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Un groupe de citoyens de Lamèque au Nouveau-Brunswick s'opposant à l'exploitation d'une des dernières tourbières vierges dans leur région s’inquiètent des conséquences écologiques de ce projet. Des impacts bien réels qui peuvent, dans une certaine mesure, être atténués grâce à la restauration de ces milieux humides, disent des experts.
Au cours des derniers mois, les citoyens qui militent au sein de Protégeons notre tourbière Cap-Bateau se mobilisent pour protéger un territoire de près de 34 hectares à l’est de l’île Lamèque.
Le groupe veut bloquer un projet de Scotts Canada et demande un moratoire afin de conserver l'une des dernières tourbières vierges de la région.

Les tourbières sont formées par l’accumulation, sur des milliers d’années, de couches de sphaigne de plusieurs mètres de profondeur. Enfermée dans un milieu humide où il y a peu d’oxygène, cette matière organique, prisée pour l'horticulture, se décompose très lentement.
Photo : Rachel Gauvin
Les tourbières sont formées par l’accumulation, sur des milliers d’années, de couches de mousse de plusieurs mètres de profondeur. Enfermée dans un milieu humide où il y a peu d’oxygène, cette matière organique se décompose très lentement et joue ainsi un rôle important dans la séquestration du carbone.
Un important puits de carbone
En effet, bien que les tourbières n’occupent que 2 à 3 % de la superficie de la terre, les scientifiques estiment qu’elles renferment environ 300 milliards de tonnes métriques de carbone, soit environ 30 % du carbone terrestre de la planète.

Les tourbières, comme celle de Cap-Bateau, sont d'importants puits de carbone. À l'échelle de la planète, on estime qu'elles renferment 30% du carbone terrestre.
Photo : Radio-Canada / Ian Bonnell
C’est justement en raison du rôle que jouent les tourbières dans la séquestration du carbone que le groupe citoyen s’inquiète des émissions de gaz à effet de serre qui pourraient être produites si le projet va de l’avant.
Une tourbière, c’est un puits de carbone. Si tu gardes une tourbière comme elle est, tu ne contribues pas aux changements climatiques, explique l’un des membres du groupe, Daniel Ferron.
Gaëtan Moreau, professeur en écologie à l'Université de Moncton, déplore lui aussi l’impact que peut avoir l’exploitation d’une tourbière à l’ère du changement du climat.
C’est un gros problème parce que tout le CO2 qui est directement sous nos pieds va être exploité, il va être libéré dans l’atmosphère. Donc tous les efforts de décarbonisation, l’exploitation va complètement à l’encontre de tout ça.

Jean-Yves Daigle a visité des tourbières dans plusieurs pays, il connaît bien la végétation qui recouvre ces milieux humides.
Photo : Rachel Gauvin
Pour le fondateur de l'Institut de recherche sur la tourbe à Shippagan, Jean-Yves Daigle, les émissions de CO2 liées à l’exploitation de ces milieux humides n’ont pas de quoi inquiéter.
C’est vrai qu’il y a du CO2 qui sort des tourbières. Il y en a aussi qui sort d’une tourbière à l’état naturel. Il y en a un peu plus durant les années d’exploitation, mais ce n’est pas des différences significatives dans le sens que ce n’est pas ça qui va causer un problème de pollution pour contaminer l’environnement de toute la Péninsule, avance celui qui étudie les tourbières depuis plus de 40 ans.
À l’échelle du pays, plusieurs universités comme McGill, Laval et Waterloo, étudient les gaz à effet de serre qui se dégagent des tourbières.

Lorsqu'elle est utilisée en horticulture, la tourbe se décompose et relâche dans l'atmosphère d'importantes quantités de gaz à effet de serre séquestrés par les tourbières pendant des milliers d'années. (Photo d'archives)
Photo : Radio-Canada / Réal Fradette
Grâce à un outil développé par les scientifiques de ces universités, on estime que l’exploitation de la tourbière à Cap-Bateau produira chaque année 380 tonnes de CO2, soit l’équivalent de 75 voitures.
Or, ces chiffres ne tiennent pas compte des émissions indirectes liées à cette industrie.
La titulaire de la Chaire de recherche du Canada en écosystèmes et climat, Maria Strack, rappelle que les gaz à effet de serre (GES) accumulés dans les tourbières pendant des milliers d’années sont relâchés dans l’atmosphère lorsqu’on utilise la tourbe pour des fins d’horticulture.
Ça mène à d’importantes émissions de gaz à effet de serre, que ce soit dans la tourbière lorsqu’on l’exploite ou lorsque la tourbe récoltée est utilisée comme milieu de culture et qu’elle se décompose, explique celle qui est aussi professeure à l’Université Waterloo.
Cette spécialiste des émissions provenant des tourbières précise que la décomposition de la tourbe est responsable d'environ deux tiers des émissions totales liées à cette industrie.
Elle relativise néanmoins son impact à l’échelle canadienne. Selon le Rapport d'inventaire national sur les sources et puits de gaz à effet de serre au Canada, les émissions liées à l’extraction de la tourbe en 2023 s’élevaient à 1,6 Mt de CO2, ce qui représente environ 0,2 % des émissions totales de GES au pays.
La restauration, c'est bien, mais...
En plus des enjeux climatiques liés au projet, les résidents de Cap-Bateau s’inquiètent aussi de l’impact qu’il aura sur le paysage et de la destruction de ce milieu humide.
Si les considérations environnementales étaient bien peu présentes dans les exploitations de tourbe dans les années 40 dans la Péninsule acadienne, les choses ont bien changé depuis, dit Jean-Yves Daigle.
À un certain moment, on s'est aperçu qu’il ne fallait pas laisser des cicatrices dans l’environnement, explique celui qui a travaillé de près avec l’industrie pour l’aider à réduire son impact environnemental.
Depuis le début des années 2000, les entreprises doivent s’engager à restaurer les tourbières s’ils veulent obtenir un permis d'exploitation auprès du gouvernement provincial.

