléprésentiel élimine une partie des avantages qu’il y a à se rendre physiquement au bureau.
La valeur ajoutée à être sur place [et] d'être en contact avec les collègues, de collaborer directement, elle se trouve amenuisée parce qu'en termes d'organisation du travail, on ne prend pas toujours les meilleures décisions, fait valoir M. Bouvrette.
Perte de sens
Il ajoute que le réaménagement des bureaux de fonctionnaires opéré au cours des dernières années, qui a entraîné progressivement la disparition des espaces fermés et des postes de travail assignés, contribue aussi à l’épuisement des employés lorsqu’ils sont en présentiel.
Ce n’est pas juste [le fait] de perdre du temps pour se déplacer au bureau, c'est de se retrouver dans des bureaux qui sont mal organisés, qui ne sont plus assignés. C'est fini, l'époque où on avait la photo de nos enfants sur son bureau. On doit [maintenant] ramasser [nos effets] tous les jours et il y a une perte de temps, mais de sens aussi à travers ça, avance Guillaume Bouvrette.
Il y a des réductions de coûts liées au réaménagement des bureaux et à la réduction des espaces locatifs, mais ce que ça donne maintenant, c'est que les gens, quand on les ramène davantage au bureau, c'est très cacophonique. Et ça aussi, ça a des enjeux sur la santé des travailleurs de l'État.
Il invite le gouvernement à réviser sa politique du télétravail et la configuration des bureaux de fonctionnaires. À l’image des chercheurs Revillod et Caron, Guillaume Bouvrette plaide pour que les décisions se rapportant aux aménagements des bureaux soient basées sur des faits et non sur des perceptions.
C'est l'organisation du travail au complet qui doit être revue et, plutôt que se baser sur une approche, disons, populiste, sur [le fait que] la population croit que l’on devrait aller plus souvent au bureau, basons-nous sur les données scientifiques, basons-nous sur les recherches en gestion, parce qu'il y en a énormément qui sont faites au Québec, pour prendre les meilleures décisions, plaide le président du SPGQ.

Selon Guillaume Bouvrette, la tenue de réunions virtuelles en coprésence a contribué à augmenter le phénomène d’absentéisme dans la fonction publique québécoise. (Photo d’archives)
Photo : iStock / Ablokhin
Au moment où l'efficacité des services publics s’impose comme thème récurrent de la présente campagne électorale au Québec, Guillaume Bouvrette plaide que la réduction de la masse salariale de l’État ne doit pas être perçue comme une solution.
À son avis, il faut plutôt miser sur l’augmentation de la performance des fonctionnaires, et cela passe notamment par une réorganisation du travail.


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