Le directeur des opérations chez Scotts Canada, Jean-Luc-David, s'occupe de la restauration de plusieurs tourbières.
Photo : Rachel Gauvin
Au fil des ans, les scientifiques ont pu montrer qu’il est possible de restaurer l’écosystème de ces milieux humides. Pour ce faire, de la sphaigne, la principale plante que l’on retrouve dans les tourbières, est réintroduite sur les sites ayant été exploités.
Une fois qu’il nous reste seulement 20 centimètres de tourbe, là, on va chercher de la sphaigne sur une tourbière qui est vierge et qui n’a pas été exploitée encore, explique Jean-Luc David, directeur des opérations chez Scotts Canada à Lamèque.
Jean-Yves Daigle ajoute qu’après seulement cinq ans, 80 % de la végétation que l’on retrouve habituellement dans une tourbière revient sur les sites exploités.
D'après le ministère des Ressources naturelles, 700 hectares de tourbières dans la Péninsule ont jusqu’à ce jour été restaurés.

De nombreuses tourbières du Nouveau-Brunswick, comme celle-ci, ont été restaurées après avoir été exploitées par l'industrie de la tourbe. Cette technique permet de réintroduire la sphaigne, la principale plante que l’on retrouve dans ces milieux humides.
Photo : Radio-Canada / Alexandre Silberman
En plus de permettre la restauration de l’écosystème, Jean-Yves Daigle rappelle que cette technique permet aussi de rétablir la fonction de puits de carbone de ces milieux humides.
Une tourbière, après 15 ans environ, va redevenir un absorbeur de carbone. Elle ne va plus dégager de C02 mais elle va en absorber comme c’était avant l’exploitation, dit-il.
Même si la capacité d’absorber le carbone finit par revenir, il faut toutefois des siècles pour compenser les émissions associées à l’industrie de la tourbe, nuance Maria Strack.
Ça peut prendre des centaines, voire des milliers d’années, pour qu’on arrive à un solde nul sur le plan des émissions.
Sachant qu’une tourbière accumule environ un millimètre de tourbe par an, il faut aussi des milliers d’années avant de retrouver le site tel qu’il était avant qu’il ne soit perturbé.
C’est ce qui fait dire à Daniel Ferron qu’il est illusoire de parler de restauration.
Pour toutes ces raisons, la directrice de la conservation des forêts et de l’eau douce au Nouveau-Brunswick du Conseil de conservation du Nouveau-Brunswick, Marieka Chaplin, estime que davantage de tourbières doivent être protégées dans la province afin de lutter contre les changements climatiques.
Parce qu’elles ont la capacité de stocker beaucoup d’eau, les terres humides offrent une zone tampon naturelle contre la propagation des feux de forêt et elles offrent une protection contre les inondations, dit-elle. Nous voulons promouvoir les tourbières comme une solution naturelle afin de lutter contre le changement du climat.

Une grande partie de la tourbière de Cap-Bateau se trouve sur les terres de la couronne, tout comme la majorité des tourbières de la Péninsule acadienne.
Photo : Radio-Canada / Ian Bonnell
Maria Strack applaudit les efforts menés par l’industrie de la tourbe au fil des ans afin de restaurer d’anciennes tourbières. Malgré l’efficacité de celles-ci, elle plaide elle aussi en faveur d’efforts de conservation.
Au Canada, seulement une très petite proportion des tourbières ont été affectées par l’exploitation de la tourbe, mais, dans certaines régions, comme au Nouveau-Brunswick et au Bas-Saint-Laurent, beaucoup des tourbières ont déjà été exploitées, donc je crois que c’est un argument solide pour plaider pour la conservation dans ces régions.
Selon des chiffres fournis par le ministère des Ressources naturelles, 45 % des 65 000 hectares de tourbières néo-brunswickoises cartographiées sont protégés.
L'étude environnementale pour le projet proposé par Scotts Canada à Lamèque se poursuit.


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